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Comptes rendus
   

Geneviève Dreyfus-Armand, Septfonds, 1939-1944. Dans l’archipel des camps français

Perpignan, Le Revenant éditeur, 2019, 510 p.

Ouvrages | 30.03.2021 | Marie-Christine Volovitch-Tavares
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Le camp de Septfonds (Tarn-et-Garonne) est l’un des nombreux camps en France où furent internés, à partir des premiers mois de 1939, des milliers de Républicains espagnols et des étrangers qui avaient combattu à leurs côtés pendant la guerre d’Espagne, après leur défaite devant les troupes franquistes et leur repli en France. La recherche de Geneviève Dreyfus-Armand sur l’histoire de ce camp, de mars 1939 à l’été 1944, a l’intérêt de présenter l’histoire particulière de ce camp en le situant dans un plus large contexte historique qui lui donne son sens, tout en restituant la profonde dimension humaine de cette histoire. Elle le fait en présentant, à chacune des étapes de l’évolution du camp, un très grand nombre de parcours individuels et collectifs, d’hommes, mais aussi de femmes et parfois d’enfants, qui passèrent à Septfonds. Un des principaux atouts de ce travail historique est d’associer l’analyse locale très précise à l’ouverture au contexte historique le plus large, avec à chaque fois, le contrepoids de témoignages et de textes, qui permettent de comprendre cette histoire dans tous les sens du terme. Comme l’écrit Geneviève Dreyfus-Armand en présentant sa recherche : « Éclairer (…) expliquer, contextualiser pour faire comprendre (…) avec une attention particulière au devenir personnel… afin de mieux connaître et de mesurer, à travers des exemples personnels, le poids des évènements sur les destins, de restituer un nom, une identité (…) afin que, même broyés par l’histoire, ils retrouvent leur identité. » (p. 17) Cette double exigence de rigueur historienne et d’attention aux parcours de vie rend cet ouvrage profondément humain, passionnant.

En dix chapitres, nous suivons l’évolution chronologique des différentes affectations successives de ce camp de taille moyenne. En effet Septfonds n’a jamais pris l’ampleur des premiers grands camps où furent entassés les Républicains espagnols de la Retirada au tout début de 1939, comme Argelès-sur-Mer où passèrent plus de 40 000 réfugiés durant les premiers mois de 1939. Le camp de Septfonds, qui est ouvert le 5 mars 1939, culmine à 16 000 réfugiés à la fin du printemps. Les évolutions du camp sont replacées dans le contexte plus large du « réseau » que forment les dizaines de camps d’internement qui constituaient en France un véritable « archipel » (selon la très juste formulation du titre de l’ouvrage), auquel Septfonds resta lié au long de ses différentes affectations. Comme l’explique Geneviève Dreyfus-Armand, « le camp de Septfonds n’est pas un isolat, il est relié à tout le système français d’internement… ». Cette recherche approfondie s’appuie sur de nombreuses archives publiques et privées, diverses enquêtes plusieurs entretiens et de très nombreux témoignages et mémoires. Une abondante bibliographie, seize pages de photographies et trois annexes de tableaux complètent la richesse de cette étude. La présentation de nombreux parcours individuels tout au long des différents chapitres et trois longues annexes nominatives redonnent visibilité à plus de cinq cents internés passés par Septfonds (cent cinquante Républicains espagnols décédés au camp ou déportés et plus de trois cents juifs déportés).

Septfonds est d’abord un camp de regroupement et de détention pour des combattants de la guerre d’Espagne. Puis à l’approche de la guerre (déclarée le 3 septembre 1939), le camp devient une réserve pour des recrutements de travailleurs étrangers et parallèlement d’engagements dans l’armée française. Le camp accueille aussi, brièvement, des combattants de l’armée polonaise défaite en septembre 1939. Enfin, à partir de fin 1940, avec l’occupation nazie, commencent des déportations de Républicains espagnols vers le camp de concentration de Mauthausen, tandis que, en 1942, Septfonds devient une étape de la déportation de juifs vers Auschwitz

L’étude, puisant dans des sources écrites et des récits individuels, restitue ce que fut la vie des internés, au long de l’évolution des fonctions administratives du camp, avec les formes de vie collectives des internés, dans un contexte de grande précarité, les moments d’abattements, de déception, et aussi d’espoirs individuels et collectifs, comme lors d’une fête organisée par les réfugiés le 14 juillet 1939. Les très nombreux récits de parcours individuels permettent de mieux comprendre les complexités administratives et les difficultés, parfois les drames humains, que durent affronter les détenus. Outre les très nombreux récits redonnant vie à plusieurs dizaines d’inconnus, on note quelques personnalités ayant croisé ou côtoyé la vie du camp, tel François Tosquelle qui put un temps apporter soutien à des détenus. Psychiatre et psychanalyste catalan, républicain espagnol réfugié en France, il est le fondateur de la psychiatrie institutionnelle mise en place dans le système de santé en France après la Libération.

