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Comptes rendus
   

Une vie secrète (La trinchera infinita)

réalisé par Aitor Arregi, Jon Garaño et José Mari Goenaga (2020)

Films | 01.12.2020 | Geneviève Dreyfus-Armand
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Des millions de personnes ont, du fait de la pandémie mondiale de l’année 2020, vécu des périodes de confinement pendant quelques semaines ou plusieurs mois. Peut-être peuvent-elles mieux comprendre ce que signifie ne pas sortir de chez soi pendant des années ? Mais alors que le confinement prescrit par les autorités de nombreux pays est censé protéger les citoyens d’un virus omniprésent et insaisissable, le personnage principal d’Une vie secrète n’a pas trouvé d’autre moyen pour sauver sa vie que de vivre terré dans un réduit, comme mort aux yeux de la société. Les similitudes s’arrêtent donc là.

Une vie secrète évoque ceux que l’on a surnommés les « taupes », ces républicains espagnols qui, après la victoire franquiste, ont vécu dissimulés chez eux pour se soustraire aux représailles exercées par les vainqueurs. Cette appellation vient du titre d’un livre publié en Espagne peu de temps après la mort de Franco, en 1977, par deux journalistes, Manuel Leguineche et Jesús Torbado[1]. Ils faisaient état d’une vingtaine de cas. Un documentaire réalisé, en 2012, par Manuel H. Martín, conte la vie de Manuel Cortés Quero, dernier maire républicain de Mijas, province de Malaga, qui est demeuré caché dans sa maison de 1937 à 1969[2]. Le nombre de ces reclus est difficile à établir : plusieurs dizaines certainement, peut-être bien davantage ? Ce sont souvent d’anciens élus, maires ou conseillers municipaux, des syndicalistes ou de simples partisans de la République. Les localisations de ces caches semblent être surtout rurales et correspondre à des régions conquises depuis le début de la guerre, comme l’Andalousie ou l’Estrémadure, ou si enclavées au cœur de la Péninsule que la fuite vers un autre pays est impossible, telle la Castille. Les durées de réclusion ont été variables et, pour certains, elles ont atteint une trentaine d’années.

Les « nationaux », comme s’intitulaient les rebelles à la République, avaient mené une véritable guerre d’extermination de leurs adversaires lors de chaque conquête territoriale, éliminant physiquement ceux qui ne partageaient pas leurs idées, dans une perspective d’épuration sociale et politique. L’aide de l’Allemagne nazie et de l’Italie fasciste avait permis aussi de pratiquer, pour la première fois en Europe, des bombardements de terreur des populations civiles. Pendant la guerre d’Espagne, de l’été 1936 au printemps 1938, plus de 160 000 réfugiés ont gagné la France pour se mettre à l’abri des hostilités et des représailles. Lorsque la Catalogne tombe aux mains des franquistes et que Barcelone chute, le 26 janvier 1939, se produit un exode massif et désespéré vers la France de près d’un demi-million de personnes, civils et militaires mêlés. C’est ce que l’on appelle depuis quelques années, des deux côtés des Pyrénées, la Retirada.

Bien qu’elle ait été longue à se constituer et que certains aspects restent encore à explorer, l’historiographie sur l’exil républicain est désormais riche et diversifiée. Elle a permis de sortir de l’oubli des hommes et des femmes qui, en dépit des pénibles conditions d’arrivée en France, avec les camps d’internement de triste mémoire[3], s’illustrèrent dans la guerre aux côtés des Alliés, dans la Résistance et dans la vie culturelle de leur pays d’exil, tout en apportant leur travail dans un pays en guerre puis en reconstruction et en forte croissance économique. En Espagne, des historiens ont entrepris de réintégrer dans le patrimoine immatériel national la production littéraire ou scientifique réalisée à l’extérieur et d’étudier, région par région, les débuts de la dictature marqués par la vindicte des vainqueurs envers les vaincus. Les claustrations volontaires pour éviter une mort certaine, extrêmement minoritaires au regard des dizaines de milliers de fusillés, de disparus, de prisonniers et d’exilés, n’ont guère été étudiées.

