Histoire@Politique : Politique, culture et société

Pistes & débats

À propos du populisme

Marc Lazar
Résumé :

À partir d’une lecture de sept ouvrages consacrés au populisme, l’auteur discute différentes approches de ceux-ci proposées par des philosophes, des politistes et des historiens. Il s’intéresse à (...)

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  • Olivier Dard, Christophe Boutin, Frédéric Rouvillois (dir.), Le dictionnaire des populismes, Paris, Cerf, 2019, 1 213 p.
  • Alain Dieckhoff, Christophe Jaffrelot, Élise Massicart (dir.), Populismes au pouvoir, Paris, Les Presses de Sciences Po, 2019, 294 p.
  • Roman Krakovsky, Le Populisme en Europe centrale et orientale, Paris, Fayard, 2019, 341 p.
  • Takis S. Pappas, Populism and Liberal Democracy. A Comparative and Theoretical Analysis, Oxford, Oxford University Press, 2019, 308 p.
  • Pierre Rosanvallon, Le Siècle du Populisme. Histoire, théorie, critique, Paris, Seuil, 2020, 280 p.
  • Federico Tarragoni, L’Esprit démocratique du populisme, Paris, La Découverte, 2019, 372 p.
  • Nadia Urbinati, Me the People. How Populism Transforms Democracy, Cambridge (Mass)-Londres, Harvard University Press, 2019, 276 p.

Le populisme suscite un intérêt constant qui alimente une production scientifique considérable. Il ne se passe pas un jour sans qu’un chercheur travaillant ce sujet ne reçoive une alerte lui indiquant la publication d’un article dans une revue académique, un rapport d’un think tank, voire un livre. Dans cette énorme littérature produite pour l’essentiel par des politistes, des philosophes, des sociologues, des juristes et des historiens, nous avons arbitrairement choisi de rendre compte de manière synthétique de sept ouvrages récents. Au-delà de leurs différences d’approche, de conceptualisation et de méthodologie, leurs auteurs, tous des chercheurs, ont pour point commun de prendre le populisme au sérieux. Pour eux, à la différence de ce qui se passe dans le monde de la politique, les médias ou les réseaux sociaux, le populisme n’est évidemment pas conçu comme une accusation lancée contre tel ou tel acteur politique pour dénigrer et stigmatiser ses positions ni comme une posture glorieusement assumée et revendiquée. Ils réfutent aussi la position adoptée par certains de leurs collègues qui aujourd’hui refusent d’employer le mot de populisme considérant que l’inflation de son usage et son incessante instrumentalisation politique en interdisent l’étude scientifique[1]. Pour « nos » auteurs, le populisme constitue une question essentielle, voire une énigme qu’il faut cerner et tenter d’élucider. Ce qui suppose, entre autres, de déployer un gros travail sur ce que ce terme représente aussi bien d’un point de vue historique que théorique. En outre, certains auteurs – Rosanvallon, Pappas, Urbinati, Krakovsky – ne se contentent pas d’appréhender le populisme, ils se proposent de fourbir des armes pour le combattre. En revanche, Federico Tarragoni entend promouvoir un populisme démocratique.

Remarquons d’emblée un premier obstacle auquel tous ces chercheurs se heurtent, bien mis en évidence par le singulier ou le pluriel des titres de leurs livres. Cette hésitation sémantique – le populisme ou les populismes – s’avère fort révélatrice. D’une certaine façon, elle constitue même une tension repérable dans les livres ici retenus comme dans presque tous les autres : faut-il en effet insister sur l’unité fondamentale de ce phénomène politique afin d’en cerner son essence et son importance ou, à l’inverse, doit-on souligner la diversité des formes qu’il emprunte selon les époques, les pays ou encore selon que les partis ainsi qualifiés sont dans l’opposition ou exercent le pouvoir ? À dire vrai, pareil questionnement n’a rien de tout à fait inédit. Il se pose dans des termes comparables pour le libéralisme, le socialisme, le conservatisme, le fascisme ou le communisme nourrissant même pour celui-ci de vives controverses selon le choix effectué[2]. Toutefois, la difficulté est encore plus prononcée pour le populisme car celui-ci, à l’exception de certains partis populistes de gauche qui se réfèrent explicitement aux travaux de Ernesto Laclau et de Chantal Mouffe, ne peut être rapporté à des textes canoniques, à une doctrine bien établie et à des auteurs aisément identifiables. Cela explique les débats incessants et les textes innombrables visant à en proposer une définition opératoire.

Quatre des livres choisis par nos soins sont principalement dédiés aux rapports entre populisme et démocratie. Une question fondamentale de notre monde contemporain. Le populisme est-il inhérent à la démocratie libérale et représentative ou son antithèse absolue ? Représente-t-il un danger, voire une menace mortelle pour la démocratie ou, au contraire, porte-t-il les germes de son indispensable renouvellement ? Comment les démocraties peuvent-elles basculer dans des expériences populistes et comment celles-ci peuvent-elles évoluer ? Telles sont quelques-unes des questions au cœur des problématiques élaborées par ces quatre auteurs.

