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Comptes rendus
   

Daphné Bolz, Les arènes totalitaires. Hitler, Mussolini et les jeux du stade, Paris, CNRS Editions, 2008

Ouvrages | 29.04.2009 | Patrick Clastres
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© CNRS Editions, DRIssu d'une thèse de doctorat, cet ouvrage se propose d'explorer l'univers architectural et symbolique des « arènes » de l'homme nouveau fasciste et nazi. Pour l’auteure, la question de « l’efficacité symbolique » (Catherine Brice) des stades des années trente, c'est-à-dire leur impact politique et culturel sur les masses, ne mérite pas de démonstration particulière. Au motif que l'architecture sportive, à la différence des autres monuments publics, présente cette particularité à la fois de façonner et de représenter l'homme nouveau. Ainsi, les stades des années trente sont identifiés comme « un terrain de recherche idéal pour mettre en valeur l'obsession unitaire des fascismes ».

Ce n'est pas un des moindres mérites de Daphné Bolz que d'avoir sillonné les archives italiennes (Archivio Centrale dello Stato, archives municipales des villes du football, Comité olympique national italien), allemandes (Bundesarchiv, Institut Carl Diem à Cologne) et suisse (Comité international olympique sis à Lausanne), et dépouillé une importante littérature grise dans les deux langues. D'où une première partie, très neuve, consacrée à l'effort considérable réalisé par les deux régimes sur le plan financier, matériel et organisationnel. On sait que les installations sportives des années trente visaient à « enfermer intérieurement les masses nationales et à impressionner extérieurement les observateurs étrangers », et que leur construction participe de la lutte contre le chômage (Coupe du monde de football en Italie en 1934 et Jeux olympiques à Berlin en 1936). On connaît mieux désormais la politique fasciste et nazie d’équipement sportif à l’échelon communal. Or, c’est là que se joue au quotidien la véritable éducation corporelle, et donc idéologique, des masses.

Du côté de l’Italie, le stade de référence est le Littoriale de Bologne deux fois inauguré, par Mussolini le 31 octobre 1926, et lors de la rencontre de football Italie-Espagne (2 buts à 1) du 29 mai 1927. Avec ses annexes (quatre terrains de tennis, un gymnase avec deux salles, la première piscine couverte d’Italie et une piscine d’été, le bâtiment de l’Institut d’éducation physique), le Littoriale est présenté comme « le stade sportif le plus grand et le plus parfait d’Europe » dans la presse italienne et nazie. Accueillant des événements commerciaux, politiques et religieux, ce stade sera finalement sous-utilisé par le régime à la suite de la disgrâce de son concepteur Leandro Arpinati en 1933. Mais d’autres grands stades multi-sports seront construits : au cours de la seule année 1927 sont inaugurés les stades de Palerme, Venise et Naples. Restent les grands stades uniquement dédiés au football antérieurs à 1922 (stade Luigi Ferraris de Gênes du nom d’un demi-centre décédé au front, stade San Siro de Milan financé par l’entrepreneur Piero Pirelli, Stadio Nazionale de Rome), ou bien liés au régime (Stadio Mussolini de Turin, stade Ascarelli de Naples, stade Giovanni Berta de Florence considéré dans toute l’Europe comme un chef-d’œuvre), sur lesquels repose en grande partie le succès sportif et symbolique de la Coupe du monde de 1934.

L’effort du régime en faveur de l'éducation physique des masses date de 1927 avec l’expérience, très vite inaboutie, des Bois du licteur (Boschi del Littorio). Pouvant rappeler les « forêts votives » en l’honneur des morts de la guerre, ces parcs boisés avaient pour objectif selon le Duce de « diffuser le sens et l’amour du bois, source de fraîcheur spirituelle et physique qui éloignera les adolescents fascistes des lieux clos de corruption et d’affaiblissement » (télégramme aux préfets d’Italie du 27 mai 1927). Devant le peu d’empressement des municipalités à développer les Boschi, le régime se résout début septembre 1927 à donner la priorité aux Campi Sportivi del Littorio, un projet de stade populaire à coût minime accueilli avec enthousiasme jusque dans chaque commune italienne. On aimerait en savoir davantage ici sur les raisons de ce revirement au sommet de l’Etat : la réponse doit pouvoir se trouver aussi du côté de Mussolini qui est encore peu perméable à la modernité du sport. Dans sa thèse consacrée au football à Turin entre 1920 et 1960, Paul Dietschy avait déjà eu l’occasion d’attirer l’attention sur les débordements du campanilisme sportif et sur la résistance de la culture sportive (comme jeu et spectacle) à la politique d’éducation corporelle du régime mussolinien.

