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Comptes rendus
   

Le dessein du dessin. « Fatum » de Jérôme Zonder

La Maison Rouge, Fondation Antoine de Galbert, Paris (19 février-10 mai 2015)

Expositions | 06.07.2015 | Pierre Girard
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Jérôme Zonder est un jeune dessinateur virtuose. Le dessin est un genre très vivant aujourd’hui. Mais être exclusivement un dessinateur est rare, et être seulement un dessinateur en noir gris et blanc, à la mine de plomb et au graphite, aux doigts et au fusain, plus rare encore. Cette unité de manière répond à l’unicité du thème, la violence des temps, ce qu’illustrent l’exposition à la Maison Rouge et le catalogue dirigé par Baptiste Brun et Nathan Rera[1].

Le dessin a un format scolaire, le vélin 24-32, illustrant la continuité d’une vocation depuis l’enfance, venue des pratiques de l’école primaire, pas même de l’Académie de dessin où les formats sont moins contraints. Mais ici le dessin sort de son cadre, comme une plante déborde de son pot, envahissant toute la surface d’exposition. Ces dessins font un seul dessin dont il nous faut dire le dessein. Ce dessein est profondément historique, dans son thème unique, la violence, et ses références depuis les enfers de la fin du Moyen Âge, via les dessins de guerre d’Otto Dix, jusqu’aux dessins de l’underground de la fin des années 1980. Jérôme Zonder interroge les moments de l’histoire contemporaine « où l’homme a littéralement perdu la face », une face, un corps que le dessin se donne usuellement pour défi de représenter et qu’il s’agit là de restituer. Ces images sont celles des fantômes du siècle dernier, dans une cacophonie chronologique qui prouve l’unité des temps. Deux registres retiennent tout particulièrement son attention, la violence de mises en scène enfantines cruelles et perverses, à l’intérieur d’un groupe d’enfants qui sont ses modèles de longue durée ; la violence de l’Histoire, culminant dans les camps d’extermination. Un registre privé, un registre public. Elle est donc donnée à voir comme une réalité anthropologique pour penser le présent. La partie culminante, et la plus risquée, de Fatum est cette salle où sont regroupés des dessins de grand format « reproduisant » les fameuses quatre photographies d’Alex, le juif grec du Sonderkommando d’Auschwitz. Elles ont fait l’objet d’Images malgré tout, un article puis un livre de Georges Didi-Huberman (2004), puis sont devenues la source d’un débat intense et virulent jusqu’à l’injure, après la double attaque lancée pour Claude Lanzmann par deux articles des Temps Modernes (n° 613, mars-mai 2011), « De la croyance photographique » de Gérard Wajcman et « Reporter Photographe à Auschwitz » de Élisabeth Pagnoux. Ils défendent, contre Didi-Huberman, l’idée lanzmannienne, posée telle un dogme : il n’y a pas d’image de la Shoah, un jusqu’auboutisme catégorique iconoclaste. Dans ce débat majeur sur la nature et la valeur des images, Jérôme Zonder va (légèrement ?) bien au-delà de la thèse de Didi-Huberman pour qui Alex n’est pas un photographe de l’Horreur, mais « une victime arrachant quatre bouts de pellicules de l’Enfer ». Non seulement il les dessine, mais encore il les transforme en motif, en agrandissant par le dessin des détails, il les normalise, voire les banalise en les mêlant à d’autres dessins d’images de la Shoah, notamment des images du Ghetto. Comme l’affirmation scandaleuse d’une volonté suprême de tout dessiner.

Vue d'exposition. © Marc Domage.

Vue d'exposition. © Marc Domage.

La virtuosité n’est pas une qualité moderne de l’art, le savoir-faire est lié au système de représentation réaliste qui a prévalu du XVe siècle à Édouard Manet. Cette virtuosité emprunte ici plusieurs voies. D’abord celle de l’ardeur, un autoportrait sur le mode de la bande dessinée qui redoute de ne pas arriver au bout des chantiers, sur le mode du défi au temps, mesurant l’écart entre la finesse du trait et le grand format de certaines des œuvres, une ardeur témoignant d’un désir de dessiner qui confine à l’idée fixe, et fait parfois pencher vers l’art brut et sa pulsion maniaque. Zonder est un dessinateur frénétique et insatiable.

Une virtuosité qui assume son éclectisme. La diversité des références et des citations est considérable, des grands maîtres du dessin, de Dürer à Walt Disney et à l’imagerie des Comics – Crumb – mais aussi la photographie, qu’un art souvent hyper réaliste imite. La diversité des moyens requis, dans le strict respect du choix du noir et blanc, et des cinquante nuances de gris, est plus conforme à une certaine tradition de la modernité, choix du papier, du crayon… Plus improbable, et par là plus provocante, plus dérangeante, une diversité non seulement des manières mais des styles. Entre les dessins, mais aussi à l’intérieur du dessin. L’auteur préfère, selon l’intéressante analyse de Baptiste Brun dans le catalogue de l’exposition, le terme de « registre graphique », ou bien « écritures », soit « un type de dessin identifié culturellement », venus de plusieurs registres, bande dessinée, images de presse, cinéma, réalisme photographique, dessin d’enfant, art brut. Les dessins sont donc clairement posés dans leur dimension culturelle. Le choix affirmé de l’artiste est de ne jamais s’installer dans une manière, non plus que dans un registre, et la diversité des références est bien ce qui domine. Les dessins les plus riches, et sans doute les meilleurs, étant ceux qui empruntent à plusieurs registres. Jérôme Zonder revendique d’articuler dans ses dessins « son histoire intime, la grande histoire et l’histoire des représentations », il aborde les images du siècle dans une histoire de l’art élargie, sans aucune limite de répertoire.

Évidemment, en réunissant les dessins dans un dessin, la collision de ceux-ci devient une force qui fait de cette exposition une véritable performance. Fatum est aussi un seul dessin, mais au contraire de la thèse défendue dans la catalogue, plutôt un itinéraire qu’un labyrinthe. Le parcours est dans le dessin, matérialisant jusqu’au corridor noir, la violence de l’Histoire et la matérialité du monde. On est bien dans ce que Jean-Luc Nancy appelle « le fait accompli du dessin » (Le plaisir au dessin, Galilée, 2009, p. 20).

Notes :

[1] Baptiste Brun, Nathan Béra, Jérôme Zonder. Fatum, catalogue de l’exposition, Paris, éditions Fage-La Maison rouge, 2015.

Pierre Girard

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  • ISSN 1954-3670