La philosophe Nadia Urbinati, professeur à Columbia, s’intéresse non pas à ce que le populisme est mais à ce qu’il fait, ce qui lui permet d’évacuer le délicat problème de sa définition auquel elle s’est déjà confrontée dans d’autres publications[3]. Alors que le fascisme détruit la démocratie, explique-t-elle, le populisme la défigure. Il se veut, de nos jours du moins, une nouvelle forme de « representative government » (p. 26). Une démocratie non pas directe mais, la nuance est importante, de représentation directe organisée autour de la relation entre le leader et le peuple favorisée de nos jours par les réseaux sociaux, et une démocratie de l’incarnation qui entend assurer la primauté du public. Cela contraste donc avec la démocratie constitutionnelle et représentative tout en se situant dans la représentation : le populisme écrit-elle s’oppose au libéralisme mais pas à la démocratie. Cet antagonisme est parfaitement résumé (p. 90) : « […] while representative democracy holds the competition in such a way that no competitor aims to fully conquer the people, populism enters the competition with the aim of fully conquering the people, because it claims its people is the "true" one » (souligné dans le texte). Ces réflexions font irrésistiblement penser à celles de Claude Lefort sur le totalitarisme comme entreprise visant à imposer le Peuple-Un, niant par conséquent l’institutionnalisation du conflit et le pouvoir en démocratie envisagé comme lieu vide[4]. S’appuyant sur de multiples exemples empiriques contemporains, multipliant des citations particulièrement bien choisies de divers leaders populistes (Perón, Chávez, Berlusconi, Trump par exemple), l’auteur insiste sur la distinction à établir entre un populisme de la protestation et d’opinion et le populisme organisé qui aspire au pouvoir et parfois l’exerce. Ce dernier n’est donc pas une idéologie, ni un style mais une stratégie. En effet, il porte « a project to substitute the whole with one of its parts » (p. 41) pour instaurer un ordre « party kratic, (that is to say, the power of a part) » (p. 41, souligné par l’auteur) et « to remake political authority » (p. 113). Le populisme affirme la souveraineté illimitée du peuple, ce point faisant consensus chez tous les spécialistes du sujet. Ces thèses centrales reviennent comme un leitmotiv au fil des chapitres, ce qui en rend la lecture parfois lassante alors que l’auteur développe des analyses très fines sur nombre de sujets : l’anti-establishment des populistes, leurs conceptions du peuple ou du pouvoir politique, leurs leaders, leurs dilemmes lorsqu’ils sont au pouvoir puisque d’un côté ils entendent incarner la volonté du peuple mais de l’autre ils doivent quand même tenir compte des oppositions qui se manifestent dans d’autres fractions du peuple, l’épineuse question du référendum, etc. Théoricienne du politique, Nadia Urbinati consacre des développements substantiels aux notions de démocratie et de peuple en se confrontant aux grands classiques ainsi qu’aux auteurs les plus récents. Elle discute également avec une grande fermeté intellectuelle d’autres interprétations de la démocratie et du populisme. En revanche, Nadia Urbinati ne prend guère en compte l’histoire et moins encore la sociologie du populisme et elle ne recourt pas à une méthodologie quantitative. Dans cet ouvrage délibérément politique, pas de réflexion sur les causes socio-économiques de la montée des populismes et encore moins sur les raisons identitaires, la peur de l’Islam délibérément exploitée par les populistes de droite qui parcourt une grande partie du monde occidental. À notre avis, cela affaiblit sa démonstration. L’offre politique populiste contemporaine en effet ne s’oppose pas à la démocratie mais en livre une autre acception, ce qui constitue une nouveauté historique. Mais s’interroger sur les raisons pour lesquelles elle rencontre un écho dans certaines catégories de la population s’avère plus que nécessaire, indispensable.

Dans une démarche un peu semblable, mais avec une dimension historique nettement affirmée qui ne surprendra pas ses fidèles lecteurs, Pierre Rosanvallon entend apporter sa contribution à l’intelligence du populisme puisque, selon lui, assertion contestable – il suffit de penser par exemple et dans des genres très différents à Margaret Canovan, Jan-Werner Müller, Ernesto Laclau, Yasha Mounk, Nadia Urbinati –, le populisme n’aurait pas encore été objet d’une véritable théorie. Précisément, dans la lignée de certains de ses précédents ouvrages qui déjà contenaient des réflexions suggestives sur le populisme, Pierre Rosanvallon se fixe pour objectif d’en donner « une première esquisse » (p. 14). Pour ce faire, son livre s’organise en trois parties. La première, « Anatomie », analyse les conceptions populistes du peuple, ce « Peuple-Un » – on retrouve la formule de Claude Lefort –, entendu comme « corps civique » et comme « peuple social ». Alors que, pour reprendre le titre de l’un des précédents livres de l’auteur, le peuple est devenu « introuvable[5] », les populistes lui redonnent une visibilité. Hostiles aux élites, aux oligarchies, à la représentation politique, ils entendent instaurer une démocratie directe, point de vue divergent donc avec celui précédemment présenté. Pierre Rosanvallon considère que parler à propos du populisme de démocratie illibérale, un terme dont il revendique la paternité pour l’avoir attribué il y a plus de vingt ans au Second Empire (p. 20 et p. 104), ne contient qu’une part de la vérité et ne suffit pas pour élaborer une critique démocratique du populisme. Selon l’auteur, les populistes seraient hostiles aux partis politiques et plus enclins à créer des mouvements, ce qui est contestable au vu de ce que sont, par exemple, le Rassemblement national de Marine Le Pen, la Ligue de Salvini ou le Fidesz d’Orbán. Leurs leaders forment « un homme-peuple » ou un « leader-organe », dépersonnalisé puisqu’il est le peuple, ce qui là encore prête à discussion : le leader populiste étant à la fois à l’image supposée du peuple qu’il prétend incarner et différent puisqu’aspirant à le guider. Par ailleurs, les populistes prônent le protectionnisme et la souveraineté nationale. Rosanvallon développe ensuite des réflexions extrêmement fécondes et profondes sur les registres de mobilisation populiste, en particulier ceux des passions et des émotions tant il est vrai que, selon Nietzsche cité par l’auteur, « sous chaque pensée gît un affect » (p. 64). Enfin, il cerne l’unité du populisme et la diversité des populismes. Dans la deuxième partie, Pierre Rosanvallon prend de la profondeur historique et consacre des pages remarquables au bonapartisme avec son art consommé de la citation : « L’empereur n’est pas un homme, c’est un peuple » (p. 100), écrivait l’un des principaux théoriciens du Second Empire. À l’époque est célébré « le Peuple-Roi », Louis-Napoléon Bonaparte invoquant même en 1848 « le saint peuple ». L’illibéralisme de Napoléon III se mesure, par exemple, aux attaques contre les journalistes qui n’étant pas élus ne représentent que des intérêts particuliers hostiles à l’intérêt général : une thématique que l’on retrouve aujourd’hui dans nombre de régimes populistes. Rosanvallon étudie aussi les moments populistes américain (le People’s party) et français (Boulanger, Barrès) de la fin du XIXe siècle au début du XXe siècle, s’interrogeant sur les raisons de leur éclosion mais aussi de leurs échecs. Il scrute également les exemples des mouvements et régimes populistes latino-américains (Colombie, Pérou et Argentine). L’auteur conclut cette partie par des développements plus théoriques qui s’inscrivent dans le prolongement de ses précédents livres, afin de saisir le populisme comme résultant de l’indétermination et de l’inachèvement démocratique, ou encore de l’aporie de la démocratie représentative. Pour sortir de celles-ci, il suggère (p. 161 et suivantes) que les régimes démocratiques se sont structurés selon une triple typologie : les démocraties minimalistes, ce sont les oligarchies électives ; les démocraties essentialistes, qui ouvrent la voie au totalitarisme ; les démocraties polarisées dans lesquelles peuvent prospérer les populistes. Enfin, dans la troisième partie, l’auteur se livre à une double critique historique et théorique de la démocratie représentative et des populistes. Il suggère des pistes pour rénover la première, rejette la démocratie directe, aborde le sujet ambivalent du référendum, propose quelques pistes de rénovation des démocraties. Il réfléchit aussi sur les conditions qui rendent possibles le passage de la démocratie à une « démocrature ». Il en indique trois : la mise en place d’une philosophie et d’une politique de l’irréversibilité qui suppose une réforme constitutionnelle, une dynamique de polarisation institutionnelle et de radicalisation politique, enfin une épistémologie et une morale de la radicalisation, les populistes prétendant agir au nom de la Vérité. Cette perspective sombre est en quelque sorte contrebalancée par une conclusion où l’auteur indique quelques pistes possibles d’une alternative au défi populiste. Au total, un livre comme d’habitude puissant, se dispensant d’une confrontation à toute la littérature consacrée au populisme, et qui, étrangement chez son auteur, laisse de côté, là aussi, toutes les questions sociales, économiques et identitaires pourtant pleinement au cœur du populisme.

