Histoire@Politique : Politique, culture et société

Le dossier

Femmes en résistance à Ravensbrück

Coordination : Claire Andrieu et Christine Bard

Introduction

Claire Andrieu, Christine Bard

L’idée de ce dossier prend sa source dans une initiative de l’université d’Angers, qui organise chaque année une rencontre scientifique sur l’histoire et la mémoire de la déportation. En cette année 2008, le thème choisi était « Femmes et déportation ». Dans l’état actuel des connaissances, le sujet est trop vaste et trop peu défriché pour pouvoir être traité en son ensemble.


L'histoire des femmes au défi de la déportation

Christine Bard

 Pourquoi Ravensbrück n’est-il pas plus présent dans le grand récit de l’histoire des femmes ? Est-ce parce que le projet de déshumanisation et d’extermination par le travail touche les hommes comme les femmes ? Pourtant, l’étude de la différenciation sexuelle élargit à la fois la connaissance de l’univers concentrationnaire et la réflexion sur le rôle du genre, toujours présent, même dans cet « autre monde » (Germaine Tillion). Les détenues connaissent des expériences, des situations spécifiques, qu’elles subissent ou choisissent. Sujet tabou, la sexualité sous toutes ses formes (contrainte ou non, hétérosexuelle ou homosexuelle) est un révélateur particulièrement puissant de la différenciation sexuée. Enfin, le genre marque de plusieurs manières la mémoire, collective ou individuelle, de Ravensbrück : l’exemple le plus éclatant est le choix de non-mixité fait par l’Association des déportées et internées de la Résistance. Mais il faut aussi s’interroger sur le genre des témoignages, essentiels à l’écriture de l’histoire de la déportation.


Réflexions sur la Résistance à travers l'exemple des Françaises à Ravensbrück

Claire Andrieu

Cet article tente de définir la Résistance et l’effet de genre dans les camps de déportés par mesure de répression. Jusqu’à présent, l’histoire de la Résistance s’est arrêtée aux portes des prisons. La résistance des internés, en prison ou dans les camps de concentration, a été peu traitée, et lorsqu’elle l’a été, elle a pris place dans l’historiographie des modes d’internement et non dans celle de la Résistance. Pourtant, plusieurs questions se posent. Sont-ce les mêmes qui résistent « au-dehors » et « au-dedans » ? Le changement radical de contexte dû à l’arrestation entraîne-t-il une recomposition du personnel résistant ? Les critères de distinction mis en place pour la Résistance « libre » sont-ils valables pour la Résistance internée ? Peut-on continuer de différencier la « Résistance » de la « résistance civile » dans un système de terreur ? Ou le statut de la résistance civile dans l’univers concentrationnaire prend-il la valeur de transgression d’un acte de Résistance ? L’exemple de la déportation des Françaises et des Français à Ravensbrück, Buchenwald et Mauthausen sert de base à cette réflexion.


Camps d'hommes, camps de femmes : premières approches. Etude d'une ancienne déportée de Ravensbrück

Anise Postel-Vinay

L’article compare les pratiques mises en œuvre par le Troisième Reich dans les camps de concentration d’hommes et de femmes en prenant le cas des déportés de France par mesure de répression (c'est-à-dire non comprise la déportation de persécution). La comparaison porte donc essentiellement sur Ravensbrück pour les femmes, et Mauthausen et Buchenwald pour les hommes. Elle montre que les trois camps, dépendant de l’administration SS, connaissaient le même régime d’humiliation et de terreur. Dans les camps d’hommes, la plus grande fréquence des pratiques de cruauté, et le caractère beaucoup plus meurtrier du « travail » imposé, rendent compte, au moins en partie, de la moindre survie des détenus par comparaison à celle des détenues. Du côté des femmes, la spécificité des crimes commis à l’encontre des détenues enceintes et de leurs bébés, et l’atteinte morale propre aux mères privées de leurs enfants restés en France, n’ont pas eu la même incidence statistique sur le taux de mortalité global. Il est possible, en outre, que les femmes aient fait preuve de plus d’adaptabilité que les hommes aux conditions extrêmes de la survie dans les camps.


Un exemple de résistance dans le camp de Ravensbrück : le cas des victimes polonaises d'expériences pseudo-médicales, 1942-1945

Joanna Penson, Anise Postel-Vinay

De juillet 1942 à août 1943, 86 détenues de Ravensbrück, dont une grande majorité de Polonaises, ont été victimes d’expériences pseudo-médicales dirigées par le Professeur Gebhardt. Dans des conditions atroces, leurs jambes ont été blessées et infectées à l’aide de débris divers. Les victimes ont été surnommées « les lapins » par leurs camarades, par traduction partielle du mot allemand pour cobaye (« Versuchskaninchen », littéralement lapin de laboratoire). En 1945, l’assassinat général des 63 survivantes a été empêché par la résistance spontanée et internationale de détenues qui ont réussi à tenir cachées les victimes jusqu’à la libération du camp. Le but du professeur Gebhardt était de démontrer l’inutilité des sulfamides dans le traitement des blessures. Il voulait ainsi se dédouaner aux yeux d’Hitler de n’avoir pas su sauver Heydrich des blessures qu’il avait reçues lors d’un attentat monté par la Résistance tchèque. Ces expériences médicales perpétrées sur les détenus des camps de concentration n’ont pas suscité d’opposition de la part du corps médical allemand.


Une ethnologue à Ravensbrück ou l'apport de la méthode dans le premier Ravensbrück de Germaine Tillion (1946)

Camille Lacoste-Dujardin

Engagée dans la Résistance française, puis arrêtée, Germaine Tillion a subi l’internement dans le camp de concentration de Ravensbrück. Tout au long de ces épreuves, elle a puisé sa force dans le recours à la méthode de l’ethnologie, directement apprise de ses fondateurs et déjà expérimentée par elle-même parmi des Berbères d’Algérie. Mais plus encore, elle a su communiquer à ses co-détenues le bénéfice de cette arme de résistance qu’était la distance d’observation permettant la compréhension du système d’extermination nazi. Solidairement, elle a partagé avec elles le fruit de la méthode ethnologique, « une source de sang-froid, écrit-elle, de sérénité et de force d’âme. »


America so far from Ravensbrück

Donald Reid

Comment les Américains ont-ils abordé le sujet des camps de concentration dont la raison d’être n’étaient pas l’extermination des Juifs? Au début, les Américains ont lu des récits au sujet de Ravensbrück qui se rapportaient principalement à leurs centres d’intérêts (christianisme et communisme). Plus tard, ils ont consacré leur attention d’une part aux “Lapins,” les survivantes polonaises d’expériences médicales — car ces dernières offraient aux Américains une occasion de tenter de réparer une injustice —, et d’autre part à l’internement des juives à Ravensbrück, qui inscrit ce camp dans l’histoire de Shoah, un événement avec lequel les Américains sont maintenant familiers. Les recherches académiques des Américains sont à la fois innovantes et discutables dans la mesure où elles tendent à inclure l’analyse de camps de concentration comme Ravensbrück dans l’étude de l’univers non-concentrationnaire.


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  • ISSN 1954-3670