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Comptes rendus
   

Bernard Lachaise et Sabrina Tricaud (dir.), Georges Pompidou et Mai 1968

Bruxelles, PIE Peter Lang, 2009, 203 p.

Ouvrages | 28.10.2009 | David Valence
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« Placer un homme en situation historique [1]  » : tel était l’objectif du colloque du 14 mars 2008 consacré à « Georges Pompidou et Mai 1968 », dont les actes paraissent aux éditions PIE Peter Lang. La formule pouvait éveiller le spectre de la psycho-histoire, qui s’attache souvent à analyser les raisons faisant d’un responsable politique l’homme d’un moment. La biographie de Robespierre que viennent de rééditer les éditions du CNRS procède, par exemple, de cette démarche qu’on peut trouver naïve : elle entend montrer, avec force simplifications, que l’heure de l’avocat arrageois avait inévitablement sonné avec le combat pour l’égalité [2] . Dans la bouche et sous la plume de Jean-François Sirinelli, le projet de « placer un homme en situation historique » invitait, au contraire, à peser au trébuchet le poids d’une volonté dans les événements plutôt que sur eux. La perspective vaut particulièrement dès lors qu’il est question du « joli mois de mai ». Pendant quelques semaines, le pouvoir donna alors l’impression, en France, de vaciller, tandis qu’un de ceux qui l’exerçaient, à savoir Georges Pompidou, figurait une alternative possible au « tout ou rien » gaullien.

Le Premier ministre d’alors avait fait preuve de son sang-froid et de son sens du dialogue dans l’analyse et la gestion de la crise. Comme l’observe avec justesse le vice-président de l’Assemblée nationale, Marc Le Fur, en ouverture de ce livre, Georges Pompidou sut s’« affranchir de son statut de collaborateur » dans l’urgence et dans l’incertitude – notamment, lors de cette fameuse journée du 29 mai 1968 pendant laquelle le général de Gaulle se rendit à Baden-Baden sans prévenir quiconque. Il reconnut tout d’abord la valeur et la légitimité des préoccupations de la jeunesse, qui s’exprimèrent sous la forme d’une contestation violente de l’autorité. Comme l’explique Laurent Jalabert dans sa communication, Georges Pompidou chercha à distinguer, d’une part, une minorité active d’étudiants politisés des 530 000 jeunes qui fréquentaient l’enseignement supérieur, et les étudiants de la masse des jeunes, d’autre part. Cette stratégie qui consistait à diviser les problèmes sans minimiser la réalité de la crise contrastait avec celle « de la répression et du bras de fer », que l’opinion associa plus aisément au général de Gaulle. On regrettera cependant que le texte de Laurent Jalabert ne dise pas un mot de l’intérêt de Georges Pompidou, ancien professeur, pour les problèmes de la jeunesse et de l’enseignement supérieur avant 1968. Henri Domerg, beau-frère du Premier ministre et chargé de ces dossiers à son cabinet, assistait pourtant à ce colloque, qui aurait pu apporter, peut-être, d’intéressants éclairages à ce sujet. A-t-on une idée des orientations du Premier ministre sur ces dossiers avant la contestation étudiante ? Ces questions restent sans réponse pour le lecteur qui découvre une communication plus descriptive qu’explicative.

La mise au point de Gilles Richard sur les négociations de Grenelle et la pensée sociale de Georges Pompidou enrichit en revanche l’analyse qu’avait proposée Antoine Prost lors d’un colloque antérieur [3] . Se fondant sur des archives nouvelles et des entretiens réalisés par l’association Georges Pompidou, il insiste sur la volonté du Premier ministre et de son cabinet de rompre avec la logique du plan de stabilisation de 1963 dès avant les événements de Mai 1968, en jugeant que les ordonnances de l’été 1967 avaient dessiné les contours d’un véritable plan de relance. Georges Pompidou avait en outre invité les partenaires sociaux à ouvrir des négociations sur l’indemnisation du chômage partiel, qui avaient abouti à un accord paritaire le 21 février 1968. Il ne fait pas de doute qu’il souhaitait « dépolitiser le social », comme le confirme Édouard Balladur dans son intervention, et qu’il n’était donc pas le plus mal placé pour mener les négociations de Grenelle, en pleine crise de Mai. Gilles Richard révèle également que François Ceyrac, vice-président de la Commission sociale du CNPF, avait discuté avec le secrétaire général de Force ouvrière, André Bergeron, d’une augmentation du SMIC jusqu’à 3 francs de l’heure, avant même l’ouverture de la réunion, le 25 mai 1968. Non informés de cette rencontre, les membres du Gouvernement présents au ministère du Travail, dont Jacques Chirac, alors secrétaire d’État aux Affaires sociales, furent surpris de voir le patronat accepter une hausse du SMIC plus importante que celle qu’ils avaient imaginée. Le texte de Gilles Richard rappelle enfin que Mai 1968 initia une importante transformation du CNPF, qui ne pouvait statutairement discuter des salaires au moment des négociations de Grenelle. L’organisation ne s’en vit officiellement reconnaître la possibilité que plus tard, en octobre 1969.