C’est une toute autre perspective que propose Federico Tarragoni. Elle se veut sociologique, d’inspiration wéberienne, nourrie d’histoire et décapante. L’auteur s’oppose à toutes les analyses qu’il juge disqualifiantes du populisme, qu’elles soient formulées par leurs adversaires politiques ou des chercheurs qui présentent celui-ci comme un péril pour la démocratie. À l’inverse, argumente-t-il, le populisme est une « idéologie minimaliste » (p. 209), relevant d’une « tradition politique spécifique » « radicale, contestataire, plébéienne » (p. 14, souligné par l’auteur), naissant dans des moments de crise démocratique, porteur d’un projet de radicalisation incarné par un leader, en relation avec l’émergence de « nouveaux mouvements sociaux liés à la galaxie de la gauche radicale » (p. 21) comme de groupes subalternes et visant à engendrer un peuple. Pour étayer sa thèse, Federico Tarragoni procède par étapes. Après avoir donné sa définition du populisme, il dresse un véritable florilège de l’inflation de l’usage du mot populisme, retrace le cheminement de la notion de peuple et examine ce que le peuple signifie pour le populisme. Il se livre ensuite à une critique en règle sur 90 pages (soit le quart du volume) des études de science politique qui constitueraient ce qu’il appelle, de manière polémique, la « populologie[6] ». Il continue en procédant à une analyse fondée sur une très vaste documentation de la matrice fondamentale du populisme démocratique, les narodniki russes, et deux autres expériences séminales, le People’s party et le populisme latino-américain des années 1930-1960 auquel il consacre par ailleurs un substantiel chapitre. Son analyse s’avère nuancée mais aussi souvent orientée en fonction de sa démonstration : c’est ainsi qu’il a tendance à minimiser selon nous le nationalisme du péronisme. Il prolonge l’étude en observant les récentes expériences latino-américaines (Chávez, Maduro, Morales, Corrao). Tarragoni s’intéresse également à la « latino-américanisation » (p. 299) du populisme démocratique européen (le Mouvement 5 étoiles, Syriza, Podemos, La France insoumise). Le populisme démocratique est intrinsèquement miné par des « contradictions », note à plusieurs reprises l’auteur, surtout quand il exerce le pouvoir : il peut alors basculer dans la personnalisation, l’autoritarisme, la confusion entre peuple et nation. Il en va aussi de même lorsqu’il est dans l’opposition : c’est ainsi que l’auteur pourfend les attitudes, le comportement et les propos de Jean-Luc Mélenchon qu’il oppose à François Ruffin, doté, à l’en croire, d’un « charisme moins autoritaire et plus rassembleur » (p. 332), proche comprend-on du « charisme démocratique » mêlant la verticalité à l’horizontalité qu’il a repéré et identifié dans les expériences historiques qu’il a étudiées. Pour finir, Tarragoni, après avoir écrit que « le populisme n’est ni de droite, ni de gauche » (p. 352) et reproché aux autres spécialistes du populisme leur positionnement politique, prône dans sa conclusion au ton militant un « populisme de gauche », « européen, antinational, antisouverainiste et cosmopolite » (p. 357), ce qui peut apparaître contradictoire dans les termes. Et c’est là que le bât blesse dans sa démonstration. Federico Tarragoni fustige les jugements de valeur des « populologues » mainstream car, implicitement ou explicitement, ils postulent au principe même de leurs travaux que la démocratie libérale et représentative forme un horizon indépassable et qu’ils cherchent par leurs travaux relayés par les médias à imposer cette idée au plus grand nombre. D’où leur dénigrement des populistes mais aussi du peuple. Mais leurs opposants intellectuels les plus fameux, Ernesto Laclau et Chantal Mouffe, sont aussi pris à partie puisqu’à leur tour ils partagent « l’idée que le jugement sur le populisme doit précéder la construction de l’objet » (p. 58-59). Or Federico Tarragoni tombe aussi dans un travers semblable : il fustige ceux qui considèrent le populisme comme une menace alors que lui estime qu’il représente une opportunité. Il postule l’existence d’un « populisme démocratique » désireux de renouveler la démocratie au nom entre autres de l’éthique et en s’appuyant sur un peuple composé de citoyens actifs (ce que d’autres spécialistes appellent le peuple-demos ou le peuple-populus) : voilà donc pour l’auteur le vrai (et, de facto, le bon) populisme qui, certes, a parfois tendance à connaître de regrettables dérives. D’où le problème de Federico Tarragoni : comment se débarrasser des mouvements (tel le Rassemblement national ou la Lega) et de ces leaders (par exemple Trump, Bolsonaro, Orbán, Le Pen, Salvini, etc.) largement dominants en Europe et dans le monde et qui pourraient s’apparenter à une forme de populisme, mauvais celui-ci ? La solution est simple : il suffit de les exclure de sa propre catégorisation du populisme forgée à partir de ses exemples historiques, à commencer par le boulangisme de la fin du XIXe siècle, un « simulacre de populisme » (p. 196), et de les regrouper sous d’autres appellations : démagogie, césarisme, nationalisme, autoritarisme, fascisme, etc.[7]. Par ce véritable tour de passe-passe intellectuel, Federico Tarragoni s’interdit de cerner, au-delà des évidentes différences entre les populismes de quelque nature qu’ils soient, leurs points communs qui relèvent justement du populisme comme phénomène politique en tant que tel, notamment le souverainisme, l’opposition peuple-élites, la simplification de toutes les réalités, le rôle du chef supposé incarner le peuple, la désignation continue d’ennemis, etc.

