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Comptes rendus
   

François Audigier et Frédéric Schwindt (dir.), Gaullisme et gaullistes dans la France de l'Est sous la IVe République

Rennes, PUR, 2009, 421 p.

Ouvrages | 16.03.2010 | Sabrina Tricaud
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© Presses universitaires de RennesAprès le colloque organisé à Bordeaux en 1997 sur De Gaulle et le RPF, et celui de 1999 consacré au « Gaullisme et gaullistes dans l’ouest parisien de la Libération à la fin des années 1950 [1]  », viennent de paraître aux Presses universitaires de Rennes les actes d’un colloque qui s’est tenu à Nancy en mai 2007 sur le gaullisme et les gaullistes dans la France de l’Est sous la IVe République. Les quelque quatre cent pages publiées rassemblent les communications de tous les spécialistes français de l’histoire du gaullisme, toutes générations confondues, jeunes chercheurs et historiens émérites, sur le sujet. Comme l’écrivent en introduction les codirecteurs de ce colloque, François Audigier et Frédéric Schwindt, il s’agit de « comprendre comment un homme (de Gaulle) et un courant politique (le gaullisme) ont pu s’ancrer pratiquement et symboliquement dans un espace (le grand Est) à un moment donné (l’après-guerre) ».

Cet ouvrage poursuit et approfondit le tour de France du gaullisme inauguré par la thèse de Michel Boivin sur le gaullisme en Basse-Normandie, poursuivi par les recherches de Bernard Lachaise sur le gaullisme dans le Sud-Ouest, de Nathalie Pistre-Garnier sur les gaullistes en Seine-Banlieue sous la IVe République [2] , et qui perdure avec la récente journée d’études sur « Les gaullistes et les élections législatives dans les pays de la Loire sous la Ve République » tenue à Nantes en novembre 2009. Il s’inscrit également dans le renouveau de l’histoire des partis politiques et des monographies régionales, héritage renouvelé de l’école labroussienne, notamment grâce aux nouvelles sources de l’histoire politique. Les communications mobilisent à la fois les archives du Rassemblement du peuple français (RPF), conservées à la Fondation Charles de Gaulle, les archives départementales et les archives privées, parfois inédites, ainsi que les archives orales. Ce colloque réussit ainsi à écrire « une histoire possible et nécessaire », selon les codirecteurs, du gaullisme et des gaullistes dans l’Est. Il a également le mérite de poser avec grande acuité la sempiternelle question des rapports entre politique et territoire : comment expliquer l’ancrage durable (car il perdure sous la Ve République) du gaullisme dans l’espace lorrain et alsacien et, plus largement, dans le grand Est ? Cet ouvrage apporte enfin une nouvelle pierre à l’histoire du gaullisme, notamment sur le passage du gaullisme de guerre au gaullisme d’opposition. Des monographies sur le RPF dans les départements, des communications sur les grandes figures gaullistes dans l’Est, sur des lieux de mémoires (Colombey-les-Deux-Églises), des temps forts (les discours de Bar-le-Duc et d’Épinal), des symboles, décrivent cette « relation particulière » qui lie de Gaulle au premier chef et, avec lui, le gaullisme et les gaullistes à l’Est.

La première partie est consacrée à l’héritage historique et au rapport à l’espace que le général de Gaulle entretient avec l’Est, et que symbolise la croix de Lorraine. Jean El Gammal et Odile Rudelle soulignent, sur le temps long, que le succès – électoral – du gaullisme dans le Nord-Est constitue « une sorte d’aboutissement d’un passé politique » et que son implantation tient également au système de mémoire du général de Gaulle qui fait de la Lorraine le « vigile de l’État républicain » et de l’Alsace le « lieu d’alchimie de l’Histoire ». Cette vision gaullienne de l’Est, métaphore de l’histoire politique, militaire, juridique de la France, illustre, comme le montre Éric Roussel, la filiation intellectuelle entre le nationalisme de De Gaulle et celui de Barrès.

