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Comptes rendus
   

Catherine Merridale, Les guerriers du froid : vie et mort des soldats de l’Armée rouge, 1939-1945,

Paris, Fayard, 2012, 510 p.

Ouvrages | 28.09.2012 | Thomas Chopard
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Fayard, 2012Sept ans après sa parution initiale, en anglais, la traduction de Ivan’s War de Catherine Merridale offre un aperçu du renouveau historiographique relatif à la Seconde Guerre mondiale en URSS, initié tant par un regain d’intérêt des pays ex-soviétiques que par des recherches plus larges portant sur les violences de guerre au XXe siècle. Le premier ouvrage de l’historienne britannique, Night of Stone. Death and Memory in Russia, portait sur la culture populaire de la souffrance et de la mort dans la Russie du XXe siècle, où déjà un chapitre était consacré à l’expérience de la « Grande Guerre patriotique » et au traumatisme profond qu’elle représentait. On retrouve cette méthode inspirée de l’anthropologie à travers l’usage conséquent dans Les guerriers du froid de témoignages recueillis par l’auteur. Le propos se veut en effet au plus proche de l’expérience des frontoviki soviétiques, de « ceux du front », et adopte pour cela une empathie que l’on retrouve aussi dans le style d’écriture. L’ouvrage conscrit parfaitement les exigences de l’appareillage scientifique mais adopte aussi un ton proche du récit. Le tout rend la lecture aisée, voire agréable, ouvertement destinée au grand public.

Comme l’indique le titre de l’édition anglaise, Les guerriers du froid se centre plutôt sur l’expérience des soldats soviétiques que sur le récit des opérations militaires. Le livre épouse pourtant les grandes phases de la guerre pour déployer son propos. Les deux premiers chapitres sont ainsi consacrés aux opérations militaires de l’avant-1941. Les troisième et quatrième font surtout état de la retraite précipitée qui accompagne l’entrée des armées allemandes en juin 1941, et de la défense désespérée des diverses villes soviétiques, en particulier Moscou. Les chapitres 5 et 6 s’appuient surtout sur les deux grandes batailles ayant eu lieu sur le sol soviétique : Stalingrad et Koursk. Le septième chapitre casse légèrement la trame chronologique ; centré sur l’année 1943 et l’avancée en Biélorussie, il traite surtout des conditions de vie, de la camaraderie, au front, ainsi que des relations avec l’arrière. Le chapitre 8 relate surtout l’entrée en Pologne des troupes soviétiques, confrontées souvent pour la première fois de leur vie, à la réalité d’un pays capitaliste, mais aussi à l’extermination des Juifs d’Europe orientale. Viennent ensuite l’entrée en Allemagne (chap. 9) puis la sortie de guerre (chap. 10).

Le découpage chronologique est surtout prétexte à développer à mesure des événements, diverses thématiques ; il faut ainsi attendre le chapitre sur la Pologne pour que l’ensemble de la Shoah, soit évoqué. L’aspect chronologique conduit toutefois à certaines répétitions dans l’analyse. On peut aussi regretter l’absence d’intertitres précis, qui permettraient de s’orienter plus aisément dans l’ouvrage ; ou, à défaut, d’un index qui ne soit pas seulement nominal.

Les trois premiers chapitres répondent à une question depuis longtemps débattue : pourquoi l’Armée rouge s’est-elle aussi rapidement effondrée en 1941 ? À travers l’étude des opérations militaires avant 1941 – en particulier la semi-défaite que représente la Guerre d’Hiver avec la Finlande –, l’auteur reprend à son compte certains éléments déjà avancés par l’historiographie existante, notamment l’impréparation de l’armée, encore équipée comme au temps de la guerre civile et dont le service militaire préparait peu au maniement des armes et à la vie militaire. L’auteur avance une explication supplémentaire à cette faiblesse de l’Armée rouge : l’absence de cohésion de groupe et de « groupes primaires » au sein de l’armée. Les purges, qui touchent l’Armée rouge au cours des années 1930, sont analysées comme un effet négatif sur les deux options que constituent la discipline et la cohésion de groupe : en purgeant les officiers aguerris, elles ont empêché l’instauration d’une discipline efficace qui aurait forcé les soldats à résister à l’assaut allemand. Mais par l’effet de terreur introduit par les dénonciations et les répressions, le pouvoir soviétique a aussi empêché la construction de groupe de soldats solidaires.

Ces faiblesses de l’Armée rouge affleurent déjà lors de la Guerre d’Hiver (chap. 2). Face à la petite armée finlandaise, l’impréparation aboutit à un piétinement de la ligne de front et à des pertes inattendues par l’état-major. L’auteur reprend brièvement les mêmes éléments afin d’expliquer le recul catastrophé des Soviétiques en 1941 ; de fait, aucune leçon ne semble avoir été tirée de la Guerre d’Hiver. Catherine Merridale insiste parfois lourdement sur la débâcle qui règne dans les rangs soviétiques : paniques, désertions massives, redditions sont soulignées et semblent avoir été omniprésentes. Les témoignages avancés mettent aussi en lumière des cas de résistances désespérées, que l’auteur met en partie sur le compte d’un fatalisme des soldats. Si elle insiste sur cette dimension psychologique, elle omet toutefois de décrire la violence des combats qui se déroulent à l’été 1941. Le balancement entre déroute de masse et résistance désespérée est aussi l’occasion pour la Wehrmacht subir de lourdes pertes (certes minimes par rapport aux pertes soviétiques), ce à quoi ne l’avaient préparé ni l’invasion de la Pologne ni la bataille de France.

