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Comptes rendus
   

Donald Morrison, Que reste-t-il de la culture française ? suivi de Antoine Compagnon, Le souci de la grandeur,

Paris, Denoël, 2008, 205 p.

Ouvrages | 09.06.2009 | Laurent Martin
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© Denoël. Droits réservésEn décembre 2007 a paru dans l’édition européenne de l’hebdomadaire américain Time Magazine un article signé par le journaliste Donald Morrison sur la « mort de la culture française ». Cet article a suscité de nombreuses et ardentes réactions que recense Donald Morrison avec gourmandise au début de ce nouvel essai, destiné à combler les « lacunes » et à redresser quelques « erreurs » de l’article. Nulle contrition cependant : même s’il regrette d’avoir été « mal compris » et s’il rejette la responsabilité du titre et de la couverture, choisis sans son aval, pour l’essentiel il persiste et signe : la culture française se porte mal. Du moins à l’étranger car, et c’est un premier paradoxe souligné par Morrison, la vitalité culturelle à l’intérieur de la France contraste avec son faible rayonnement à l’extérieur de ses frontières. Pour preuve de ses dires, il passe en revue différents « arts » relevant aussi bien de la « haute » que de la « basse » cultures (selon ses termes) ; ce choix de ratisser large atténue d’ailleurs la sévérité de son constat puisque, si la France ne compte plus guère pour la littérature, le cinéma ou les arts plastiques, en revanche elle garde son rang pour la mode et la cuisine.

Tous les chapitres thématiques, par domaine, art ou forme d’expression, fonctionnent à peu près sur le même modèle : Morrison part du constat de l’abondance et de la diversité de l’offre culturelle en France (ou, variante : de sa grandeur passée) pour mieux souligner, par contraste, son peu de succès à l’étranger (ou, variante : son déclin actuel), en particulier dans le monde anglo-saxon, en s’appuyant sur des palmarès ou des chiffres de vente. Puis viennent les raisons du marasme selon Morrison : le caractère trop intellectualiste, élitiste, nombriliste, narcissique, intimiste des œuvres et artistes français ; aggravé par l’intervention des critiques, des intermédiaires culturels et de la puissance publique, qui poussent les artistes à se couper du réel et du public. Quelques contre-exemples viennent étayer la thèse principale : les artistes qui bénéficient de la faveur du public (Marc Lévy, Luc Besson, Helmut Newton) sont rejetés par les caciques de la culture officielle. En ce domaine comme en d’autres, l’Etat n’est donc pas la solution mais le problème. De sa capacité à se réformer (notamment pour ce qui touche à l’Ecole et à l’Université) et de celle des artistes et institutions à rompre avec la « culture de la dépendance » dépend le salut de la culture française. Pour Morrison, ce salut viendra aussi des « marges », du bouillonnement culturel qu’il discerne dans les communautés minoritaires et les banlieues, peu reconnues par le modèle élitiste et centralisé de l’Etat républicain. En somme : la France doit s’inspirer des pays anglo-saxons, et tout particulièrement des Etats-Unis, si elle veut retrouver son rang de grande puissance culturelle.

Antoine Compagnon, sollicité pour donner la réplique à Morrison sur le modèle inauguré par le duo Anderson/Nora [1] , partage nombre des attendus de Morrison ; on peut d’ailleurs regretter que n’ait pu être opposé à ce dernier un contradicteur plus pugnace. Il avoue même n’avoir pas imaginé que l’article de Morrison déclencherait un tel concert de réactions, tant le constat dressé par celui-ci lui semble évident ; et de renchérir sur Morrison à propos de la médiocrité de la production romanesque, du déclin du rayonnement français dans les arts plastiques ou le cinéma, du recul du français dans le monde, de la baisse du nombre d’étudiants étrangers attirés par la France. Aujourd’hui, écrit Compagnon, la France est une puissance culturelle moyenne, reléguée en deuxième division planétaire.

Mais cette convergence de fond n’exclut pas quelques désaccords qui ne sont pas mineurs. Passons rapidement sur le rappel de l’excellence française en des domaines que ne relevait pas Morrison (l’architecture, la muséographie) pour en venir au débat, plus fondamental, sur la responsabilité de l’Etat et à la thèse – naguère soutenue par Marc Fumaroli – que la panne de la culture française tiendrait à l’excès de soutien public. Compagnon souligne à juste titre la difficulté de comparer et de chiffrer les budgets réels de la culture, en France comme ailleurs, et que la différence entre les systèmes culturels français et états-uniens tient surtout – comme l’a montré Frédéric Martel, cité par les deux auteurs – à une différence du système de financement (en France par l’impôt, aux Etats-Unis par la défiscalisation des dons au profit des institutions culturelles). La solution américaine a ses avantages mais aussi ses défauts ; l’idéologie n’est pas absente des choix, les pesanteurs bureaucratiques n’épargnent pas les fondations privées et le star-system qui favorise les « intellectuels globaux » n’est pas toujours gage de qualité.

