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Comptes rendus
   

À propos du film Les anarchistes d’Élie Wajeman (2015)

Films | 22.02.2016 | Gaetano Manfredonia
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Film d'Élie Wajeman, droits réservés.Depuis plusieurs années déjà, un regain d’intérêt certain se manifeste en France tant pour les idées que pour l’histoire des mouvements anarchistes et des mouvements antiautoritaires au sens large. La multiplication des publications d’ouvrages consacrés à ces courants[1], tout comme celle des sites qui leur sont consacrés[2], est là pour l’attester. Si les recherches universitaires ou les études à caractère scientifique sont encore, hélas !, trop peu nombreuses, la documentation à disposition des spécialistes ou de simples curieux est désormais fort considérable. Le temps où l’on pouvait dire ou écrire en toute impunité n’importe quoi sur l’anarchisme est, en tout cas, révolu. En attendant la sortie d’un film documentaire sur l’histoire des mouvements libertaires dans le monde – prévue en principe pour la rentrée de septembre 2016 sur Arte –, Les anarchistes, le dernier film d’Élie Wajeman, s’inscrit indiscutablement dans ce mouvement général de redécouverte[3].

Ce regain d’intérêt n’est pas dû au hasard. Il n’est pas non plus le fruit d’une mode éphémère. Nous sommes actuellement confrontés à une quadruple crise, économique, écologique, institutionnelle et sociale, dont personne n’est capable de prédire la fin ou d’en indiquer l’issue. Or, face à l’incapacité de plus en plus manifeste dont font preuve les forces politiques de droite comme de gauche et les organisations syndicales traditionnelles à relever ces défis, cette redécouverte de l’anarchisme se présente comme l’expression d’une recherche – certes confuse mais réelle – visant à réinterroger la validité d’idéologies ou à réinventer-discuter-confronter des formes alternatives de lutte que l’on croyait définitivement périmées.

En ce qui concerne le film d’Élie Wajeman, le discours est, toutefois, sensiblement différent car il ne faut pas perdre de vue qu’il s’agit avant tout d’une œuvre de fiction que l’on peut difficilement appréhender à partir d’une grille de lecture exclusivement politique. Drame historique, le metteur en scène situe le film en 1899, dans le Paris du tournant du siècle. La trame du scénario est assez convenue. Le gardien de la paix Jean Albertini (joué par Tahar Rahim) est recruté par le préfet de Police pour infiltrer un groupe d’anarchistes terroristes et expropriateurs. Lui-même d’origines modestes, avec un père ancien communard qui l’a abandonné lorsqu’il était encore enfant, Albertini découvre un univers dont il ignorait tout. Il ne tarde pas à nouer une histoire d’amour avec la belle Judith Lorillard (Adèle Exarchopoulos), la compagne du théoricien et animateur de ce groupe. En dépit des doutes sur le bien-fondé de son travail et de l’attachement qu’il éprouve pour Judith, il saura toutefois mener à bien sa mission et faire arrêter les autres militants avant qu’ils ne commettent un attentat qui aurait pu tuer des innocents.

Qu’il s’agisse de la place prépondérante accordée à la manière de filmer les personnages ou de mettre en scène les rues de la capitale, ce qui prime est bien une volonté de réaliser un film esthétique. Les décors et les costumes particulièrement soignés sont là pour l’attester. Ce souci du détail pousse le metteur en scène à puiser dans l’histoire de l’anarchisme français nombre de références ou de faits réels qu’il utilise pour enrichir son scénario et le rendre crédible. Un des personnages principaux du film s’appelle Biscuit, comme le surnom de l’ami et complice de Ravachol[4], un autre Élisée, comme Reclus. Ce groupe pratique l’illégalisme à la manière de la bande des Travailleurs de la nuit de Marius Jacob qui, entre 1900 et 1903, a effectivement écumé l’ensemble de la France en réalisant des dizaines et des dizaines de vols[5]. La spécialité de cette bande, tout comme celle du film, était de s’attaquer à de riches résidences bourgeoises tout en refusant d’utiliser la violence, sauf pour se défendre. Autre emprunt du réalisateur : la scène au cours de laquelle Albertini dévalise la tombe d’un ancien massacreur de la Commune de 1871 qui s’était fait enterrer avec ses bijoux. Or cette scène s’inspire ouvertement de la profanation de sépulture commise par Ravachol en mai 1891 au détriment d’une morte. Tout comme ce dernier lorsqu’il commet son attentat boulevard Saint-Germain le 11 mars 1892, les anarchistes d’Élie Wajeman décident d’aller placer une « marmite à renversement »[6] au domicile d’un magistrat pour venger un compagnon brutalisé par la police. L’appartement dans lequel vivent en communauté ces militants libertaires, enfin, n’est pas sans présenter plus d’une analogie avec les locaux du journal L’anarchie, rue du Chevalier de la Barre, où se réunissaient les partisans de Libertad[7].

