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Comptes rendus
   

« Un attachement ténu à la démocratie ? »

Chris Millington, From Victory to Vichy. Veterans in Inter-War France, Manchester and New York, Manchester University Press, 2012, 243 p.

Ouvrages | 15.10.2015 | Nicolas Patin
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Manchester University Press, 2012Dans son livre De la victoire à Vichy. Les anciens combattants dans la France de l’entre-deux-guerres, l’historien Chris Millington, chercheur à l’université de Swansea au Pays de Galles, essaye de relever plusieurs défis.

Les deux premiers défis sont tout entier compris dans le titre de son ouvrage : en étudiant les anciens combattants de la Grande Guerre, il doit affronter une historiographie dominée depuis longtemps par l’ouvrage de référence d’Antoine Prost (1977). Par ailleurs, en choisissant un titre aussi évocateur – publicitaire ? – que De la victoire à Vichy, l’auteur semble poser comme hypothèse de départ que les mouvements d’anciens combattants, dans leur diversité, se sont progressivement ralliés à la lutte contre une république parlementaire honnie, en proposant des solutions autoritaires à la crise. L’auteur va même plus loin, dès l’introduction et à plusieurs reprises par la suite : il veut discuter la « thèse de l’immunité » ou de « l’allergie » française au fascisme (p. 11-12, 54, 110).

Pour fonder sa démonstration, il cherche à revaloriser l’importance de la « culture de guerre » et la « démobilisation culturelle » incomplète de l’après-guerre en étudiant deux mouvements bien connus, l’Union nationale des combattants (UNC) et l’Union fédérale (UF), mettant assez souvent l’accent sur le premier des deux. L’introduction est volontiers militante : les historiens de « l’école orthodoxe » (telle qu’elle a été définie par William Irvine et Robert Soucy, pp. 11-12 et 53-54,) ont très souvent valorisé les éléments démocratiques et républicains des deux mouvements, en considérant que les déclarations les plus incendiaires n’avaient, en réalité, que peu d’influence sur les vétérans ordinaires. La méthode est donc simple : il faut prendre ces discours au sérieux.

La lecture du livre n’est pas entièrement convaincante de ce point de vue. Titre et introduction fixent un agenda de grande envergure, alors que Chris Millington, par la suite, souligne à loisir que la question est en réalité toujours très complexe. Loin de tomber dans une interprétation simpliste où l’auteur, pour prendre le contrepied de l’historiographie dominante, rangerait les mouvements anciens combattants dans une catégorie « fasciste » artificielle, le livre ne cherche pas le « mat » mais le « pat » : il est très souvent impossible, écrit l’auteur, de conclure. Une première recension de Jessica Wardhaugh pour la revue allemande H-Soz-u-Kult souligne que cette volonté de nuance brouille parfois la « clarté générale de la démonstration[1] ». L’analyse se présente comme une mise en cause de la vision dominante mais qui, si elle montre les collusions de certains anciens combattants avec l’extrême droite, conclut toujours en soulignant la diversité des mouvements qui structuraient l’UNC et l’UF. La réinterprétation des événements du 6 février 1934 à laquelle se livre l’auteur est, de ce point de vue, paradigmatique : l’auteur montre bien qu’il est impossible de dire que les vétérans n’ont pas participé aux violences, et d’affirmer que leur cortège était une « protestation dans une protestation » (p. 65) ; mais c’est pour conclure « qu’il est impossible de tirer une image claire des agissements et de l’implications de l’UNC dans les émeutes » (p. 65).

S’élever contre une interprétation solidement enracinée dans le paysage historiographique et la réviser est toujours une entreprise intéressante et risquée ; mais elle ne peut pas se fonder sur l’unique application d’un préalable méthodologique qui consisterait à prendre au sérieux les survivances de la « culture de guerre » dans les discours des vétérans. Or les sources choisies par Chris Millington – beaucoup de journaux et de mémoires – accentuent l’impression que seuls les discours produits sont analysés. La focalisation sur les déclarations ou les accointances politiques de Jean Goy ou d’Henri Pichot, tous deux figures dominantes de l’UNC et de l’UF, ne suffit pas à conclure sur la proximité de telle association avec les Croix de Feu ou les ligues. Heureusement, l’auteur essaye, à travers les comptes rendus de sections locales ou l’analyse quantitative de vote (p. 119), de sortir d’une étude « par en haut », uniquement centrée sur les discours. Malgré tout, une impression de flou domine : les anciens combattants attendaient-ils un régime autoritaire, corporatiste ? Leur antiparlementarisme était-il un anti-républicanisme ? L’auteur pose toutes ces questions pour toujours finir par répondre qu’il existait des courants et des tendances contradictoires, certains défendant la République, d’autre souhaitant sa réforme ou sa chute. La « culture de guerre » est, à ce titre, utilisée comme un concept trop généralisant considérant, par exemple, que l’anticommunisme relève de cette catégorie (p. 182-185).

