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« Cerisy, 1968-1986 : un tournant intellectuel et politique ? »

Colloques | 01.02.2008 | François Chaubet
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Existe-t-il un « tournant intellectuel » à la charnière des années 1970-1980 qui verrait le déclin du paradigme de la « critique », et quel rôle le Centre culturel de Cerisy, ouvert en 1952 après avoir pris le relais des Décades de Pontigny (1910-1939) et foyer de maintes recherches innovantes à la fin des années 1960 (linguistique, théorie littéraire), a-t-il joué en propre dans cette mutation ? Peut-on parler, de surcroît, d’un « tournant politico-intellectuel », de type libéral, tel que l’a diagnostiqué le livre récent de François Cusset (La décennie, le grand cauchemar des années 80, La Découverte, 2006). Enfin, de quels atouts, organisationnels et intellectuels, Cerisy a-t-il pu disposer pour affronter, sans renoncer à certains de ses engagements anciens en faveur des avant-gardes littéraires, un tel changement de conjoncture ? Telles sont les principales questions (intellectuelle, politique, culturelle) auxquelles deux journées d’études les 12 et 13 décembre 2007, organisées au Centre d’histoire de Sciences Po par Laurent Jeanpierre et Laurent Martin, ont cherché à répondre en réunissant chercheurs de diverses obédiences et grands témoins.

La première interrogation était d’ordre intellectuel et les divers intervenants ont tenté d’inventorier les principales caractéristiques du « moment 1975-1980 », à la façon dont Frédéric Worms avait diagnostiqué un « moment 1900 » autour des œuvres de Poincaré, Jacques Hadamard ou Bergson. De manière d’ailleurs étonnante, ce sont presque les mêmes mots talismans d’une époque qui reviennent dans les deux cas (imprévisibilité, hasard, puissance de création du temps) et les mêmes principaux refus (du déterminisme évolutionniste de Darwin, du déterminisme structuraliste). En effet, plusieurs communications ont mis en lumière dans le champ des sciences humaines et sociales la sortie du paradigme structuralo-fonctionnaliste, perçu comme a-historique et objectiviste, au profit de modèles dynamiques et, pour certains d’entre eux, centrés sur « l’acteur ». Ainsi Jean-François Bert, qui posait la question du « sujet à Cerisy », a analysé dans la sociologie d’Alain Touraine, plusieurs fois mise en travail dans le château normand, une réorientation interne tout au long des années 1970 ; d’une sociologie néo-marxisante préoccupée par les déterminations de classes et de « développement inégal » à la fin des années 1960, Touraine évolue vers une sociologie de l’acteur en quête de production du sens au début des année 1980. Laurent Martin, dans sa communication dédiée aux « colloques littéraires à Cerisy », a également relevé le « retour de l’auteur » avec la floraison de rencontres consacrées à Ponge (1975), Ionesco et Aragon (1978), à Tardieu (1980) ou Camus (1982).

Mathieu Triclot a remarquablement prolongé ces premières esquisses en parlant de onze colloques scientifiques et épistémologiques vecteurs d’un véritable projet intellectuel ceriséen, centré sur la recherche d’une modélisation de l’organisation sociale à partir de l’outil cybernétique (celle de Wiener, avec son schéma novateur d’une alliance entre sciences sociales, biologie et cybernétique). Les sciences, telles qu’elles sont discutées à Cerisy (biologie autour d’Atlan, physique autour de Prigogine, mathématiques autour de Thom), sont largement ouvertes à un questionnement interdisciplinaire et furent pensées à partir des notions de l’aléatoire, du complexe et d’une logique générale qui serait celle des dynamiques auto-organisatrices. Cerisy aurait ainsi redonné un second souffle à certaines disciplines (comme la recherche opérationnelle ou la théorie des catastrophes de Thom) et aurait permis à d’autres de se constituer en archipel autour d’une « deuxième cybernétique » dont les débouchés institutionnels furent, en partie, mis en œuvre à Cerisy lors de l’important colloque de 1981 sur l’Auto-organisation, de la physique au politique organisé par Jean-Pierre Dupuy et Paul Dumouchel. Laurent Jeanpierre dans sa réflexion sur les « sciences humaines et sociales à Cerisy » a également perçu dans ce modèle de la « complexité » un point de convergence de savoirs désireux d’échapper au cadre marxisant (althussérien). Incontestablement donc, Cerisy joua un rôle moteur dans la vie intellectuelle en cristallisant des références en discussion et éparses (notions d’autonomie, d’autopoeisis, d’auto-organisation, d’émergence) et en inspirant des créations institutionnelles (fondation du CREA, - Centre de recherche sur l’épistémologie et l’autonomie -, à Polytechnique, et du Laboratoire de Dynamique des réseaux au CESTA, - Centre d’étude des systèmes et technologies avancées).

