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Adieu Farewell ? Histoire et histoires autour d'un épisode de la guerre froide. Note critique*

Films | 19.02.2010 | Sébastien Laurent
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© Nord_Ouest, Le bureau, PathéPour l’opinion, il y a eu d’abord les photos parues dans la presse écrite prises le 5 avril 1983 à travers les grilles de l’ambassade d’URSS à Paris. 47 diplomates soviétiques et leurs familles montaient dans des bus à destination de l’aéroport de Roissy, effet d’une mesure d’expulsion prise par le gouvernement français. À l’époque, il fut dit qu’il s’agissait d’une mesure exceptionnelle due à des activités d’espionnage sur le territoire français. Jamais la France n’avait, jusque-là, expulsé plus d’un à deux diplomates soviétiques. Seul le Royaume-Uni avait, en 1971, expulsé plus de 100 Soviétiques. Aucune information supplémentaire ne fut portée à la connaissance du public français avant 1985. On interpréta alors ce geste mitterrandien comme un gage de fermeté donné aux alliés de l’OTAN (l’Organisation du traité de l’Atlantique nord) et, particulièrement, aux États-Unis à l’heure où des ministres communistes figuraient au Gouvernement. Chose curieuse pourtant, qui ne fut pas relevée à l’époque, aucun diplomate français ne fut contraint, en rétorsion, de quitter Moscou.

Deux ans presque après les faits, un nouvel événement vint apporter quelques éléments sur l’expulsion de 1983. Le 29 mars 1985, dans le Monde paru l’après-midi et daté du lendemain, ainsi qu’au journal télévisé de 20 heures de TF1, des journalistes annonçaient que des documents irréfutables étaient parvenus au gouvernement français par le biais d’un informateur de nationalité soviétique démontrant l’ampleur de l’espionnage technologique en Occident. Le journaliste, Edwy Plenel, publiait en une du quotidien du soir « Document. Comment les espions soviétiques travaillaient à l’Ouest » en reproduisant, chose rare, un fac-similé d’une partie d’un document. L’affaire fit un certain bruit, mais fut aussi à l’origine du départ discret, quelques mois plus tard, du préfet Yves Bonnet, directeur de la Direction de la surveillance du territoire (DST). Le ministre de l’Intérieur, Pierre Joxe, et le président de la République avaient sanctionné ce haut fonctionnaire qui avait organisé la fuite dans la presse. Celui-ci n’avait d’autre but que de célébrer le triomphe du service qu’il dirigeait dans la mise en œuvre, deux ans plus tôt, de l’expulsion des diplomates. Le départ tardif du haut fonctionnaire ne permit pas de faire un lien immédiat avec l’affaire de 1983. Bien des éléments manquaient alors pour interpréter les deux événements et les relier entre eux.

Le temps qui s’écoule procède par sédimentation naturelle et fait impitoyablement oublier les couches les plus profondes et les plus anciennes. Ainsi, l’actualité domine et nivelle le passé faisant oublier aux contemporains l’enchâssement des événements et, ce faisant, leur complexité. L’affaire Farewell, dont l’une des conséquences fut l’expulsion de 1983, est des plus complexes et recèle jusqu’à ce jour certaines zones d’ombre importantes. Mais la trame générale des événements est aujourd’hui connue et l’année 2009 a permis d’accomplir des progrès très importants dans un contexte de très forte exposition médiatique. Ceci est dû à la sortie simultanée, à la fin du mois de septembre 2009, du film L’Affaire Farewell du réalisateur Christian Carion (réalisateur des films à succès Une hirondelle à fait le printemps et Joyeux Noël) et du livre Adieu Farewell de Sergueï Kostine et d’Éric Raynaud (Robert Laffont, 2009). Deux mois après sa sortie, le film, qui avait bénéficié d’une couverture de presse très importante et probablement d’un « plan média » soigneusement établi, avait été vu par 750 000 spectateurs. Soutenu par le film, il semble que le livre s’est très bien vendu. Ceci ne doit rien au hasard car Christian Carion s’est adjoint les services… d’Éric Raynaud comme scénariste du film. Toutefois, Éric Raynaud, journaliste-enquêteur polygraphe (auteur d’ouvrages sur les morts de François de Grossouvre et de Pierre Bérégovoy, ainsi que de biographies de Benazir Bhutto et d’Ingrid Bétancourt), n’a pas trempé sa plume dans la même encre. L’ouvrage écrit avec Sergueï Kostine entend être une biographie de Farewell, alors que le scénario écrit pour Christian Carion prend beaucoup plus de libertés avec la réalité et rejoint ouvertement le camp de la fiction. Reste un élément commun aux deux œuvres, à l’image du sous-titre du livre : La vérité sur la taupe de la DST qui a modifié le cours de l’histoire. Évidente dans la bande-annonce, cette idée inspire en effet tout le film qui ne se contente pas de se dérouler à Moscou et à Paris, mais transporte le spectateur à la Maison-Blanche auprès de Ronald Reagan visionnant inévitablement des westerns... Cependant, le livre, qui nous emmène en France et au Canada, suit toujours pas à pas Farewell et s’inscrit bien dans un projet biographique dont le premier apport est une reconstitution des événements. Insistant, légitimement, sur la qualité et la quantité des documents livrés par l’agent soviétique, il souligne également l’importance de cette trahison pour la politique occidentale à l’égard de l’URSS, mais cette dimension est moins appuyée que dans le film.