L’histoire du gaullisme partisan dans le grand Est est étudiée dans les trois parties suivantes. La première organisation prétendant traduire le gaullisme sur le terrain politique est née en décembre 1944 en Alsace, sous le nom d’Union alsacienne de Rénovation (UNAR) dont Jean-Paul Thomas retrace la filiation avec le Parti social français. Elle se poursuit avec le Rassemblement du peuple français, dont l’histoire est décrite par les monographies de David Valence sur les Vosges, de Frédéric Schwindt sur la Meuse et la Meurthe-et-Moselle, d’Aurélie Rey sur la Moselle, de Pascal Girard sur l’Aube, de François Igersheim sur le Haut-Rhin, d’Emmanuel Droit sur le RPF dans les zones françaises d’occupation en Allemagne, de Jean-Louis Clément sur le Bas-Rhin et de Thierry Choffat sur le Doubs. Ces études locales confirment les traits généraux de l’histoire mouvementée du parti gaulliste sous la IVe République. Elles rappellent les limites des victoires du RPF aux élections de 1947 et de 1951, les difficultés d’organisation du mouvement à l’échelle locale et ses problèmes financiers. Elles font également apparaître certains aspects plus spécifiques à cette région, comme le poids des langues et des religions dans les choix politiques, ainsi qu’une culture de la frontière favorable au gaullisme partisan. Elles soulignent la complexité des relations du gaullisme avec les autres forces politiques, les démocrates-chrétiens, les modérés et les radicaux, comme le montrent Frédéric Fogacci en Haute Saône et François Roth à propos des relations ambiguës entre Louis Marin et le général de Gaulle. Les analyses de François Audigier sur les affrontements entre gaullistes et communistes dans l’Est et de Pascal Raggi sur les mineurs de Lorraine et le gaullisme mettent en valeur les divergences idéologiques et culturelles de certaines régions de l’Est à l’égard du gaullisme. Les itinéraires du général Gilliot – présentés par Bernard Lachaise –, la carrière de Maurice Lemaire, ministre de la Reconstruction et du Logement puis secrétaire d’État à l’Industrie dans les gouvernements Laniel et Mollet – étudiée par Benjamin Marie –, le parcours du général Koenig, ministre de la Défense nationale du gouvernement Mendès France – retracé par Frédéric Turpin –, l’ascension politique d’André Bord – relatée par Alfred Wahl – illustrent la variété des chemins politiques qui conduisent au gaullisme partisan mais, aussi, les ambiguïtés et les limites de cet engagement, qui ne sont pas propres à la région.

Ces travaux témoignent, une fois de plus, combien le gaullisme gaullien n’est pas synonyme de gaullisme partisan : l’attachement de l’Est au chef de la France Libre, fruit de l’histoire particulière de cette région, de même que les liens personnels qui unissent le général de Gaulle à ces territoires, ne suffisent pas à transformer le gaullisme de la Libération, « affectif », comme le note Bernard Lachaise en conclusion, en gaullisme politique, partisan.

Cet ouvrage montre, s’il en était besoin, l’intérêt des études de micro-histoire en histoire politique et invite à poursuivre les recherches dans cette voie. Les nombreuses illustrations, tableaux, cartes, reproductions de photographies, d’affiches, dont on regrette que les légendes ne soient pas toujours explicites et les échelles parfois oubliées, aèrent utilement – et scientifiquement – le livre. Mais ce colloque met également en évidence les faiblesses de l’exercice et pose la question de la pertinence des découpages administratifs et géographiques en histoire. Enfin, il reste à approfondir, à l’échelle locale, le passage du gaullisme d’opposition au gaullisme de la Ve République évoqué dans une seule communication – celle de Jérôme Pozzi sur les députés de l’Union pour la nouvelle République aux élections de 1958 et de 1962 dans le Nord-Est – et que Bernard Lachaise appelle de ses vœux en conclusion.

Notes :

[1] Fondation Charles de Gaulle, Université de Bordeaux III (CARHC), De Gaulle et le Rassemblement du peuple français (1947-1955), Paris, Armand Colin, 1998, 864 p. et Fondation Charles de Gaulle, « Gaullisme et gaullistes dans l’ouest parisien de la Libération à la fin des années cinquante », Cahiers de la Fondation Charles de Gaulle, n°10, 2001, 224 p. 

[2] Michel Boivin, « Le gaullisme en Basse-Normandie de 1945 à 1981 », thèse de 3e cycle sous la direction de Gabriel Desert, Université de Caen, 1981 ; Bernard Lachaise, « Le gaullisme dans le Sud-Ouest au temps du RPF », Bordeaux, Fédération historique du sud-ouest, 1997 ; Nathalie Pistre-Garnier, « L’implantation des gaullistes en Seine-Banlieue sous la IVe République », doctorat d’histoire sous la direction de Jean-Paul Brunet, Paris IV, 2007.

Sabrina Tricaud

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  • ISSN 1954-3670