Après un chapitre de mise au point sur les camps en France, de 1939 à 1944, et la place spécifique de Septfonds dans cet ensemble, cinq chapitres sont consacrés à l’internement des Républicains espagnols et à l’évolution de leur sort lié aux changements des fonctions du camp de Septfonds. Les fonctions du camp évoluent selon les urgences de l’actualité politique et militaire. À la fonction première d’internement, s’ajoutent bientôt d’autres fonctions. Les combattants espagnols et les étrangers ayant combattus à leurs côtés sont d’abord des réfugiés surveillés. Puis, au cours de l’année 1939, dans le cadre de la préparation à l’effort de guerre et du déroulement du conflit, ils peuvent s’engager, après le 12 avril 1939, comme travailleurs dans les Compagnies de travailleurs étrangers (CTE). Puis, avec la guerre, ils sont recrutés après le 28 septembre 1940 dans les Groupements de travailleurs étrangers (GTE). Parallèlement certains choisissent l’engagement dans l’armée française, dans la Légion étrangère et, bien plus nombreux, dans les Régiments de marche des Volontaires étrangers. Enfin, après la défaite de juin 1940 et l’occupation allemande, ils deviennent malheureusement des détenus à la merci des nazis et, pour une partie d’entre eux, déportés à Mauthausen, le camp de concentration en Allemagne où les nazis regroupèrent un très grand nombre de « rouges » espagnols qui y périrent de mauvais traitements, de travail forcé et d’exécutions. Les listes des annexes I et II permettent d’identifier les Espagnols réfugiés décédés et inhumés dans « le camp des Espagnols réfugiés » et ceux qui furent déportés à Mauthausen et d’autres camps en Allemagne. 

Le chapitre 6 est consacré à une fonction spécifique du camp de Septfonds, parallèlement à ses fonctions d’internement. Durant la brève période de guerre (du 3 septembre 1939 au 22 juin 1940), une partie de Septfonds fut un camp militaire où furent regroupés différentes sortes de combattants, outre une majorité de membres de l’armée polonaise après sa défaite de septembre 1940, quelques engagés volontaires étrangers, dont l’écrivain, Arthur Koestler, qui fit un bref passage à Septfonds.

Les chapitres suivants (7 et 8) abordent les situations dramatiques des juifs qui passèrent à Septfonds. De la fin 1940 à l’été 1944, le camp subit les aléas de la collaboration entre le gouvernement de Vichy et les autorités d’occupation nazies. Le chapitre 7 présente Septfonds devenu, de janvier à août 1941, un « camp double », avec une partie réservée au cantonnement du Groupement de travailleurs étrangers (GTE n° 302) composé majoritairement de juifs pour qui Septfonds fut une étape vers la déportation à Auschwitz. Et le chapitre 8, « Septfonds-Auschwitz », évoque les déportations de juifs étrangers depuis Septfonds, en août et septembre 1942, avec des familles déportées le 3 septembre 1942. Les vingt-cinq pages de la troisième annexe restituent l’identité (l’âge, la profession, la nationalité) des juifs étrangers déportés depuis Septfonds. 

L’avant-dernier chapitre, le neuvième, est consacré à l’importance des activités autorisées, sportives et surtout artistiques et intellectuelles, développées dans le camp et à l’extérieur du camp. « La culture pour survivre et résister », comme le formule Geneviève Dreyfus-Armand, activités fondamentales pour survivre humainement, comme on peut le relever dans de nombreux autres camps. Ce sont d’abord des activités développées dans le camp, dès les premiers mois d’internement, avec du théâtre, une ébauche d’« université populaire », et la formation d’un orchestre (chanteurs, orchestres à cordes, flûtes) grâce à de modestes liens avec des responsables locaux (foyer du soldat, curé). Les activités artistiques comprennent aussi des dessins et même des photographies prises clandestinement. En outre, certaines de ces activités artistiques, attirant l’attention de responsables locaux, aboutissent à des peintures réalisées hors du camp, en particulier dans la mairie de Septfonds (œuvres de Josep Ponti Musté et de Salvador Soria Zapater), et dans l’église (réalisations de Bonaventura Trepat et de Josep Marti). Ces œuvres sont présentées par des photographies en annexe.

Enfin le dernier chapitre clôt l’étude avec la question très actuelle de la diversité des enjeux de mémoire. Le camp est détruit en 1945 (l’ouvrage n’aborde pas la dernière période de son histoire, l’internement pour faits de collaboration). Après près de trois décennies d’oubli, les enjeux mémoriels se matérialisent à partir de la fin des années 1970 (restauration du « cimetière des Espagnols réfugiés »), et surtout à partir des années 1990, avec une stèle en mémoire des juifs déportés, l’oratoire polonais, un mémorial et des panneaux explicatifs, un nom donné à un square, enfin l’inscription à l’inventaire des monuments et sites historiques. L’ouvrage ouvre la réflexion sur la complexité des enjeux de mémoire et leurs évolutions. La ville de Septfonds a ouvert en 2017 une « Maison des Mémoires ». Mais les rituels mémoriels ont pu être, à Septfonds comme ailleurs, l’occasion de dissensions et d’oublis.

Cette histoire du camp de Septfonds enrichit l’historiographie des camps d’internement, en associant étroitement une recherche historiographique exigeante ancrée sur un lieu très particulier, toujours replacée dans l’ensemble concentrationnaire dont il fut un des rouages, et tout autant une recherche qui reste toujours attentive à la rigoureuse reconstitution de destins humains broyés par l’histoire.

Marie-Christine Volovitch-Tavares

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  • ISSN 1954-3670