Obéissant à la règle évoquée plus haut, l’actualité de l’automne 2009 a fait passer dans l’ombre l’apport des années précédentes et, notamment, celle du tout premier livre écrit sur Farewell par un journaliste russe, Sergueï Kostine, publié en France en 1997 : Bonjour Farewell. La vérité sur la taupe française du KGB (Robert Laffont). Ce livre était la toute première biographie du personnage mystérieux caché derrière le nom de code « Farewell » dont il révélait, pour la première fois, le nom au public : Vladimir Vetrov. Cet ouvrage n’a pas eu, à l’époque, la réception qu’il méritait. Menée dans une Russie post-soviétique, l’enquête de Kostine établissait les grandes lignes de la vie de Vetrov, dont aucune n’est remise en cause par l’ouvrage paru en 2009. Kostine était parvenu également à identifier l’officier français qui, à Moscou, avait été chargé de « traiter » Vetrov pendant près d’un an, et il avait également reproduit l’une de ses photographies d’identité. Adieu Farewell (2009) confirme et précise Bonjour Farewell (1997) : en reprenant le dossier, Éric Raynaud s’est rendu sur les traces des séjours canadiens et parisiens de la source soviétique et a rencontré dans ces pays la presque totalité des membres des services de sécurité qui ont eu la charge de la surveillance de Vetrov. De son côté, Sergueï Kostine a eu accès, pour le second livre, au dossier d’instruction de Vetrov. Ainsi les déséquilibres biographiques de 1997 s’effacent-ils et le livre de 2009 offre-t-il un déroulé beaucoup plus linéaire de la vie de Vetrov, produisant au passage des documents étonnants, comme ces lettres adressées par le détenu Vetrov à son épouse depuis le Goulag ou le fac-similé de son acte de décès établi après qu’il eût été fusillé. On connaît donc bien aujourd’hui la vie de cet officier supérieur du KGB, lieutenant-colonel né en 1932, ingénieur de formation entré au KGB à la fin des années 1950, qui connut deux affectations à l’étranger, à Montréal et à Paris, avant de revenir à Moscou. Affecté à la direction T du KGB chargée de l’espionnage technologique en Occident, Vetrov fit le choix de la France pour trahir, en proposant ses services au terme de prises de contact délicates avec les services français en 1979-1980. Il fournit des renseignements à son officier traitant à partir de mai 1981 et jusqu’à la fin de l’année. Il fut arrêté au début de l’année 1982 dans une affaire de droit commun et les autorités soviétiques ne s’aperçurent qu’à la fin de l’année 1983 que le criminel envoyé en Goulag était, en fait, un traître. Incontestablement, Vladimir Vetrov fut l’un des plus importants traîtres soviétiques à avoir travaillé en Occident et l’on peut le placer, par les documents et les informations livrés, aux côtés d’Anatoli Golitsyne (défection en 1961 aux États-Unis) et d’Oleg Penkovsky (travaillant pour les États-Unis et la Royaume-Uni à partir de 1961 et tout aussi brièvement que Vetrov). Le livre, qui éclaire très bien la vie quotidienne et professionnelle d’un cadre supérieur du KGB, le patriotisme profond mais paradoxal du « traître » refusant absolument la perspective de fuir à l’Ouest et sa volonté de vengeance à l’égard d’un service qui n’avait pas reconnu ses mérites, est muet sur l’exploitation de la production de Farewell en Occident alors qu’il y avait là matière à prolonger l’enquête. Inspirant le film, le schéma narratif du héros maudit qui, à lui seul, est l’agent principal de la victoire de l’Occident sur le communisme soviétique (les révélations de Vetrov ayant été l’élément décisif qui aurait convaincu Ronald Reagan de pousser le projet de guerre des étoiles et de durcir les relations avec l’URSS, amenant ainsi son épuisement économique et stratégique), laisse bien sûr l’historien sceptique. Kostine et Raynaud ont opéré un choix : celui d’écarter toutes les sources pouvant éventuellement relativiser ou infirmer la crédibilité de la trahison et celle des documents transmis. Ils ignorent totalement l’ouvrage du directeur de cabinet de François Mitterrand, Gilles Ménage, qui, s’appuyant sur ses archives personnelles, consacre pas moins de 120 pages à cette affaire (L’Œil du pouvoir. Les affaires de l’État, 1981-1986, Fayard, 1999, t. 1), montrant très clairement le doute s’emparant du président de la République après 1983, convaincu que l’affaire était une manipulation des États-Unis pour tester la fiabilité du gouvernement français à l’égard de ses alliés. Le doute mitterrandien fut tel qu’il demanda à la non-encore fameuse « cellule de l’Élysée » des écoutes téléphoniques des deux protagonistes de l’affaire du Monde en 1985 : le préfet Bonnet, encore directeur de la DST, et Edwy Plenel (écouté depuis 1983), amorçant là une autre histoire… De même, l’ouvrage du directeur de la DST à partir de la fin de l’année 1982, Yves Bonnet, qui insiste sur les multiples informations provenant d’URSS et décrédibilisant l’apport de Vetrov est oublié (Contre-espionnage. Mémoires d’un patron de la DST, Calmann-Lévy, 2000). Enfin, les auteurs passent sous silence l’ouvrage du général Guyaux, ingénieur de formation, qui fut pourtant chargé, au sein de la DST, de diriger l’exploitation de la production scientifique des documents livrés par Vetrov (L’Espion des sciences. Les arcanes et les arnaques scientifiques du contre-espionnage, Flammarion, 2002). Le documentaire de Jean-François Delassus, L’affaire Farewell : l’espion de la vengeance, diffusé sur Arte en février 2009, qui donne le témoignage étonnant du numéro deux du KGB de l’époque, Vladimir Kriouchkov, et qui donne d’autres éclairages biographiques n’est pas non plus pris en compte. Ce n’est donc pas la valeur de l’enquête Kostine-Raynaud qui est en cause. Elle demeure impressionnante. C’est plutôt leur analyse qui paraît nettement moins rigoureuse et sérieuse. Elle rejoint là un genre qui avait jusque-ici épargné la France et qui fait de quelques héros-espions les ressorts décisifs de l’histoire de la guerre (cf., par exemple, Jerrold L. Schecter and Peter S. Deriabin, The Spy who Saved the World, New York, Charles Scribner’s Sons, 1992 sur Penkovsky) face aux « forces profondes » jadis valorisées par Pierre Renouvin et Jean-Baptiste Duroselle.