La multiplication de ces références historiques ne pose pas moins problème, car elles sont très souvent sorties de leur contexte d’origine et présentées d’une manière biaisées avec comme résultat de donner une image réductrice, voire franchement caricaturale, des anarchistes contribuant ainsi à accréditer bien des lieux communs sur leurs idées et leurs pratiques.

Certes, le réalisateur est parfaitement en droit d’arranger tous ces emprunts à sa manière, sans forcément avoir à justifier les raisons de son choix car ce film reste, répétons-le, une œuvre de fiction. On ne peut, toutefois, que déplorer les partis pris d’Élie Wajeman qui a tendance à présenter le plus souvent les épisodes en question d’une manière des plus tendancieuses. Ainsi, par exemple, si Ravachol place une bombe dans l’immeuble du conseiller Benoît, c’est pour venger les compagnons Decamps et Dardare condamnés à de très lourdes peines de prison pour avoir voulu manifester, lors du 1er mai 1891, le drapeau rouge à la main, et non pas, comme dans le film, pour vol à main armée. De même, présenter les anarchistes sous l’aspect d’individus sans scrupules acceptant pour l’intérêt supérieur de leur cause de tuer d’une manière indiscriminée – y compris des enfants –, c’est ne pas tenir compte du caractère exemplaire de leurs attentats qui visaient à frapper avant tout autre chose les symboles du pouvoir et de l’oppression : rois, présidents, magistrats, magnats de l’industrie et de la finance[8]. Mais que dire de la description pour le moins approximative des mœurs libertaires, où l’on voit des partisans de l’amour libre se cacher pour tromper leur compagnon ou passer leur temps à s’alcooliser et à fumer, lorsqu’on sait la guerre que la plupart des militants de l’époque menaient à ces deux « chancres rongeurs » qu’ils estimaient coupable d’entretenir la soumission ?

Contrairement à ce qui ressort du film, l’anarchisme est tout sauf du « matérialisme amoral » ou une sorte d’utilitarisme extrême pouvant conduire à la justification aveugle de la violence. Du point de vue des idées, il valorise l’entraide et prône l’existence d’une morale, certes sans sanction ni obligation, mais morale quand même[9]. Du point de vue des pratiques, l’éventail de ses actions va bien au-delà des activités terroristes et/ou illégalistes. À l’encontre de la vision fort réductrice proposée par le film, l’anarchisme au tournant du siècle épouse toute une gamme de propagandes émancipatrices visant à changer l’individu avant de pouvoir changer la société. Or, d’une manière bien surprenante, on ne mentionne dans le film ni la propagande en faveur de la maîtrise de la contraception pour les femmes et les hommes, ni les pratiques éducationnistes alors en plein essor et dont le mouvement des Universités populaires en est l’exemple emblématique. Quant aux tentatives de création d’écoles libertaires, elles sont évoquées, mais l’héroïne s’exile au Nouveau monde pour mettre en œuvre ces idées alors même que des tentatives en ce sens explosent en France et en Europe. Ajoutons à cela, l’impasse totale du film par rapport à l’essor sans précédent des pratiques syndicales d’action directe qui commencent à prendre leur envol au moment même où les anarchistes d’Élie Wajeman entrent en scène. Le spectateur qui n’est pas au courant de l’évolution du mouvement social de ces années ne saura rien des débats qui agitent alors le mouvement anarchiste sur l’opportunité ou non de participer au mouvement syndical.

