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Comptes rendus
   

François Dosse, Pierre Nora, Homo historicus,

Paris Perrin, 2011.

Ouvrages | 11.10.2013 | Jean-Jacques Becker
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Perrin, 2012François Dosse, professeur à Paris XII-Créteil qui s’est spécialisé dans la biographie vient d’en livrer une de 657 pages sur Pierre Nora. C’est d’autant plus original que si des travaux ont pu être faits ou se préparent sur de grands historiens après leur mort, Marc Bloch, Pierre Renouvin, René Rémond…, il est assez rare qu’ils soient faits de leur vivant et d’une telle longueur.

Il est toujours un peu étrange de lire une biographie sur un homme de votre génération, pratiquant à peu près le même métier, ayant une notoriété certaine dans son milieu, mais n’étant pas pour autant une personnalité qui puisse expliquer une telle entreprise. En grossissant exagérément le trait, quels que soient ses mérites, Pierre Nora n’est pas le général de Gaulle ou François Mitterrand.

Qu’est-ce qui justifie donc l’entreprise de François Dosse ? Il ne nous le dit pas vraiment, sauf que Pierre Nora serait « le promoteur d’une nouvelle manière d’écrire l’histoire » (p. 11), ce qui semble tout de même un peu exagéré ! Dès ses premières lignes, François Dosse s’engage à ne pas être hagiographique ; or il parvient difficilement à tenir promesse.

En faisant la part des choses, on lit le livre de François Dosse avec intérêt car il est un assez large spectre d’une partie de la vie historienne de notre époque. Mais pourquoi faut-il que, chaque fois qu’on peut vérifier, on tombe sur une erreur d’importance plus ou moins grande. À propos du séjour des Nora pendant la guerre dans la région de Grenoble, l’auteur indique que l’occupation italienne a commencé peu après l’armistice et a duré deux ans et demi. En réalité l’occupation de la zone libre débute seulement en novembre 1942. Les Italiens reçoivent alors une zone d’occupation, en gros la région des Alpes, que l’armée allemande occupe brutalement au moment de la capitulation de l’Italie en septembre 1943. Les erreurs que l’on retrouve ici ou là sont le signe d’un travail fait à la va-vite où des notes approximatives ont été rapidement recopiées. Aucun historien ne peut être assuré de n’avoir pas laissé passer quelques erreurs dans ses travaux, mais ce très gros ouvrage ressemble plus à du roman ou à du journalisme qu’à une expression historique réfléchie.

François Dosse semble fasciné par l’intellectuel « juif » – il le répète à plusieurs reprises –, on se demande pourquoi. Quelles que soient les qualités ou les défauts de Pierre Nora, en quoi le fait d’être juif est-il si important ? Pierre Nora n’a jamais caché son judaïsme, mais il n’est en rien un historien du judaïsme.

Le premier chapitre de l’ouvrage s’intitule une « famille de miraculés ». Cependant, il convient de rappeler que la grande majorité des juifs d’origine française (ce fut nettement moins vrai des juifs d’origine étrangère) ont survécu à la persécution nazie. Si, dans le cas de la famille Nora, il y a eu un « miracle », ce fut évidemment de ne pas avoir subi les conséquences du choix périlleux qui consista à aller s’installer dans la petite bourgade de Villard-de-Lans dans le Vercors ! Il va de soi que les juifs qui étaient passés en zone libre quand la situation était devenue trop périlleuse en zone occupée ont couru moins de risques en résidant dans une ville importante comme Grenoble que dans une petite localité où ils étaient plus aisément repérables.

Ensuite François Dosse raconte la vie de Pierre Nora, le récit, d’une longueur excessive, se laisse aller au pathos où l’admiration sans nuance se mélange à l’énoncé de l’extraordinaire pléiade « d’amis » du héros, devenus célèbres (par la suite), du moins connus. Il n’y a pas de honte à ne pas avoir été reçu à l’École normale supérieure, mais c’est dit de telle façon qu’on ne sait plus si Pierre Nora n’a pas été reçu ou s’il a refusé d’être reçu ! Grâce à Dieu, il fut reçu à l’agrégation d’histoire, ce qui peut être dit de façon plus simple.

Prenons un autre exemple de la façon dont l’auteur présente les choses en permanence. Le premier poste de Pierre Nora est le lycée Lamoricière d’Oran. Il y devient rapidement professeur en hypokhâgne. Dit comme cela, c’est vraiment plat. Pour notre auteur, il est « responsable de l’enseignement de l’histoire en hypokhâgne ».

Il faut bien dire, la simplicité n’est pas le parti pris de cet ouvrage. Tous les historiens d’histoire contemporaine sont évidemment allés travailler, quelquefois très longtemps, aux Archives nationales. Sous la plume de François Dosse, ce qui est important est que Pierre Nora, lui, ait travaillé « dans le magnifique hôtel de Soubise ».

La principale critique que l’on peut faire à cet ouvrage est toutefois qu’il rend difficile de reconnaître les étapes de la carrière assez remarquable de Pierre Nora. Il a renoncé très vite à faire sa thèse, à vrai dire pas pour les raisons qu’en donne l’auteur, et bien qu’écrivant de façon brillante – il ramena d’Algérie un livre remarqué Les Français d’Algérie  il a finalement peu écrit, même s’il est l’auteur d’importantes interventions de différentes natures qu’il a rassemblées dans Historien public, publié chez Gallimard en 2011. En revanche il a été un extraordinaire éditeur. Le terme est un peu restrictif, disons mieux : un extraordinaire acteur culturel.

Il serait trop long de simplement énumérer les collections dues à Pierre Nora, la première étant celle appelée sobrement « Archives » dont le premier volume parut chez Julliard en 1964. Son vaisseau-amiral, pour écrire comme Dosse, ce sont Les Lieux de mémoire dont le premier des sept volumes a paru en 1984. Mais il a dirigé ou inspiré, souvent en prenant les auteurs par la main, de très nombreuses autres collections dont « la Bibliothèque des Histoires » est un bon exemple. C’est cette très brillante carrière qu’il a souhaité couronner par son élection à l’Académie française en 2001.

On ne peut que regretter que Pierre Nora n’ait pas écrit lui-même ses Mémoires. Peut-être n’est-il pas trop tard ?

Jean-Jacques Becker

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  • ISSN 1954-3670