Il reste que cette affaire d’espionnage, qui n’est pas si ancienne que cela, a vu les usages de discrétion durable, généralement adoptés en la matière, voler en éclats. Même s’il ne s’agit que de témoignages et non d’archives, l’historien ne peut que s’en réjouir bien que, dans d’autres pays, une telle affaire eût été occasion de pratiquer des dé-classifications ciblées et raisonnées de documents soigneusement choisis. La presse a accueilli les témoignages d’acteurs de premier plan : le tout premier contact français de Vetrov à Moscou, Xavier Ameil (dans Le Figaro), Raymond Nart chargé, à la DST, de suivre l’affaire (dans Le Journal du Dimanche) et Marcel Chalet (dans l’Express), directeur de la DST à l’époque et à qui revint la charge de prévenir, en juillet 1981, le président de la République élu.

Mais à cette histoire qui est d’abord franco-russe, encore opaque par bien des aspects, il y a une fin… Soviétique. Comme sur les photos de l’époque stalinienne où les silhouettes des dirigeants disparaissaient au gré des purges et des procès, celle de l’officier traitant français, Patrick Ferrant, celui qui prit le plus de risques à Moscou en 1981 et 1982, campé dans le film par un Guillaume Canet totalement improbable, a disparu dans le cahier de photographies de l’ouvrage de 2009, Adieu Farewell… Adieu… Vraiment ?

*Cette note a bénéficié de la relecture attentive de Philippe Hayez que nous remercions.

Sébastien Laurent

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  • ISSN 1954-3670