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« À chacun ses étrangers ? France-Allemagne de 1871 à nos jours »

Expositions | 04.06.2009 | Marie-Bénédicte Vincent
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© Actes Sud. Droits réservésQuelle actualité pour cette exposition, présentée du 16 décembre 2008 au 19 avril 2009 à la Cité nationale de l’histoire de l’immigration, en collaboration avec le Deutsches Historisches Museum de Berlin (où elle sera aussi visible en octobre 2009), à l’heure où la France, dotée en 2007 d’un ministère de l’Identité nationale, connaît une controverse sur l’intérêt qu’il y aurait à dresser des statistiques ethniques pour lutter contre les discriminations !

Cette histoire des représentations de l’étranger en France et en Allemagne a le mérite de mettre en regard des documents variés issus des deux pays (une perspective rare dans les expositions et qu’il faut donc saluer en tant que telle), même si la brièveté des panneaux explicatifs ne permet que de suggérer des points de comparaison, celle-ci restant de toute façon à la charge du visiteur.

Dans cette histoire, l’échelle temporelle est double, avec d’une part la longue durée des images, discours, stéréotypes de « l’autre » depuis la fin du XIXe siècle, et d’autre part le poids de la conjoncture, quand ces représentations se transforment en actes et prennent un caractère dramatique dans le contexte des deux guerres mondiales ou des crises économiques. La présentation suit donc un ordre chronologique, avec six phases très classiques : 1871-1914, 1914-1918, 1918-1933/1940, 1940-1945, 1945-1970, 1973-2003, que nous ne reprendrons pas de manière systématique dans ce compte rendu, préférant une approche par les supports, qui restitue mieux le réel intérêt de l’exposition, à savoir les documents exposés.

La presse illustrée est évidemment le premier support mobilisé depuis la fin du XIXe siècle pour montrer et dénoncer l’étranger, en lien avec l’essor de la presse à grand tirage et la constitution d’un lectorat de masse à la Belle Époque. Les rubriques des « faits divers » et les caricatures sont les deux lieux par excellence où se donne à voir la xénophobie. Ainsi, les articles du Petit Parisien montrant en 1893 les violences italophobes d’Aigues-Mortes sont-ils mis en regard avec les caricatures d’immigrés italiens du journal satirique bavarois Der Simplicissimus en 1904. La xénophobie touche aussi bien l’étranger venu de l’extérieur (de nationalité non allemande) que celui de l’intérieur, perçu comme différent du « nous » collectif (la langue allemande distinguant les deux vocables der Ausländer/der Fremde). Les juifs appartiennent à cette seconde catégorie. C’est évidemment un des parallèles attendus de l’exposition. Ainsi, au tournant du XXe siècle, le Petit Journal montre en 1892 les immigrants juifs arrivant à la gare de Lyon à Paris, en plein « moment antisémite » en France, alors que se diffusent en Allemagne des cartes postales du « juif errant » vers 1900.

La publicité va précisément jouer sur ces stéréotypes qui façonnent l’imaginaire social. Un exemple est celui du tirailleur sénégalais au large sourire, qui orne longtemps en France la publicité de Banania. Il évoque la figure positive des 480 000 soldats coloniaux entraînés dans la Première Guerre mondiale – en réalité l’état français se montrera peu reconnaissant envers ses soldats issus de l’Empire. Inversement en Allemagne domine une perception négative des « nègres » juste après le conflit mondial, car ils renvoient aux soldats d’occupation stationnés dans le pays à la suite du traité de Versailles (20 000 au total), qualifiés de « honte noire » en raison de leurs pulsions sexuelles supposées. Le thème est prolongé dans les années 1920 par la dénonciation à droite de la « culture nègre » de la ville cosmopolite de Berlin, dont le jazz.

De telles images fantasmées tranchent avec l’effet de réel que transmettent les photographies d’étrangers, dont l’essor date de la Première Guerre mondiale. En fait, elles perpétuent l’opposition ancienne entre étrangers « positifs » (les volontaires russes et italiens se rendant gare de Lyon à Paris en août 1914) et « nocifs » (les étrangers séjournant en France internés par exemple au dépôt de Montmazon en 1916). Le parallèle avec l’Allemagne se lit dans l’arrêté interdisant le 15 novembre 1915 le retour des ouvriers agricoles russes et polonais dans leur pays. Et des photographies montrent des prisonniers de guerre belges (61 000 déportés vers le Reich pendant la guerre) employés en Allemagne aux travaux agricoles en 1914. La multiplication dans la presse magazine des « reportages photos » dans l’entre-deux-guerres prolonge et amplifie cette recherche de la réalité du quotidien des étrangers, dans leur travail et leur logement — reportages de Voilà en France sur les étrangers à Paris en 1933-1935 — comme dans leurs malheurs — Vu évoquant l’affaire Stavisky le 31 janvier 1934, photos de presse sur les violences de la nuit de Cristal du 9-10 novembre 1938 en Allemagne.

