Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

Laurent Martin, Jack Lang,

Paris, Editions Complexe, 2008, 419 p.

Ouvrages | 04.12.2008 | David Looseley, université de Leeds
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© Editions ComplexeCette excellente biographie de Jack Lang - éclairante, érudite, méticuleuse - méritait d’être écrite. D’abord parce qu’au début du nouveau siècle Jack Lang avait fait don de ses archives volumineuses (500 caisses de déménagement) à l’Institut mémoires de l’édition contemporaine (IMEC), et que le directeur de l’IMEC en 2001 avait demande à Laurent Martin de les classer, lui donnant ainsi accès à la face cachée du personnage bien avant le délai normal de mise à disposition d’un fonds contenant des documents officiels sensibles. Mais aussi parce qu’il était temps que paraisse du phénomène Lang, postmoderne, controversé et méconnu, une biographie correctement documentée, rédigée par un chercheur scrupuleux plutôt que par des amis, des ennemis ou des journalistes pressés.

En somme, plutôt qu’à un biographe à la recherche d’archives, nous avons affaire ici à des archives à la recherche d’un biographe. Et ce contexte peu usuel explique l’originalité et aussi peut-être une certaine singularité du projet. Car l’ouvrage de Laurent Martin n’est pas tout à fait celui auquel on se serait spontanément attendu. Il s’agit en effet d’une biographie un peu curieuse, du moins dans la mesure où, comme l’auteur le souligne consciencieusement, elle retrace avant tout le parcours public de Jack Lang, sa carrière (ou plus exactement, ses carrières), sans chercher particulièrement à pénétrer plus avant sa vie privée. Naturellement, cette option évite, comme l’auteur le suggère, les périls à la fois du pamphlet à charge et de l’hagiographie. Mais elle laisse aussi, parfois, un peu sur sa faim le lecteur désireux de mieux cerner l’itinéraire intérieur de cette « vie entre culture et politique ». De cet aspect de sa démarche, Laurent Martin ne semble que trop conscient et on peut même discerner une certaine angoisse à cet égard. De temps en temps, il intervient dans son récit avec une réflexivité aigue pour expliquer ses intentions, sa méthode ou ses raisons ; et à ces moments, c’est le chercheur scrupuleux qui prend la parole plutôt que le biographe. A la fin de la première partie, par exemple, il avoue s’être efforcé de « rester au plus près des données, ayant surtout le souci d’établir les faits, d’accumuler les preuves. [...] Du coup, nous avons plus décrit, peut-être, que compris, plus raconté que raisonné » (p. 141). Certes, l’aveu n’est fait ici que pour corriger partiellement ce parti pris méthodologique, servant à introduire un « portrait » du jeune Lang de plusieurs pages très bien faites, où l’auteur suggère avec acuité que l’ ‘âme d’enfant’ que Jack Lang a gardée – « sa capacité à s’émerveiller et son désir d’émerveiller » - est « un élément central de sa personnalité » (p. 142). Mais tout de suite, la réflexivité angoissée reprend quand il imagine la réaction du lecteur (réaction peut-être chimérique d’ailleurs) qui croirait y voir « une caractérologie de faible intérêt. Mais nous n’oublions pas que nous avons entrepris d’écrire la biographie d’un homme - fût-elle réduite, pour l’essentiel, à son activité intellectuelle et politique - et que sa manière d’être et de penser entre pleinement dans le cadre de notre projet » (p. 143). On ne peut qu’être d’accord.

La structure du livre, divisé en trois parties chronologiques, est simple et efficace. La première retrace l’enfance et la jeunesse lorraines de Jack Lang, sa carrière théâtrale jusqu’au départ forcé du théâtre de Chaillot, et ses premiers pas vers une carrière politique aux côtés de François Mitterrand, représenté ici comme un père de substitution. Mais Laurent Martin évite avec justesse de faire croire que la politique était un choix tardif ou un pis-aller pour Jack Lang ; et ici son accès aux archives s’avère particulièrement précieux, car celles-ci démontrent à quel point l’engagement politique était enraciné dans sa vie familiale et que son propre engagement, en faveur de Pierre Mendès France, datait de sa jeunesse.