Or, si par ailleurs on rajoute que beaucoup de colloques sur la thématique des révolutions artistiques disparurent de la programmation à la fin des années 1970 (l’abandon en 1980 du colloque organisé par Christian Prigent sur les avant-gardes sonna le glas de l’utopie ancienne qui liait insurrection dans la langue et révolution politique), faut-il déduire de ces réorientations intellectuelles un tournant politique de type « social-libéral dont le choix de la « rigueur » en 1983 marquerait l’avènement ? Peut-on mettre sur le même plan les notions d’autonomie et d’acteur chez un Touraine, du « rational choices » en économie, de la complexité chez Dupuy d’un côté, et de l’autre, le plaidoyer des politiques libérales en faveur de l’auto-limitation des gouvernements, le contournement des logiques collectives par la valorisation du seul sujet individuel, etc.). Si François Cusset a répondu par l’affirmative, la plupart des autres intervenants se sont montrés plus circonspects. Dans sa communication consacrée à la « théorie politique à Cerisy », celui-là proposa une interprétation d’ensemble aux traits fortement accusés : dépolitisation de beaucoup de colloques réorientés désormais dans le grand fleuve tranquille du savoir universitaire avec ses généalogies rassurantes (colloques sur L’archéologie du signe en 1977, l’Autobiographie et l’Individualisme en Occident de 1979), mais aussi politisation subtile via une recherche « experte » (colloques sur la Crise de l’urbain, futur de la ville en 1985 et 1987) ou globalement ouverte aux nouveaux dispositifs de pouvoir-savoir (les thématiques de la complexité) dont l’AFCET, l’Association française pour la cybernétique économique et technique, aurait été un des relais, abandon enfin d’une philosophie politique de la critique (marxiste) au profit d’une recherche en philosophie morale, plus ou moins homogène : colloque sur Soljénitsyne en 1973, colloque Comment juger autour de Lyotard (1983) ou celui sur Les fins de l’homme en présence de Jacques Derrida (1980). Cette brillante reconstruction a semblé malgré tout contestable dans son désir de tracer une droite ligne entre politique et idées. Édith Heurgon, en tant qu’organisatrice de certains colloques dits « d’experts », a récusé cette mise en perspective (notamment l’analyse de la vie intellectuelle en termes de « réseaux ») en mettant en avant une autre logique que celle décrite par François Cusset (où la « théorie » est mise au service de la « pratique » politique) au nom d’une nouvelle combinaison dans laquelle la « connaissance » (pratique et théorique) et l’« action » favoriseraient les processus d’expérimentation. Moins qu’un modèle de l’intellectuel-expert qu’il aurait contribué à encourager, Cerisy aurait cherché (et continue dans cette voie prospective aujourd’hui) alors à explorer un nouveau schéma d’une « épistémologie de l’action » démocratique à travers laquelle, justement, le savoir ne surplombe plus l’action. Mathieu Tricot et Laurent Jeanpierre ont de leur côté souligné la difficulté de passer sans transition des concepts aux positions politiques. Faire de la pensée de l’auto-organisation le cheval de Troie du libéralisme conduit à ignorer la diversité intellectuelle et politique de ceux qui composaient cette galaxie où, de surcroît, la dimension fortement auto-réflexive de cette pensée s’oppose aux savoirs experts sûrs d’eux-mêmes. Laurent Jeanpierre, cependant, a pu noter dans l’histoire longue de Cerisy un constant souci de se démarquer d’un marxisme ossifié (stalinien dans les années 1950, althussérien dans les années 1960) et son ambition d’aider à la reconstruction d’une pensée novatrice en dehors de ce cadre.