La crise de Mai 1968 vint également confirmer certaines des intuitions de Georges Pompidou sur les attentes des Français à l’égard de la pratique des institutions. Frédéric Turpin forme l’hypothèse que le Premier ministre, très attaché à la Constitution de la Ve République, n’en avait pas moins compris le « besoin de normalisation de la vie publique [4]  » éprouvé par les citoyens. À ses yeux, Mai 1968 représenta donc moins une crise de régime qu’une crise du gaullisme : ce dernier était appelé à survivre au général de Gaulle et devait, un jour, être pris en charge par une nouvelle personnalité, moins « épique » mais plus adaptée peut-être aux temps qui s’annonçaient. Il est dès lors paradoxal que la réponse des gaullistes aux troubles soit moins venue de l’Union de défense de la Ve République, sur laquelle Georges Pompidou avait affirmé son emprise depuis 1966-1967, que de mouvements périphériques que créèrent ou ressuscitèrent une dernière fois d’anciens résistants (Jacques Foccart) ou Français libres (Pierre Lefranc) au profit du général de Gaulle. Mai 1968 aurait donc marqué une forme de sursaut – ultime ? – du gaullisme de guerre dans ses hommes et ses méthodes. La communication de Jérôme Pozzi montre également que l’entourage de Georges Pompidou fut, certes, au courant d’initiatives comme la manifestation gaulliste du 30 mai, mais ne participa pas à leur organisation.

C’est à Bernard Lachaise qu’il revint, lors de ce colloque, de traiter des relations de De Gaulle-Pompidou en Mai 1968. L’examen des agendas des deux « têtes » de l’exécutif permet de souligner l’isolement du général de Gaulle pendant les semaines de troubles. Le chef de l’État rencontre surtout les membres de son entourage pendant cette période, ainsi que quelques rares responsables des mondes politique, économique et de la presse. À l’inverse, Georges Pompidou semble consulter très largement, ou chercher à s’informer. Il reçoit, en particulier, de nombreuses personnalités politiques, ce qui devait peut-être l’amener à plaider auprès du général de Gaulle pour une dissolution de l’Assemblée nationale plutôt que pour un référendum pour clore la crise. Les frictions entre les deux hommes s’inscrivent du reste dans un temps long, puisque Charles de Gaulle avait songé à remplacer Georges Pompidou dès les législatives de mars 1967. Seul l’échec électoral de Maurice Couve de Murville lors de ce scrutin l’avait dissuadé d’en faire le nouveau chef de Gouvernement. La divergence de vues sur les réponses à apporter à la crise convainquit de Gaulle d’accepter la démission de Pompidou après les législatives des 23 et 30 juin 1968, alors que le Premier Ministre ne demandait peut-être qu’à se laisser convaincre de rester à Matignon. C’est du moins ce que laisse entendre Mathias Bernard dans sa communication. Le départ de Georges Pompidou suscita l’incompréhension de l’opinion et le mécontentement d’élus gaullistes qui devaient surtout leur succès au Premier ministre, ainsi que le note Sabrina Tricaud.

Le témoignage de Robert Poujade et les interventions de plusieurs témoins comme Marie-France Garaud ou Jean-René Bernard enrichissent ces actes de colloque, auxquels a été ajouté pour la publication un document exceptionnel. Une longue note de Pierre Juillet, à l’époque conseiller du Premier ministre, offre, en effet, le point de vue d’un homme aussi discret qu’écouté sur la crise de Mai 1968 et l’attitude de Georges Pompidou.

Les communications ayant naturellement insisté sur la contestation de la Ve République, il est heureux que Jean-François Sirinelli, dans ses conclusions, ait fait écho au témoignage d’Édouard Balladur, lorsque celui-ci insista sur le visage « anticommuniste » de Mai 1968. La parole des étudiants et même des salariés semblait échapper alors à un Parti communiste qui réaliserait pourtant plus de 20% à l’élection présidentielle du printemps 1969. Solidement implanté dans la société française, le communisme ne représentait pourtant plus un horizon de renouveau aux yeux de la génération d’après-guerre… C’est là un des enseignements les plus évidents du joli mois de mai.

Notes :

[1] P. 188.

[2] Jean Artarit, Robespierre, Paris, CNRS Éditions, 2009 (rééd.).

[3] Antoine Prost, « Les négociations de Grenelle », dans Alain Beltran, Gilles Le Béguec (dir.), Action et pensée sociales chez  Georges Pompidou, Paris, PUF, 2003, p. 129-144.

[4] Selon l’expression de Gilles Le Béguec dans Gilles Le Béguec, Frédéric Turpin, Georges Pompidou et les institutions de la Ve République, Bruxelles, PIE Peter Lang, 2005, p. 473.

 

David Valence

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