La défense de Moscou évoquée au quatrième chapitre permet d’évoquer les questions de discipline et de motivation des soldats. Les défaites de l’été 1941 ont surtout été l’occasion d’un durcissement de la discipline. Sont ainsi évoquées les différentes décisions de Staline qui aboutissent à réprimer les familles de déserteur. Les officiers apparaissent comme des incompétents brutaux, rarement mus par le devoir et une réelle conviction. La fin 1941 marque toutefois un double point de bascule. Catherine Merridale analyse précisément plusieurs éléments de propagande, en particulier des interventions radiophoniques de Staline ou d’autres éminents membres du pouvoir soviétique. La propagande qui se met en place est tout entière centrée sur une défense de la patrie soviétique agressée ; le sentiment général qui semble se mettre en place et que le pouvoir cherche à susciter est clairement celui de la vengeance. Celle-ci s’ancre notamment dans la mise en lumière des atrocités commises par les Allemands sur le territoire soviétique. Cet élément moteur dans la motivation des soldats revient à plusieurs reprises dans l’ouvrage sous ses différentes facettes et sa place centrale dans l’éventail de représentations des soldats semble si importante qu’elle aurait probablement mérité un chapitre à part entière.

L’importance de ce sentiment de vengeance éclaire à nouveaux frais les exactions qui accompagnent l’entrée des troupes soviétiques en Allemagne, évoquée en fin d’ouvrage (chap. 10). Catherine Merridale écarte immédiatement la seule explication des viols de masse par la misère sexuelle qui régnait. Son analyse mêle différents facteurs : tolérance du commandement et des officiers, redoublement de la propagande vengeresse, pression des pairs, etc. La misère sexuelle, qui est aussi avancée comme un facteur explicatif, est analysée finement. Elle est surtout l’occasion de souligner le déphasage croissant entre le front et l’arrière à la fin du conflit : l’absence de permission, la facilitation du divorce, que les soldats apprennent parfois par une simple carte postale, frustrent la troupe qui se défoule sur les populations locales.

Les grandes batailles de Stalingrad, de Koursk et de Biélorussie sont surtout l’occasion d’évoquer l’évolution de l’état d’esprit des soldats, ainsi que leur vie au front. L’historienne relate le quotidien des soldats, marqué par les pénuries, la faim et le froid. Deux grandes crises de ravitaillement marquent l’Armée rouge, fin 1941 et début 1944. La seconde notamment met en miroir l’usure du matériel et des hommes. Après les grandes victoires de 1943, l’enthousiasme retombe début 1944 : les hommes sont épuisés moralement et physiquement, tandis que le matériel fabriqué au début de la guerre tombe en lambeaux. C’est aussi l’occasion d’évoquer les profonds traumatismes psychologiques subis par les soldats, thème classique dans l’historiographie, mais rarement abordé en ce qui concerne l’Union soviétique.

La vie au front dans un cadre de pénurie incite aussi les soldats à constituer un réseau parallèle d’approvisionnements. Les archives de la police politique notamment, permettent de mettre en avant une propension générale au marché noir, aux trafics variés, que le commandement tente vainement d’enrayer. La confrontation avec les soldats allemands, notamment aux masses de prisonniers après la victoire de Stalingrad, est aussi l’occasion d’un pillage général en même temps que d’une confrontation avec les réalités matérielles des soldats d’un pays capitaliste.

Un autre aspect méconnu de la guerre mis au jour par Catherine Merridale est la diffusion au sein des armées, des pratiques et du vocabulaire des détenus du Goulag, massivement libérés pour être enrôlés en 1943.

L’histoire sociale et culturelle proposée par Les guerriers du froid s’impose comme une nouvelle référence dans l’exploration des expériences de guerre en Union soviétique. Malgré toutes les limites d’une forme parfois un peu trop narrative, l’ouvrage embrasse de multiples thématiques et par le prisme du front militaire, éclaire de nombreux aspects de la société soviétique : les variations du pouvoir soviétique, les rapports avec l’arrière. Et surtout, en particulier à travers le dernier chapitre, Catherine Merridale illustre l’impact effroyable que la guerre a eu sur la société et les populations soviétiques. 27 000 000 de morts, autant de personnes aux habitations détruites, près de 9 000 000 de soldats tués, 90 % des hommes nés en 1921 décédés, 100 000 traumatisés à vie – ces chiffres qui servent de cadre à l’analyse présentée par Catherine Merridale prennent sens et corps grâce aux témoignages et à la finesse de l’écriture.

Notes :

 

Thomas Chopard

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  • ISSN 1954-3670