Enfin, un troisième pôle de réflexions, de manière plus ponctuelle, toucha au fonctionnement de Cerisy à l’intérieur de la vie culturelle française. Dans une période où triomphèrent, à la fin des années 1970, les premiers symptômes de « l’instanstanéisme » (Régis Debray) intellectuel - déclin des revues, de certains magazines intellectuels - Cerisy a continué à valoriser le travail de fond de certains acteurs. Maïa Fansten a ainsi montré que la psychanalyse à Cerisy connaissait une grande stabilité en termes de réseaux (plutôt anti-lacaniens) et de thématiques (une psychanalyse mise en relation avec les grands thèmes de la pensée et de l’art). François Chaubet a pu montrer, à partir des cas de colloques dits « fantômes » (les colloques qui ne sont pas tenus) que l’institution culturelle normande avait maintenu fidélité à ses recherches des années 1960 sur le langage et les avant-gardes ; mais une fidélité, sur le mode du « déplacement » (les recherches sur le langage s’orientèrent vers les nouveaux pôles de référence de la recherche tels la rhétorique ou la pragmatique linguistique) ou de la patience endurante (certains colloques attendront plus de dix ans avant de se tenir). Enfin, plusieurs participants dont Laurent Martin ont insisté sur la forte dimension interdisciplinaire des colloques à Cerisy, gage d’une volonté de sortir des ornières de la spécialisation universitaire étroite. À ce titre, Laurent Jeanpierre a relevé l’origine professionnelle un peu « marginale » (EHESS notamment) des principaux participants aux colloques de sciences sociales. Une enquête plus générale devra ici approfondir ce premier constat.

Pour conclure, ces riches journées d’études ont confirmé l’idée initiale des organisateurs d’un changement significatif des débats intellectuels au tournant des années 1970/1980. Les micro-discontinuités intellectuelles se sont multipliées entre 1975-1981 et leur saisie a posteriori est venue légitimer les prémisses initiales. La discussion que certaines communications ont soulevé (celle de François Cusset surtout) a eu le mérite de rappeler les vertus de l’enquête historique détaillée. Le danger d’approche globale, du type « histoire des idées », existe toujours quand on entend rassembler de manière large des discours rarement unifiés. D’où la nécessité d’articuler, comme l’ont tenté la plupart des intervenants, analyses de réseaux, suivi de trajectoires biographiques et décorticage des pensées afin d’aboutir à ces reconstitutions d’ensemble. Mais, à ce stade, les recherches demeurent encore balbutiantes et le gros du travail reste à fournir. D’autre part, l’examen de Cerisy dans ces années de changement intellectuel a servi peut-être à relativiser ces catégories temporelles de « tournant », de « mutation ». Cette institution a certes effectué des recentrages et s’est ouverte, de manière pionnière, à de nouveaux fronts de la recherche dans les domaines de l’épistémologie des sciences et de l’épistémologie de l’action. Mais elle a aussi maintenu son intérêt à l’égard des savoirs qu’elle soutenait traditionnellement, même si cela fut sur des bases intellectuelles renouvelées. Acteur intellectuel « pluriel » donc, il est difficile d’en proposer une image unilatérale. « Contre-institution » (Jacques Derrida) qui donne sa chance aux savoirs nouveaux, Cerisy a également une fonction de « conservatoire », de mémoire vivante garante de toute une série de fidélités intellectuelles. Ainsi le pari des deux organisateurs d’aborder la scène intellectuelle française de la fin des années 1970 et du début des années 1980 en fonction du prisme de Cerisy a donc été remarquablement tenu et ces discussions serviront incontestablement de trame pour les travaux à venir sur cette période et sur cette thématique.

Notes :

 

François Chaubet

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  • ISSN 1954-3670