Le politiste Takis S. Pappas, comme Pierre Rosanvallon, déplore le manque d’une théorie du populisme. Un vide qu’à son tour, non sans une certaine prétention qui affleure entre les lignes, il entend combler en pratiquant un comparatisme empirique. Selon lui, le populisme entend instaurer une démocratie illibérale, totalement antagonique à la démocratie libérale et représentative telle qu’elle s’est véritablement consolidée après 1945. Il nie l’institutionnalisation du conflit, le pluralisme politique et le respect des droits des minorités et représente donc une menace pour la démocratie qu’il faut combattre car presque inévitablement il se transforme en autocratie. Pour démontrer sa thèse, l’auteur procède en deux temps.

Il commence par dresser un state of the art très critique de la production consacrée au populisme depuis la fameuse conférence de la London School of Economics (LSE) à Londres en 1967 jusqu’aux travaux les plus récents qu’il regroupe en trois grandes catégories : les pionniers, les classiques et les contemporains[8]. Cela l’amène à avancer une définition minimale déjà mentionnée : le populisme moderne est un illibéralisme démocratique, ou pour être encore plus clair, il « est toujours démocratique mais jamais libéral » (p. 35). Ce qu’il présente comme « a novel conceptualization » (p. 33) laisse le lecteur quelque peu sceptique surtout après avoir pris connaissance de la charge de l’auteur contre tous les travaux précédents. D’autant qu’avec des mots différents et d’autres méthodologies, Nadia Urbinati et Pierre Rosanvallon disent plus ou moins la même chose. Après avoir élaboré un cadre d’analyse des partis populistes correspondant à sa définition, Takis S. Pappas explicite ensuite ce qui distingue ceux-ci des formations non populistes dans lesquelles il range en plus des partis respectueux de la démocratie libérale, les partis « antidémocratiques » (historiquement, les partis fasciste et nazi, aujourd’hui Aube dorée en Grèce, le Front national, le Jobbik hongrois, le Front de gauche et autres partis communistes), les nombreux partis « nativistes » (le Rassemblement national, les Démocrates suédois, etc.) car ils ne remettent pas en cause la démocratie et les partis régionalistes qui ne prospèrent que sur le clivage centre-périphérie. Ces distinctions ne sont guère convaincantes et résultent davantage de la volonté de Takis S. Pappas de faire plier la réalité au cadre d’intelligibilité du populisme qu’il a tracé. Enfin, il propose un modèle interprétatif de l’émergence du populisme dans un contexte d’essoufflement des démocraties représentatives et de crise économique fondé sur un triptyque : un appel au peuple – lequel a trois acceptions « the little people », « the common people » et « the equitable native people » –, des leaders charismatiques et leurs politiques symboliques pour mobiliser l’électorat en le présentant comme une victime éternelle, en jouant sur son ressentiment, en lui proposant une forme de rédemption, et en forgeant une identité collective grâce à des « narratives ». Cette partie du livre moins originale que ce qu’affirme son auteur lui est indispensable pour asseoir sa recherche empirique.