En fait, ce qui frappe le plus – et qui constitue à nos yeux la limite principale du film –, c’est l’absence quasi totale de toute référence véritable au contexte social et politique de l’époque. Certes, une très belle scène au début du film nous montre des ouvriers en train de peiner dans un atelier. Mais, une fois évoquée, la question sociale disparaît aussitôt avec ses conflits de classe. Quant à l’affaire Dreyfus, elle est inexistante. Et pourtant, puisque Élie Wajeman a pris tant de peine à collecter ses références historiques, il aurait pu parler – même en passant – du rôle joué par ces anarchistes qui, loin de partager les rêves terroristes des personnages de son film, s’engagent au même moment dans la rue pour défendre la République menacée par les agissements antisémites et réactionnaires[10].

En définitive, les anarchistes dont il est question dans le film apparaissent étrangement hors de l’espace et du temps, comme s’ils incarnaient une sorte de sentiment de révolte toujours égal à lui-même, quels que soient le contexte et le lieu. Dès lors, on peut légitimement se poser la question de savoir ce que le metteur en scène a véritablement voulu montrer. Tout le film, en tout cas, semble suggérer que la seule alternative possible pour tous ceux qui voulaient « changer de base » à l’époque (mais aussi aujourd’hui ?) était de choisir entre se lancer dans l’action terroriste sans lendemain, ou alors accepter de mener le combat sur le terrain électoral des revendications politiques en faisant l’impasse sur tout autre pratique émancipatrice individuelle ou collective.

Mais peut-être qu’Élie Wajeman n’a pas du tout voulu suggérer cela et que les références à l’anarchisme ne sont que des prétextes pour donner du relief à l’intrigue. Voilà pourquoi on ne peut que conseiller d’aller voir le film pour la beauté des images, sans trop accorder d’importance au reste.

Notes :

[1] Cf. Serge Audier, Anarchie vaincra (sur le papier), Le Monde des livres, 3 juin 2015, [http://www.lemonde.fr/livres/article/2015/06/03/anarchie-vaincra-sur-le-papier_4646592_3260.html]

[2] Voir en particulier : RA Forum : Recherches sur l’anarchisme [http://raforum.info/?lang=fr].

[3] Date de sortie : 11 novembre 2015. Réalisateur : Elie Wajeman. Durée : 101 minutes. Interprétation : Tahar Rahim (Jean Albertini), Adèle Exarchopoulos (Judith Lorillard), Swann Arlaud (Elisée Mayer), Karim Leklou (Biscuit), Guillaume Gouix (Eugène Levèque).

[4] Jean Maitron, Le Mouvement anarchiste en France, Paris, Maspero, 1975, t. 1, p. 215-217.

[5] Jean-Marc Delpech, Alexandre Jacob, l’honnête cambrioleur : portrait d’un anarchiste, 1879-1954, Lyon, ACL, 2008, 542 p.

[6] Nom donné d’après la technique utilisée par les anarchistes pour fabriquer des bombes artisanales.

[7] Cf. Anne Steiner, Les En-dehors anarchistes individualistes et illégalistes à la « Belle Époque », Paris, L’Échappée, 2008, 254 p. et Albert Libertad, Le Culte de la charogne : anarchisme, un état de révolution permanent : 1897-1908, Marseille, Agone, 2006, 508 p.

[8] Sur ce point : Gaetano Manfredonia, « Reclus et la révolte », dans L’Aquitaine révoltée : actes du LXVIe Congrès d’Études régionales de la Fédération historique du Sud-Ouest, Sainte-Foy-la-Grande, 12 et 13 octobre 2013, Sainte-Foy-la-Grande, Amis de Sainte-Foy et sa région, 2014.

[9] Voir notamment le beau texte de Pierre Kropotkine : La Morale anarchiste, La Tour d’Aigues, Éditions de l’Aube, 2006.

[10] Jean-Marc Izrine, Les Libertaires dans l’affaire Dreyfus, Paris, Alternative libertaire ; Toulouse, Coquelicot, 2004, 136 p.

Gaetano Manfredonia

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  • ISSN 1954-3670