Le deuxième point de désaccord entre les deux essayistes porte sur l’idée d’un renouvellement par les marges et sur le thème de la diversité culturelle. Compagnon est beaucoup plus méfiant que Morrison à ce sujet, comme à tout ce qui touche aux politiques identitaires, au multiculturalisme et à la « fierté communautaire ». Non seulement Paris ne pourra jamais rivaliser avec New York comme capitale diasporique mais l’idéologie de la diversité culturelle a fait des ravages, aux Etats-Unis d’abord, en Europe ensuite. Elle pourrait même être, toujours selon Compagnon, « la dernière ruse des industries américaines du divertissement pour perpétuer leur monopole global ». Son inquiétude porte sur la survie même de la culture classique d’origine européenne sur les deux rives de l’Atlantique, comme sur les réformes en cours dans les organes de l’Etat culturel, de la disparition de la direction du livre de l’organigramme du ministère de la Culture à la confusion des genres, des missions et des valeurs dans l’action culturelle extérieure de la France, telle qu’elle est notamment menée par des organismes comme Culturesfrance, Unifrance ou les bureaux du livre français à l’étranger.

En l’occurrence, la confusion me semble surtout régner dans les arguments des deux débatteurs comme celle, déjà signalée par d’autres, que fait Morrison (et que ne contredit guère Compagnon) entre succès public ou commercial, et qualité artistique ou esthétique. « Qui pose vraiment un signe d’égalité entre les deux ? », interroge candidement Morrison : lui, pardi ! qui ne cesse d’expliquer que, si la culture française n’est pas reconnue à l’étranger, c’est en raison de sa médiocrité intrinsèque ; Compagnon ne dit pas autre chose, lorsqu’il parle de la production littéraire. Je ne veux pas me lancer dans une défense et illustration du roman ou du cinéma français mais il me semble que beaucoup d’œuvres ne peuvent être réduites à la caricature qu’en présentent les deux compères – ce qui ne les rend pas pour autant plus attractives sur les marchés anglo-saxons (tout en se taillant une « part de marché mondial », comme ils disent, plus qu’honorable eu égard à la taille de leur pays d’origine). A l’inverse, s’il faut écrire comme Marc Lévy ou filmer comme Luc Besson pour gagner à l’étranger, I would prefer not to ; il est des défaites plus glorieuses que des victoires…

Au vrai, il ne s’agit pas de dresser des palmarès contre d’autres ; mais d’éviter de confondre analyse des rapports de force et jugement de valeur. Morrison comme Compagnon font d’ailleurs le constat lucide de la relativisation de la puissance culturelle française ; le recul du français, le classement des universités, la dispersion de l’action française à l’étranger sont autant de réalités mesurables. Mais la mesure est parfois faussée, comme lorsque Morrison cite un sondage auprès de ses compatriotes montrant que seule une minorité d’Américains considère que la France excelle en matière de culture ; outre le caractère trop vague et général de la question, ce sondage prouve surtout la faible curiosité des Américains pour ce qui vient de l’étranger, et pas seulement de la France ! Surtout, ce souci de la mesure perd toute mesure, précisément, lorsqu’il vient en justification d’un discours frappé au coin de l’idéologie la plus typiquement libérale, la plus caricaturalement anglo-américaine, comme lorsque Morrison vante les mérites de la politique thatcherienne – sur laquelle Tony Blair est « malheureusement » revenu – ou lorsqu’il déplore l’hostilité professée à l’encontre du capitalisme dans les universités françaises… Ce serait presque comique par les temps qui courent !

Ces partis pris sont dommageables à la crédibilité de la démonstration et l’on ne peut que le regretter. L’analyse du système culturel français, des causes de sa « crise » comme des solutions envisageables méritait mieux. Ce n’est pas là réflexe défensif et chauvin d’un Français outré que l’on remette en cause « sa » culture – Morrison remarque lui-même que nombre de critiques qui lui ont été faites proviennent d’observateurs étrangers – mais plaidoyer pour une analyse sérieuse, fondée et réfléchie du modèle culturel français, de ses échecs comme de ses réussites.

Notes :

[1] Perry Anderson, La Pensée tiède, suivi de Pierre Nora, La Pensée réchauffée, Paris, Seuil, 2005. A noter que cet essai portait surtout sur la vie des idées et la littérature, le versant le plus intellectuel du débat culturel ; et qu’Anderson défendait un point de vue marxiste contre l’emprise supposée de l’idéologie néo-libérale sur la pensée française, tandis que Morrison se fait au contraire le défenseur du marché contre l’Etat.

Laurent Martin

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  • ISSN 1954-3670