Face au pari posé par le titre accrocheur et une introduction ambitieuse, l’ouvrage tombe parfois dans une volonté de complexification trop poussée, qui ne débouche pas sur une image vraiment claire en termes de positionnement historiographique, si ce n’est celui qui est scandé durant tout le livre : il ne faut sous-estimer ni les tendances antirépublicaines, ni les tendances républicaines des deux mouvements de vétérans.

Le troisième défi du livre est, lui, relevé : produire, en un nombre de pages limitées et bien écrites, une bonne synthèse en langue anglaise sur la question. L’intérêt du livre réside moins dans sa démonstration que dans le récit qu’il propose : dans un format synthétique (170 pages sans les notes), l’auteur a choisi une structure très claire, des chapitres thématiques et chronologiques accrocheurs, qui permettent de bien percevoir le processus, non linéaire, de radicalisation des deux associations de vétérans. En choisissant quelques questions centrales, l’auteur fait ainsi voyager son lecteur, au fil d’une chronologie toujours précisément défendue (Bloc national, Cartel des gauches, 1934, Front populaire). Il analyse non seulement le rapport de désunion et d’union des deux mouvements de vétérans, mais également leur rapport global à la « politique », qu’il s’agisse de la politique intérieure du pays – et particulièrement celle menée envers les anciens combattants – ou de la politique extérieure – et notamment le rapport à l’Allemagne. De ce point de vue, l’auteur montre bien les moments de radicalisation et de détente, qui ne coïncident pas toujours, entre les deux mouvements, et entre les questions nationales et internationales. Deux chapitres, sur les mouvements de jeunesse et le lien avec l’extrême droite, permettent de resituer la constellation des vétérans dans un espace politique plus vaste.

S’il manque quelques fondamentaux du point de vue historiographique (Nicolas Roussellier sur l’entrée des anciens combattants à l’Assemblée ; Christine Bouneau sur les mouvements de jeunesse ; Olivier Dard sur les années 1930 ; Ivan Ermakoff sur l’abdication de 1940), il est plus dommageable que l’auteur ne s’insère pas dans le mouvement historiographique actuellement en cours en Allemagne et disponible en langue anglaise : un auteur comme Robert Wahlen (1984), en étudiant la politique de rétribution des anciens combattants, avait livré, il y a un certain temps déjà, une histoire sociale très complète des vétérans allemands et de leurs attentes ; Benjamin Ziemann, beaucoup plus récemment, cherche à revaloriser la « culture de paix » weimarienne, en montrant que la mémoire allemande a toujours été conflictuelle et rarement dominée par une interprétation belliciste de l’expérience de guerre. Chris Millington, dans sa défense de l’idée inverse, celle que la « culture de guerre » était en France plus forte qu’on ne le croyait précédemment, aurait trouvé, avec son plaidoyer pour la complexification, de bons alliés de ce point de vue.

Son ouvrage reste cependant une lecture intéressante : l’historien cherche à attirer l’attention sur une page de l’histoire française écrite de manière peut-être un peu trop monolithique, et s’insère ainsi dans ces tentatives de nuancer la thèse d’une France « allergique » au fascisme, comme celle, récente, du colloque sur le Parti social français(PSF)[2].

Notes :

[1] Jessica Wardhaugh: Rezension zu: Millington, Chris: From Victory to Vichy. Veterans in Interwar France. Manchester 2012, dans H-Soz-Kult, 30.04.2014, <http://www.hsozkult.de/publicationreview/id/rezbuecher-21740> [lien consulté le 13/10/2015].

[2] Colloque du Centre d’histoire de Sciences Po, « Le PSF : un parti de masse à droite », 30 et 31 janvier 2014.

Nicolas Patin

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  • ISSN 1954-3670