Car la guerre civile espagnole ne s’est pas terminée le 1er avril 1939, comme l’a proclamé le général Franco. La répression s’est poursuivie pendant des années, marquée par des exécutions sommaires, des jugements expéditifs, des prisons et des camps de concentration emplis d’opposants ou supposés tels. Le régime franquiste n’a consenti aucune amnistie pendant trente ans ; il s’est borné à promulguer une série de grâces, toujours partielles et limitées, pour l’immense majorité d’entre elles, aux délits de droit commun. C’est seulement le 31 mars 1969 que seront prescrits tous les délits commis à l’occasion de la Guerre civile, ce qui explique la longue durée de réclusion de certaines « taupes », qui ne sortiront de leur maison-prison qu’à cette date.

Ce film d’une durée de plus de cent cinquante minutes est l’œuvre de trois réalisateurs qui travaillent ensemble depuis vingt ans, généralement à deux avec des combinaisons variées ; cette fois, ils ont souhaité œuvrer à trois afin de mieux approfondir le sujet. Aitor Arregi, Jon Garaño et José Mari Goenaga donnent à voir un film qui se place surtout du côté de Higinio – ancien conseiller municipal de son village andalou, interprété par Antonio de la Torre – aidé par son épouse Rosa, incarnée par Belén Cuesta. La longueur du film permet de faire sentir l’épaisseur du temps pour Higinio qui, au départ, aurait souhaité rejoindre les maquis dans la sierra mais que sa femme persuade de se cacher dans leur maison. Un voisin qui déplore la mort de son frère pendant la période républicaine est aux aguets, prêt sans aucun doute à le dénoncer. Le film est ponctué de mots, traduits et explicités, tels que « se cacher », « danger », « enfermer », « détention ». La couleur des images est de la même tonalité que ce que peut voir Higinio, sombre et obscure. La bande-son revêt une grande importance, puisque le monde extérieur n’atteint cet homme que par ce qu’il capte par l’ouïe au travers de la fente pratiquée dans sa cachette.

Les années se déroulent ainsi à travers les yeux de Higinio, totalement dépendant de Rosa qui travaille à l’extérieur, donne le change, s’organise, attentive à son époux clandestin. Leur amour est si intense qu’ils engendrent même un enfant – dont la naissance s’entoure de mille précautions –, mais la peur permanente, l’angoisse, la nécessité de faire face aux situations imprévues l’érodent lentement. Le fils a appris dès l’enfance à cacher l’existence de son père et, devenu grand, ne peut s’empêcher de faire le reproche à ses parents d’avoir renoncé à combattre. Le temps qui passe est scandé par le calendrier et des émissions de radio écoutées par l’homme prisonnier dans sa propre maison, avec ce que les événements rapportés charrient d’espoirs logiques comme de déceptions amères : l’annonce de la victoire des Alliés suscite en 1945 un grand espoir de voir tomber la dictature franquiste ; les accords de Madrid signés avec les États-Unis en 1953 plongent le prisonnier dans le désespoir tout comme l’entrée de l’Espagne à l’ONU en 1955 et la rencontre de Eisenhower avec Franco en 1959. Grâce à la Guerre froide, la dictature franquiste parvient à faire oublier ses origines et fait entrer l’Espagne dans le concert des nations. Seule l’annonce de l’amnistie de 1969 rend le sourire à Higinio qui, de son pas mal assuré, aura du mal à marcher dans la rue et à affronter la lumière vive de l’Andalousie lors de sa première sortie, trente ans après…

Ce film volontairement obscur dans ses tonalités chromatiques fourmille de mille détails qui montrent la réalité d’une guerre civile mettant aux prises des voisins, la hargne du régime dictatorial, la férocité de la répression, la peur, l’angoisse, l’absence de perspectives d’avenir. Face à ces murs aussi épais que ceux d’une vraie prison, seuls des liens d’affection permettent de survivre ; de survivre certes, mais pas de vivre. La vie, elle, s’est effilochée dans ce faux havre, qui a, au final, été un piège.

Notes :

[1] Manuel Leguineche et Jesús Torbado, Los Topos, Barcelone, Librería Edit. Argos, 1977.

[2] Treinta años de oscuridad, film documentaire de Manuel H. Martín, 2012 (85 min.).  

[3] Voir le film « dessiné » Josep, réalisé par Aurel, Les Films d’ici, 2020 (74 min.).

Geneviève Dreyfus-Armand

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  • ISSN 1954-3670