L’Allemagne hérite d’une tout autre situation dans la mesure où la République de Weimar a engagé une politique efficace de développement des équipements sportifs. Le régime nazi a d’abord fait porter son effort sur les gymnases scolaires. Ce n’est véritablement qu’après les Jeux de Berlin 1936 que le régime a souhaité faire du sport « une habitude de vie ». Comme en Italie, les communes sont alors encouragées à développer non des grands stades, ni de simples terrains de jeu, mais des terrains de gazon, des gymnases et des piscines. Force est de constater que dans le Grand Berlin, la superficie dévolue au sport a décru de 754 937 m² entre 1934 et 1939 sous la pression immobilière. Concernant le site olympique de Berlin (pp. 162-178), le lecteur ne sera pas déçu mais devra jongler avec le chapitre consacré aux techniques de gestion et de contrôle (pp. 81-94). Suivant les analyses de George Mosse sur le rapport à la nature du IIIe Reich, Daphné Bolz nous entraîne aussi du côté des Sportsparks, ces grandes pelouses dévolues au bien-être physique du peuple allemand.

Elle attire en outre l’attention sur la priorité que les deux régimes ont accordée à la natation pour diffuser des normes d’hygiène et, en sus dans le cas allemand, éduquer au courage par le plongeon. Il reste que les directives officielles en faveur des piscines sportives - « Chaque Allemand doit nager ! » - se heurtent aux menées des investisseurs privés et à l’attrait que leurs piscines ludiques avec pataugeoires, terrains de tennis, équipements de restauration exercent sur les populations (Lido di Milano en 1930, piscines allemandes avec plage naturelle).

La deuxième partie de l'ouvrage porte sur les styles architecturaux, et plus précisément, sur la triple question du rapport des architectes à la modernité des matériaux et des lignes, à l'Antiquité et au monumentalisme. En Italie, le débat s'installe entre les jeunes architectes rationalistes, adeptes des lignes droites et des baies vitrées, et les architectes traditionalistes, partisans des colonnes et des arcades classiques. Et si Marcello Piacentini cherche à allier les deux tendances (style du Licteur), les contraintes techniques et de temps ont conduit à l'adoption du béton armé et des lignes modernes. Le résultat est similaire en Allemagne, à cette différence près que les discours sur la tradition l’emportent sur la référence à la modernité architecturale.

L'Antiquité gréco-romaine n'est jamais loin. « Nous ferons tout pour faire du Reichssportfeld un lieu sacré qui, comme l'antique, saura joindre l'art au sport » écrit Theodor Lewald, le président du Comité d'organisation des jeux de Berlin, au président du CIO Baillet-Latour. Dans Rythmus (1936), Karl Motz développe la thèse de la communauté ethno-culturelle germano-grecque étudiée ailleurs par Johann Chapoutot (Le National-socialisme et l’Antiquité, PUF, 2008) : « les olympiades anciennes et modernes sont nées de l'humanité germanique, du même engagement du corps lié par le sang ». Concernant les soixante statues du Stadio dei marmi, qui fait face à l'Académie fasciste d'éducation physique, ou bien les mosaïques aux scènes sportives de la place de l'Empire et de la piscine du Duce, on regrettera qu’elles soient évoquées si rapidement. À tout le moins, l'éditeur aurait pu gratifier le lecteur de quelques plans et photographies.

Grâce à ce travail pionnier de Daphné Bolz, les stades modestes et grandioses des régimes fasciste et nazi sont dorénavant bien mieux connus. Il resterait à mesurer leur efficacité totalitaire en y réintroduisant les athlètes et les foules de spectateurs. Ce sera l'occasion, à n'en pas douter, d'un prochain ouvrage passionnant.

Notes :

 

Patrick Clastres

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  • ISSN 1954-3670