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Comptes rendus
   

Anne Kraatz, Le commerce franco-russe. Concurrence et contrefaçons, de Colbert à 1900,

Paris, Les Belles Lettres, 2007, 448 p.

Ouvrages | 18.07.2008 | Alexandre Sumpf
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Les éditions des Belles Lettres entament avec cet ouvrage de commande une série consacrée à l’histoire du commerce extérieur de la France. L’objectif est ici de resituer les échanges entre deux des principales puissances européennes de l’époque moderne et contemporaine, dans une perspective diplomatique et économique à la fois. La Russie, qui apparaissait d’autant plus immense qu’elle se cachait aux confins du continent, a très été tôt considérée par les Européens comme une terra incognita aux infinies possibilités d’exploitation – un Eldorado du commerce, de l’investissement financier et du transfert de technologie. A partir du XVIIe siècle, les grandes nations marchandes que sont la France, l’Angleterre, la Hollande et la Prusse rivalisent pour pénétrer ce territoire.

L’ouvrage choisit la synthèse et la narration plutôt qu’une aride et complexe étude statistique ; il met en évidence dans le temps long les constantes des rapports commerciaux entre la France et la Russie, pour mieux dégager les opportunités qui ont pu être saisies et celles qui restent encore à créer aujourd’hui. Anne Kraatz étudie 250 années dans l’ordre chronologique, scindé nettement en deux parties. La première se focalise sur les progrès de la Compagnie française de Russie, fondée en juillet 1669 sur décision de Colbert et disparue en 1789 ; la seconde porte sur le XIXe siècle.

L’auteur démontre que loin d’être la terre promise attendue, la Russie a plus bénéficié de ses rapports avec la France que cette dernière, sauf à l’époque de Colbert. Le commerce maritime et le vin français conquièrent alors l’Europe sous l’impulsion du ministre, pas mécontent que Jean Goosen, un Hollandais, l’aide à concurrencer la marine et les comptoirs de son propre pays. Par la suite, ce sont surtout l’Angleterre et la Prusse qui sont en compétition pour la suprématie sur le marché impérial. Tout comme la France, leur balance commerciale avec la Russie n’en est pas moins très déficitaire. En revanche, les volumes des échanges français sont largement inférieurs à ceux de ces concurrents : les négociants nationaux rechignent à se déplacer jusqu’en Russie pour y vendre directement aux consommateurs.

Surtout, au fur et à mesure des années, la France voit s’accroître sa dépendance envers la fourniture de matières premières par la Russie. Le lin et le chanvre, les fourrures et le cuir, les métaux – le bois et les céréales, principalement, affluent en masse dans les ports français. En revanche, les produits nationaux, la plupart du temps chers et luxueux (champagne, soieries, articles de Paris, parfums, etc.), sont au mieux consommés en petite quantité, au pire contrefaits par les concurrents européens, puis par les Russes eux-mêmes. La grande crise économique de la seconde moitié du XIXe siècle, aggravée en Russie par l’émancipation forcée des serfs (1861), précipite cette évolution.

Pourtant, certains produits achetés en France sont très bien revendus en Russie… par des négociants allemands ou même américains (à la fin du XIXe siècle). Eux prennent le temps de comprendre les modes de consommation, de s’initier aux règles presque asiatiques de marchandage, de s’immerger dans la langue et les mœurs locales. Ils savent aussi jouer sur les prix pour gagner des marchés, un à un ; tandis que les Français, infatués de la qualité supérieure de leurs produits, se reposent sur leur réputation et rechignent à commercer.

Anne Kraatz met bien en lumière l’incompétence et l’indécision des décideurs économiques et du pouvoir politique français, coupables d’avoir toujours privilégié une politique globale, au détriment du patient travail d’approche des agents de la Compagnie – comme M. La Vie – puis des grandes entreprises françaises. En dépit des mises en garde régulières envoyées par les agents dépêchés en Russie, qui connaissaient très bien le terrain et ses aspérités, les dirigeants du pays ont toujours été persuadés que la proximité culturelle avec l’élite russe, francophone, aboutirait à ce que la France soit commercialement favorisée.

Surtout, les négociants français, qui parvenaient à imposer leurs conditions à une royauté sans grande autorité au XVIIIe siècle, ont ensuite plus d’une fois été mis en difficulté : les impératifs diplomatiques les contraignent à sacrifier leur compétitivité au profit de traités d’amitié à la vie courte. Ainsi, dans les années 1890, l’épargne des Français a-t-elle été livrée à trop bon compte aux industriels russes, pour sceller une alliance franco-russe acceptée du bout de lèvres par les économistes du tsar – qui préféraient de loin consolider les rapports avec une Allemagne en plein triomphe industriel. Et cette amitié affichée n’a jamais empêché la Russie de relever ses barrières douanières quand cela lui était favorable, même en pleine phase de libéralisme (années 1860). Tandis que la France, elle, était souvent forcée d’avoir recours aux matières premières russes, quitte à approfondir la crise du marché national, mal défendu lui par un protectionnisme improvisé (années 1890).

L’auteur dénonce aussi de manière convaincante un dernier cliché à la vie dure : celui de l’influence française en matière de transfert intellectuel et technologique. En effet, les ouvrages scientifiques allemands étaient plus achetés et lus que leurs équivalents français ; les machines anglaises, puis allemandes et américaines, équipaient plus souvent la Russie que les inventions françaises. Par exemple, le Transsibérien est construit par les Américains alors que jusque dans les années 1850, la France était en avance sur les autres nations dans le domaine ferroviaire. Les importants investissements financiers consentis par les Français ont donc donné des résultats mitigés : l’argent a été dépensé au profit d’entreprises étrangères concurrentes, la rémunération des prêts, faible, a été stoppée net par la Révolution d’Octobre.

Anne Kraatz s’appuie pour l’essentiel sur les sources consulaires conservées dans les archives françaises du ministère de la Marine et du ministère des Affaires étrangères. On lit avec intérêt les rapports et la correspondance de Barthélémy de Lesseps pendant la Révolution française, de M. de Boislecomte qui décrit la foire de Nijny-Novgorod en 1823 ou du vicomte de Vallat dans les années 1850. On constate combien étaient lucides ces agents français transplantés en Russie et combien ils étaient peu écoutés en France.

Un seul regret, peut-être, à l’issue de cette synthèse claire et précise qui ne mentionne pas, étrangement, l’aventure de Frédéric Le Play dans les années 1840. On aurait aimé y voir décrit le quotidien du consommateur russe confronté aux produits français et la stratégie impériale non au seul prisme des impressions françaises, mais renseigné par des sources autochtones – mémoires, rapports, etc. Même si le titre annonce nettement le sens des échanges, la démonstration de leur déséquilibre croissant aurait dans doute été enrichie des perceptions croisées des deux nations.

Notes :

 

Alexandre Sumpf

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  • ISSN 1954-3670