Celle-ci constitue la deuxième partie de l’ouvrage. L’auteur étudie sept pays caractérisés par « a common legal and constitutional liberal tradition of some consequence » (p. 4) et dans lesquels les populistes sont restés au pouvoir au moins pour deux mandats électoraux successifs : l’Argentine de 1946 (Perón), la Grèce en 1981 (Papandreou) et 2015 (Tsipras), le Pérou en 1990 (Fujimori), l’Italie en 1994 (Berlusconi), le Venezuela en 1998 (Chávez), l’Équateur en 2007 (Correa), enfin la Hongrie en 2010 (Orbán). Il y ajoute le cas des États-Unis de Donald Trump, seule exception à son critère de deux exercices successifs du pouvoir. L’intérêt de ce choix est d’inscrire l’étude dans la durée, de couvrir l’Europe et les Amériques et de concerner des populismes différents, de droite et de gauche. On pourrait néanmoins discuter la notion de « tradition » de constitution libérale qui semble dans certains cas assez fragile ou récente (en Grèce et en Hongrie par exemple, pour ce dernier pays le livre de Roman Krakovsky souligne à satiété la faible expérimentation démocratique) et contester le cas italien au regard du critère retenu par l’auteur puisque Berlusconi n’exerça le pouvoir que quelques mois en 1994 et n’y revient pour une législature entière qu’en 2001, puis plus tard en 2008. Après avoir analysé en détail les raisons de l’accès au pouvoir des populistes dans ces pays, tous liés à des crises du système partisan et à l’existence de leaders puissants, Pappas étudie leurs façons de gouverner principalement dans les six premiers. La comparaison fait apparaître le rôle primordial des leaders, leurs stratégies de polarisation politique pour exacerber le conflit entre peuple et élites, leur volonté de contrôle de l’État en bousculant les institutions libérales et en réussissant parfois à promulguer de nouvelles constitutions illibérales, leur politique clientéliste pour asseoir leur base électorale et même l’élargir. Les électeurs populistes, selon lui, idéal-typiquement, sont moins informés, moins rationnels, moins responsables politiquement que les votants pour les partis libéraux (au sens large de l’expression) : on ne peut ici que déplorer l’absence d’une réelle enquête sociologique comparative pour étayer la démonstration. Enfin, dans son chapitre final, Pappas à partir de ses cas d’étude montre trois évolutions possibles des régimes populistes : ils peuvent devenir systémiques contaminant en quelque sorte toute la vie politique (Argentine, Grèce), se transformer en autocraties (Venezuela, Hongrie) ou échouer et être battues (Pérou, Équateur, Italie), mais d’autres leaders populistes peuvent par la suite resurgir (Italie). Face à ces régimes populistes, Pappas qualifie d’inefficaces toutes les méthodes de les combattre avancées jusqu’ici. Mais sa solution à lui – se doter de vrais leaders libéraux capables d’unifier l’opposition, de rénover le programme libéral, d’inventer de nouvelles « narratives », de refonder les organisations partisanes – semble une gageure. Le point d’accord que l’on peut avoir avec lui réside dans son constat : « nous vivons dans un moment critique de l’histoire » (p. 263). 

Aux populistes au pouvoir est également consacré l’ouvrage collectif du Centre de recherches internationales (CERI) dans une perspective différente de celle de Takis S. Pappas, puisqu’en rien modélisatrice et non fondée à proprement parler sur une méthodologie comparative systématique. Le livre nous invite à un tour du monde presque complet qui démontre l’ampleur prise par le phénomène populiste. Toutefois, certaines zones sont ignorées : le Maghreb, l’Afrique sub-saharienne, le Moyen-Orient. En revanche, les Amériques, l’Asie et l’Europe au sens large sont scrutées avec attention. Livre de recherche exigeant, Populismes au pouvoir, est aussi un outil de travail fort précieux puisqu’il est agrémenté de photos et enrichi de graphiques, de tableaux, de cartes édifiantes (notamment celles sur le vote centres urbains-périphéries au Royaume-Uni, aux États-Unis et en France, p. 26-27) ou encore de « focus » clairs, pédagogiques et complétés par une bibliographie (par exemple, sur la sociologie et la cartographie des électorats, Matteo Salvini, les partis populistes après les élections européennes de 2019 ou l’élection de Bolsonaro). L’ouvrage est organisé en cinq parties : « La conquête du pouvoir » avec l’Italie (où, à dire vrai, l’auteur, Jean-Louis Briquet, se concentre surtout sur le Mouvement 5 étoiles), la Pologne et le Pakistan ; « La dérive » avec une contribution sur la Thaïlande et une sur le Venezuela qui aurait pu trouver sa place dans la suivante « Populisme et autoritarisme » dédiée aux cas israélien, philippin, colombien et autrichien ; « La résilience des démocraties » s’intéresse aux États-Unis, au Japon et au Sri-Lanka ; « Les bases sociales » contient deux articles sur la Russie, un sur la Turquie et un sur l’Inde ; enfin la dernière étrangement appelée « Perspectives » ne contient qu’un article sur la politique étrangère de Donald Trump et un « focus » sur la manipulation de l’information pour accéder au pouvoir et y rester. Chaque article, précédé à chaque fois d’un court « chapeau » journalistique qui renforce encore l’aspect pédagogique de cette entreprise éditoriale, fournit une grande quantité d’information et livre le plus souvent des développements analytiques consistants.