La deuxième partie traite du premier ministère Lang, de 1981 à 1986.  Ici, les archives servent grosso modo à illuminer ce qui a déjà été analysé par les nombreux ouvrages sur la politique culturelle française, ajoutant du détail sur les grandes options langiennes ou ouvrant les coulisses de ses actions, leurs forces et leurs faiblesses, les tensions et les frustrations qu’elles suscitaient. Néanmoins, l’auteur met le doigt sur un aspect essentiel de l’ancien homme de théâtre pendant cette période : la mise en scène de soi. Ne se contentant pas de constater ce qu’Edgar Morin appelle le processus de « starisation » de Jack Lang à l’approche des élections legislatives de mars 1986, Laurent Martin met en relief l’élément d’autoconstruction qui entrait en jeu. Certes, la part du spontané et du travail assidu dans l’évolution de l’image du ministre a été repérée par d’autres, mais, aidé par les secrets des archives, l’auteur réussit à la tirer au clair et à en faire un des éléments clés de la compréhension de l’homme. Chemin faisant, il identifie avec perspicacité une des mutations culturelles majeures survenues à cette époque, dont le ministre de la Culture socialiste a été en quelque sorte l’un des vecteurs : le remplacement de l’intellectuel classique par les vedettes de la pop culture comme « les nouveaux maîtres à penser d’une époque plongée dans le grand bain du son et de l’image » (p. 251). Avec la même finesse, Laurent Martin souligne aussi l’importance de la sémiologie langienne: de son discours, de sa gestuelle, de sa « stratégie vestimentaire très étudiée » - lui qui, en 1981 selon l’auteur, renonce à lisser ses boucles (p. 268).

C’est pourtant dans la troisième partie, couvrant la période moins étudiée du second ministère Lang, de ses deux mandats à l’Education nationale et de son acheminement électoral, politique et (presque) présidentiel jusqu’en 2007, que les labeurs de Laurent Martin dans les archives s’avèrent les plus fructueux. Et c’est également ici qu’il nous fait voir le plus clairement l’homme Jack Lang - sa relative impuissance au ministère entre 1988 et 1993 et son désir d’être ailleurs, son isolement au sein du parti socialiste dans les années 1990, son énergie agitée tournant à vide.

En définitive, donc, comprend-on mieux Jack Lang après avoir lu cet ouvrage ? Indubitablement oui. S’il est vrai que, à certains moments assez rares, les archives semblent éclairer davantage le détail de sa vie que cette vie même, c’est sans doute que, comme l’auteur le souligne, la « véritable mine » des archives est loin d’être épuisée (p. 323), et qu’il s’agit bien entendu de la « biographie inachevée d’une vie inachevée ». Il reste donc du travail à faire. Mais il faut savoir gré à Laurent Martin de l’avoir si bien avancé, ce travail, et de nous avoir mieux fait connaître un homme que les médias et la classe politique ont souvent mal représenté. Aime-t-on mieux Jack Lang à la fin du livre ? Sans doute oui. Car Laurent Martin, tout en étant dur à son égard quand il le faut, et sans cacher les aspects machiavéliques du personnage, fait quand même ressortir avec talent et perspicacité son côté humain et ses vulnérabilités. Peut-être la plus étonnante parmi celles-ci est-elle le manque de confiance que masque cet homme épris des médias et de la scène publique, l’insécurité ontologique qui accompagne le désir fébrile de se trouver sous les feux de la rampe et dans le coup. Comme le dit Laurent Martin pour conclure, paraphrasant Diderot : « paradoxes d’un comédien ». Ce livre méritoire apporte donc une contribution non négligeable non seulement à l’étude de la politique culturelle française mais aussi à la compréhension de la psychologie politique dans l’univers hypermédiatisé du XXIe siècle.

Notes :

 

David Looseley, université de Leeds

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  • ISSN 1954-3670