Autre support privilégié par cette histoire des représentations : les papiers d’identité qui stigmatisent. Ainsi pour la population tsigane, le Reich interdit en 1883 le séjour des gitans étrangers sur son sol et oblige les gitans allemands à détenir un passeport spécial. En France, le recensement des nomades est devenu obligatoire en 1912, année qui marque la naissance du carnet anthropométrique. Quant à la carte de travail pour les ouvriers agricoles étrangers, elle apparaît en Allemagne en 1910 avec différentes couleurs selon le groupe ethnique (Ruthènes, Polonais et Néerlandais), tandis qu’une centrale spéciale, la Deutsche Feldarbeiter-Zentralstelle, entend contrôler l’afflux de ces migrants. À partir de 1917, les étrangers résidant en France sont aussi photographiés sur des cartes d’identité spéciales. Cette évolution culmine avec les théories racistes nazies : l’exposition montre un tableau de définition raciale publié en Allemagne en 1935, présentant les différences d’iris, de couleur des yeux, de cheveux, de peaux des « races ». Cette même année, les lois de Nuremberg établissent les Tsiganes au même rang inférieur que les Juifs, comme « étrangers à la race », avec les conséquences génocidaires que l’on sait. En France, la carte d’identité avec le tampon « juif » apparaît en 1940, l’étoile jaune en juin 1942.

L’après-1945 marque évidemment une rupture forte en transformant l’image de « l’autre ». En France, l’ordonnance de 1945 sur la politique de l’immigration refuse l’établissement de critères ethniques pour la sélection des migrants. En Allemagne de l’Ouest, le recrutement des Gastarbeiter ou « travailleurs invités » à partir des années 1950 va contribuer à l’essor économique du pays. L’exposition présente la photo de presse du millionième Gastarbeiter arrivé en RFA en 1964, Armando Rodrigues de Sa, qui reçoit comme cadeau de bienvenue une mobylette. Encore une fois, le décalage est fort entre cette icône de l’immigration et la réalité quotidienne des étrangers, marginalisés dans la vie sociale du pays, même pour les réfugiés de l’Est (12 millions après la guerre) qui pourtant jouissent de la nationalité allemande. C’est cette fois le cinéma qui offre un bon contrepoint à ces images idéalisées. Ainsi, pour ne citer que l’un des plus célèbres, le film de Fassbinder Tous les autres s’appellent Ali aborde pour la première fois à l’écran en 1974 le thème de l’immigré, autour de l’amour entre une femme allemande et un Marocain. De l’autre côté du Rhin, le film de 1970 élise ou la vraie vie (inspiré du roman de Claire Etcherelli de 1967) parle du racisme anti-arabe en France, où un des effets de la guerre d’Algérie a été de faire de « l’Arabe » une figure d’ennemi. Le même rejet s’observe en Allemagne pour les Turcs, arrivés dans le pays à partir de 1961.

Les badges militants et affiches électorales constituent un support fortement mobilisé pour la période qui s’ouvre avec l’arrivée de la crise économique en 1973. Cette année-là, la RFA suspend le recrutement de la main-d’œuvre étrangère. Mais les Gastarbeiter, qui avaient été accueillis à titre temporaire au départ, restent dans le pays et font venir leur famille : la RFA compte 4,8 millions d’étrangers en 1989. Dans le contexte économique difficile qui suit la réunification, la montée de la xénophobie et les violences perpétrées par des groupes d’extrême droite constituent des sujets d’inquiétude. En France, le badge « touche pas à mon pote » de SOS racisme, auquel répond le badge « touche pas à mon peuple » du Front national, montre que la question de l’immigration reste jusqu’à aujourd’hui un enjeu électoral fort. Chaque pays a ses figures politiques d’intégration réussie : Rachida Dati nommée Garde des Sceaux en France en 2007, Cem Özdemir en Allemagne, premier député d’origine turque au Bundestag en 1994 et l’un des deux présidents du parti écologiste depuis 2008.

Dans la période la plus récente, on note en Allemagne comme en France l’ouverture de musées de l’immigration, qui souhaitent redonner aux étrangers la place qui leur revient dans l’histoire des deux pays. En 1990 est créé le Centre de documentation et musée des migrations en Allemagne (DOMID) par des immigrés turcs. De même, le Deutsches Historisches Museum de Berlin a monté en 2005 deux expositions sur les étrangers. En France, la Cité nationale de l’histoire de l’immigration a ouvert ses portes en 2007… Par leur esprit, ces institutions contrastent fortement avec les premiers musées consacrés aux étrangers à la fin du XIXe et au début du XXe siècles. Dans un contexte d’expansion coloniale, ces derniers ont eu pour  effet de renforcer dans l’opinion publique l’opposition entre peuples « civilisés » et « primitifs » — on pense à la salle d’anthropologie de l’Exposition universelle de Paris en 1889 ou à l’ouverture, en 1912, du Musée d’ethnologie de Hambourg au sommet de la Weltpolitik de Guillaume II, même si le message des ethnologues est complexe, hésitant entre mépris et éloge d’un homme prétendu innocent. Près de cent ans après, les deux pays exposent désormais leur caractère « multiculturel ».

Dernier support mis largement à l’honneur par l’exposition : les œuvres d’art contemporaines, souvent critiques des préjugés racistes. Il est difficile d’en donner ici un compte rendu et nous nous permettons de renvoyer aux reproductions du catalogue de l’exposition [1] . Ce catalogue doit surtout sa richesse aux textes des historiens français et allemands spécialistes du sujet (Etienne François, Jochen Oltmer, Patrick Weil, Dieter Gosewinkel, Laurent Dornel, Jérémy Guedj, Yvan Gastaut, Stéphane Mourlane…). Quel dommage que leurs précieuses contributions n’aient pas été intégrées dans l’exposition !

Notes :

[1] Marianne Amar, Marie Poinsot et Catherine Withol de Wenden (dir.), À chacun ses étrangers ? France-Allemagne de 1871 à aujourd'hui, Paris, Actes Sud/Cité nationale de l'histoire de l'immigration, 2009, 215 p., 29 €.

Marie-Bénédicte Vincent

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  • ISSN 1954-3670