Tous ces cas d’études sont précédés de trois textes des directeurs du volume. Alain Dieckhoff, Christophe Jaffrelot et Élise Massicart justifient leur travail et sa structuration par la multiplication des expériences populistes de gouvernement et l’impérieuse nécessité de comprendre celles-ci. Ils énoncent quelques points communs des différents cas d’étude rassemblés dans leur livre, qui recoupent souvent mais avec d’autres mots ce que Takis Pappas a aussi mis en lumière. En particulier, ils soulignent la possibilité du passage d’un régime populiste à l’autoritarisme (Pappas parle d’autocratie, Urbinati s’y réfère aussi comme Christophe Jaffrelot dans son propre texte). Cela soulève, de notre point de vue, quelques questions essentielles : comment cela se produit-il ? Est-ce une « dérive » ou le résultat d’une stratégie délibérée, un peu comme les communistes est-européens de l’après-Seconde Guerre mondiale qui parlaient de démocratie populaire pour mieux établir leurs dictatures ? Quand peut-on déterminer qu’un régime bascule dans l’autoritarisme si l’on en retient par exemple la définition classique de Juan Linz ?[9] Les auteurs observent aussi que les populistes se font souvent réélire, ce qui « reflète une érosion de l’attachement à la démocratie » (p. 10) mais qui là encore, selon nous, offre un champ d’investigation pour la recherche : celle-ci pourrait s’inspirer des travaux des spécialistes du fascisme et du nazisme (sachant que le populisme contemporain n’est pas un succédané de ceux-ci) qui ont reconstitué la manière dont s’est formé « le consensus » dont ils ont pu bénéficier à certains moments de leur histoire.

Alain Dieckhoff, après avoir rappelé différentes acceptions du peuple dans l’histoire et divers pays, note que pour les populistes le peuple est totalement souverain. Il analyse leurs conceptions du peuple en en soulignant les contradictions et considère que le populisme est hyper-démocratique mais pas libéral. Il converge donc avec les autres auteurs (sauf Tarragoni) que nous avons retenus pour cet article. Ensuite, à son tour, il se livre à une comparaison des populistes au pouvoir et estime que le populisme est appelé à durer du fait de la crise de la démocratie représentative, du creusement du clivage social et de l’incapacité des partis traditionnels à refonder des identités collectives. Christophe Jaffrelot pour sa part livre un état de lieux de la littérature sur le populisme, scrute les différentes formes empruntées par celui-ci, énonce les raison de la montée en puissance des populistes, pointe leur impact sur la démocratie et termine son propos par d’intéressantes réflexions sur les limites du populisme : limites internes – l’écart entre les promesses et les réalisations notamment en matière sociale lorsqu’ils sont au pouvoir – et limites externes dues à la résilience des institutions. 

Dans un autre genre, Olivier Dard, historien, Christophe Boutin, constitutionnaliste, et Frédéric Rouvillois, juriste, ont dirigé un volumineux dictionnaire des populismes comportant deux cent soixante-quatre notices rédigées par cent huit chercheurs venus de différentes disciplines et de divers horizons, hauts fonctionnaires, avocats et quelques journalistes politiquement engagés. C’est l’intérêt de cet ouvrage que d’embrasser très large, diachroniquement, synchroniquement et thématiquement, ce qui correspond à la volonté de ses responsables de parler des populismes. Néanmoins, cela soulève un problème car cette extension à tout ce qui a le moindre rapport avec le peuple en vient parfois à dissoudre la singularité politique du populisme, contredisant ainsi l’introduction du volume qui proclame que le populisme « se rattache à certaines des questions les plus fondamentales de l’histoire et de la philosophie politique » (p. 8). Selon ces rédacteurs, le populisme est une forme d’idéologie « qui prend pour point de départ la notion de peuple – laquelle est évidemment susceptible de flottements et de variations significatives –, et le postulat, essentiel, de la supériorité intrinsèque de ce dernier » (p. 27) ou encore une réaction à une menace contre le peuple, entendu dans sa triple dimension de plebs, d’ethnos et de demos : une réaction envers laquelle ils manifestent à l’évidence une grande compréhension qui confine parfois à une subtile, voire à une franche empathie. Mais puisqu’au final, ils renoncent à donner une définition claire et précise du populisme, les maîtres d’œuvre préfèrent approcher celui-ci sous toutes les facettes possibles. La moindre trace de peuple ou encore la moindre référence au peuple, de l’Antiquité à nos jours et sur presque tous les continents, fournit le prétexte à un article. De ce fait, l’ouvrage tend presque à devenir une sorte de recueil de tout ce que vous allez voulu savoir sur le peuple et le populisme sans avoir jamais osé le demander. Comme pour tout dictionnaire, sa lecture incite à un périple intellectuel charriant son lot de découvertes originales (une entrée, au demeurant fort bien troussée, est par exemple dédiée au tribun romain du XIVsiècle, Cola di Rienzo, d’autres à la Chasse ou au Débraillé) et stimulantes, notamment du fait d’une grande ouverture culturelle, ni justifiée ni explicitée dans l’introduction, avec des entrées évoquant la chanson, le roman, le théâtre, etc. D’autres s’avèrent plus que discutables. Ainsi, l’auteur du texte sur les « démocratures » non seulement considère qu’elles relèvent d’une critique « démocratique » du libéralisme et correspondent à des réalités culturelles et nationales intangibles, mais encore réussit l’exploit de ne jamais mentionner les atteintes aux libertés qui se produisent en Hongrie, en Pologne, en Turquie et en Russie. Certaines laissent perplexes comme l’entrée « Alcools » écrite avec un franc-parler digne des dialogues de films de Michel Audiard et qui entonne la vulgate de l’opposition entre les élites déconnectées du réel et le peuple porteur d’une saine vérité attestant sans doute l’esprit anarchiste de droite de son rédacteur. L’ensemble est très riche, fournit une quantité considérable d’informations et constitue donc un précieux outil de travail. On se dispensera de pointer les inévitables oublis, par exemple, il n’y a pas d’entrées consacrées en tant que telles au général Boulanger, à Sartre, au Bourdieu des dernières années, celles de La Misère du monde et des harangues aux postiers durant la grève de 1995, qui a eu un fort impact dans les milieux académiques, ou encore aux émotions et aux passions, pourtant registres fondamentaux de mobilisation des populistes. On ne pointera pas non plus l’occultation de références bibliographiques incontournables (par exemple, dans l’entrée consacrée au gaullisme les travaux de Serge Berstein, Gilles Le Béguec et Gaetano Quagliariello, dans la biographie de Berlusconi, ceux de Giovanni Orsina et James Newell). En revanche, on déplorera la tonalité de certaines contributions où pointent jugements de valeur et points de vue politiques explicites et nettement orientés – conservateur, traditionaliste, identitaire – tranchant avec la mise à distance nécessaire pour pareille entreprise éditoriale revendiquée de manière explicite par les concepteurs du Dictionnaire et qui, au demeurant, caractérise la plus grande partie des contributions.

Enfin, le livre de Roman Krakovsky consiste en une synthèse historique comparative sur l’Europe centrale et orientale, dans laquelle il intègre la Russie. Il consacre à celle-ci ses deux premiers chapitres pour évoquer les narodniki et la révolution bolchevique qu’il étudie jusqu’à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Puis il reconstitue l’histoire de l’Europe centrale et orientale du XIXsiècle jusqu’à la chute du communisme. Son dernier chapitre est consacré aux démocraties illibérales. Comme toute synthèse, celle-ci a d’incontestables mérites. Roman Krakovsky fournit une grande quantité d’informations et de précieux repères chronologiques. Il propose également des développements instructifs car très bien documentés, par exemple sur le communisme est-européen ou encore sur les évolutions de la période la plus récente. De même, son épilogue, solidement charpenté, dresse un bilan historique des évolutions de cette zone européenne, fait le point sur la situation politique présente et suggère des pistes d’action pour empêcher que le populisme de cette partie de l’Europe ne séduise la partie occidentale de celle-ci. Néanmoins, l’ouvrage présente des limites : certains chapitres, notamment ceux consacrés à la Russie et à l’URSS sont superficiels, rapides et pas toujours à jour du point de vue de la bibliographie. Enfin, le livre comporte des défauts, en l’occurrence assez sérieux. Ainsi, alors que le prologue donne un cadre interprétatif général à l’émergence du populisme au XIXe siècle dans cette partie du Vieux Continent en soulignant le poids de la paysannerie et de la crise de modernisation de cet espace au demeurant pas présenté avec précision, l’auteur n’indique ensuite presque plus aucune perspective d’ensemble sauf, de manière trop rapide, à la fin de ces chapitres. De ce fait, le livre tend à devenir un récit général de ce qui se passe dans cette vaste zone, avec une tournure par trop descriptive fut-elle bien menée. C’est d’autant plus dommage que son auteur disposait d’une problématique stimulante sur laquelle il revient dans sa conclusion consistant à mettre en exergue le rapport complexe qu’entretient cet ensemble européen à deux concepts politiques, ceux de peuple et de modernisation. Mais surtout, la notion de populisme qu’il mobilise avec une seule référence à Ernesto Laclau – « une manière de créer du lien social et de constituer une communauté politique » (p. 16) – est trop vague et trop vite expédiée, ce qui pose un problème majeur. En conséquence, le populisme semble souvent plaqué sur des réalités historiques qui lui échappent grandement : ainsi en est-il, pour se limiter à un seul exemple, au passage par ailleurs intéressant en lui-même car tiré d’un volume précédent de l’auteur, consacré à la lutte pour la paix des années 1950, en particulier en Tchécoslovaquie (p. 212-220). Cependant, pour un public français qui le plus souvent est fort ignorant de ce que l’on a longtemps appelé « l’autre Europe », ce livre a son utilité.

Il est clair que le populisme est un mot-valise qui pose problème, comme il en va par exemple de celui de terrorisme qui actuellement suscite les mêmes débats parmi les chercheurs pour savoir s’il faut l’utiliser ou le mettre de côté. On pourrait d’ailleurs appliquer au populisme ce que l’historien américain Richard Drake écrivait de manière ironique à propos du terrorisme : « The subjective character of terrorism is its chief trait. Terrorism, therefore, is much like pornography ; everyone develops a personal understanding of what these two terms mean, but no one can offer a universal definition[10]. » Pour autant, nous pensons que renoncer à utiliser le substantif représente une facilité. À l’inverse, y recourir a l’immense avantage de nous aider à appréhender un phénomène spécifique de mobilisation politique, au sens le plus large de cette expression, qui s’avère récurrent et en ce moment particulièrement étendu et persistant. Cela suppose de se confronter aux différentes théories et acceptions qui en ont été proposées, d’en donner une définition opératoire et de continûment adopter une démarche empirique qui prenne en compte toutes les variétés possibles que le populisme prend selon les contextes historiques, les pays où il se développe, les caractéristiques politiques, sociologiques et culturelles qu’il revêt, les répertoires d’action qu’il emprunte, les formes organisationnelles qu’il adopte, les pratiques qu’il engendre, les leaders dont il se dote, etc. Avec également un souci constant de dégager diachroniquement et synchroniquement les continuités et les ruptures du populisme, ses points communs et ses différences. La tâche est ardue, indécise, incertaine, risquée même, mais pourtant nécessaire. Sociologues, politistes, philosophes, historiens ou anthropologues s’y emploient en ouvrant de nouveaux chantiers de recherche, et nous en avons nous-même mentionnés quelques-uns au fil de cet article[11]. Il ne saurait être question ici d’en dresser un premier bilan. En revanche, il nous semble nécessaire de pointer une forme de dérive des travaux sur le populisme dont chacun des chercheurs qui s’y intéresse doit être conscient. Le risque, inhérent à tout sujet chaud, – dans le passé, ce fut par exemple le cas du communisme –, est de prendre position par rapport à l’objet d’étude : pour défendre la démocratie libérale et donc critiquer le populisme qui la mettrait en danger, ou au contraire revendiquer le potentiel démocratique du populisme et en appeler à changer la démocratie représentative, ou encore à exprimer son empathie fondamentale avec les manifestations venues « du bas » pour parler comme le politiste Pierre Ostiguy, auteur au demeurant d’articles pénétrants sur la dimension socio-culturelle du populisme[12]. Ne pas juger le populisme, ne pas le disqualifier, ne pas le mépriser, ne pas le stigmatiser, ne pas l’encourager demeurant des règles de bases, des impératifs indépassables du moins dans la recherche. Bref, autant que faire se peut, s’efforcer de respecter « la neutralité axiologique » s’avère indispensable.

Pour citer cet article : Marc Lazar, « À propos du populisme », Histoire@Politique, n° 42, septembre-décembre 2020 [en ligne : www.histoire-politique.fr]

Notes :

[1] Un exemple parmi tant d’autre : Thomas Piketty, Capital et idéologie, Paris, Seuil, 2019, p. 1105-1109.

[2] Voir par exemple Stéphane Courtois, Nicolas Werth, Jean-Louis Panné, Andrzej Paczkowski, Karel Bartosek, Jean-Louis Margolin, Le livre noir du communisme. Crimes, terreur, répression, Paris, Robert Laffont, 1997 et Michel Dreyfus, Claudio Ingerflom, Roland Lew, Claude Pennetier, Bernard Pudal, Serge Wolikow (dir.), Le Siècle des communismes, Paris, Éditions de l’Atelier, 2010. Remarquons que les auteurs du Dictionnaire des populismes avaient dirigé en 2017 un Dictionnaire du conservatisme.

[3] Par exemple, Nadia Urbinati, « Democracy and Populism », Constellations, 5 (1), 1998, p. 110-124 et Democracy Disfigured : Opinion, Truth and the People, Cambridge (MA), Harvard University Press, 2014.

[4] Voir notamment Claude Lefort, L’invention démocratique : les limites de la domination totalitaire, Paris, Fayard, 1994. 

[5] Pierre Rosanvallon, Le peuple introuvable. Histoire de la représentation démocratique en France, Paris, Gallimard, 1998.

[6] Je précise que je fais partie des auteurs critiqués par Federico Tarragoni. Dans ce long chapitre, il s’emploie à relever des erreurs de ceux qu’il critique. À notre tour, remarquons qu’il en commet : ainsi, le parti démocrate italien n’est pas un « parti social-démocrate » (p. 99) et le référendum en Italie sur la monarchie ou la République a eu lieu le 2 juin 1946 et pas en 1948 (p. 135).

[7] Tarragoni est donc à l’opposé de Federico Finchelstein, From Fascism to Populism in History, (Oakland, University of California Press, Réed 2019, 330 p.). Celui-ci, dans un livre discutable, s’intéresse d’un point de vue transnational aux relations complexes qui, dans l’histoire jusqu’à nos jours, se nouent entre le fascisme et le populisme considérant donc qu’il y a un lien nodal entre les deux. On constate qu’à chaque fois que Tarragoni cite Finchelstein, c’est en isolant des bouts de phrase où ce dernier souligne les différences qui existent mais pas celles où il pointe les points communs.  

[8] Une grande conférence consacrée au populisme s’est tenue les 20 et 21 mai 1967 à la London School of Economics. Y participaient de prestigieux chercheurs et intellectuels comme Isaiah Berlin, Ernest Gellner, Leonard Schapiro, Alain Touraine, Franco Venturi, Peter Wiles. Un « verbatim report » de 86 pages de cette conférence et de ses débats a d’abord été édité sous le titre London School of Economics. Conference on Populism. May 20-21 1967. Puis deux ans plus tard a été publié un livre : Ghita Ionescu, Ernest Gellner, Populism. Its Meanings and National Characteristics, Londres, Weidenfeld & Nicolson, 1969. Cette conférence et ce livre sont presque toujours cités dans les livres ou articles consacrés au populisme.

[9] Juan Linz (1926-2013), sociologue politique, est l’un des plus grands théoriciens des régimes totalitaires et autoritaires. En français, voir Juan Linz, Régimes totalitaires et autoritaires, Paris, Armand Colin, 2007.

[10] Richard Drake, The Revolutionary Mystique and Terrorism in Contemporary Italy, Bloomington, Indiana University Press, 1989, p. XIV.

[11] Signalons ici Cristóbal Rovira Kaltwasser, Paul A. Taggart, Paulina Ocha Espejo, Pierre Ostiguy (eds.), The Oxford Handbook of Populism, Oxford, Oxford University Press, 2017, 724 p. Ce monumental volume de science politique est fort instructif et suggestif.

[12] Pierre Ostiguy, « La révolte de ceux du ‘bas’ », https://esprit.presse.fr/article/pierre-ostiguy/la-revolte-de-ceux-du-bas-42641 [consulté le 12/10/2020]. Il déclare : « Je me perçois du côté du « peuple », ou du moins du populaire […] ». À lire Pierre Ostiguy, « Populism : A Socio-Cultural Approach », The Oxford Handbook of Populism, op. cit., https://www.researchgate.net/publication/321001711_Populism_A_Socio-Cultural_Approach [consulté le 12/10/2020].

Marc Lazar

Professeur d’histoire et de sociologie politique, Marc Lazar est directeur du Centre d’histoire de Sciences Po. Ses recherches portent sur les gauches, la politique en France et en Italie et sur les populismes. Il a récemment publié avec Ilvo Diamanti, Peuplecratie. La métamorphose de nos démocraties (Paris, Gallimard, 2019) et avec Mathieu Fulla, European Socialists and the State in the Twentieth and Twenty-First Centuries (Cham, Palgrave Macmillan, 2020).

Mots clefs : peuple ; populisme ; populistes ; démocratie libérale et représentative ; sciences sociales et populisme ; people ; populism ; populists ; representative liberal democracy ; social sciences and populism.

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  • ISSN 1954-3670