Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

Judith Bonnin, Les voyages de François Mitterrand. Le PS et le monde (1971-1981),

Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2014, 338 p.

Ouvrages | 16.07.2015 | Quentin Gasteuil
  • imprimer
  • version pdf
  • réduire la taille du texte
  • augmenter la taille du texte

PUR, 2014Issu d’un travail de master 2 primé à la fois par la Fondation Jean-Jaurès et l’Institut François-Mitterrand, l’ouvrage de Judith Bonnin apporte la preuve, s’il en était besoin, que bien des choses restent à dire sur François Mitterrand, le Parti socialiste et leur action politique dans la décennie qui les mène d’Épinay à l’Élysée. Les voyages de François Mitterrand. Le PS et le monde (1971-1981) s’empare d’un objet historique singulier : les quatre-vingt-huit déplacements politiques hors des frontières hexagonales d’un premier secrétaire socialiste aux ambitions présidentielles affichées.

L’enjeu ? Contribuer à l’exploration d’un champ historiographique encore en friche : « la politique internationale du Parti socialiste durant la décennie 1970 dans sa "globalité" » (p. 16). Judith Bonnin fait en effet « l’hypothèse que ces voyages [sont] la partie émergée de l’iceberg formé par toutes les relations internationales du parti, tout en ayant conscience que celles-ci ne se réduis[ent] pas à ces seuls déplacements » (p. 17). Elle précise qu’elle souhaite « appréhender un internationalisme plus large que celui de François Mitterrand, "l’internationalisme socialiste" », bien que son étude en « dresse […] un tableau nécessairement partiel » (p. 17). Ce travail ambitieux vise donc, à partir d’un objet a priori restreint, à élargir la focale pour saisir tout ce que ces voyages ont à nous dire sur les relations entretenues par le PS avec le monde.

Méthodologiquement, cette étude puise ses outils et ses questionnements dans les renouvellements de l’histoire des relations internationales, par l’approche transnationale, et dans ceux de l’histoire politique, réinterrogée sous l’angle du culturel. S’appuyant sur des sources variées (archives du Parti socialiste, presse écrite et audiovisuelle, témoignages écrits et oraux), Judith Bonnin explore tout d’abord sous l’angle thématique les caractéristiques générales de ces voyages, avant de se pencher sur leur déroulement concret et les enjeux politiques qu’ils revêtent. Enfin, elle met en avant ce qu’ils révèlent de la pensée internationale tant du Parti socialiste que de son premier secrétaire.

Entre 1971 et 1981, les voyages politiques, c’est-à-dire ceux qui « engagent […] François Mitterrand en tant que personne publique et personnalité politique » (p. 31), se déploient selon des modalités diverses. Un tableau synthétique bienvenu de ce corpus est proposé en annexe. Si l’auteure précise qu’il « n’existe pas de "voyage-type" » (p. 27), elle distingue des types de voyages, caractérisés par leur degré d’officialité, leur durée, leur destination ou les raisons du déplacement (réunions de l’Internationale socialiste, découverte de modèles politiques, visites aux partis frères, etc.). Ces contours variables répondent à des logiques, des nécessités et des enjeux divers, tant pratiques que politiques. Parmi les individus qui accompagnent François Mitterrand, une typologie est opérée entre voyageurs réguliers, occasionnels ou accompagnateurs. Leur présence dans les délégations répond à des critères bien précis, et la composition de ces groupes est toujours savamment pensée. Le secrétariat international du PS joue un rôle central dans l’orientation, la préparation et l’organisation des voyages du premier secrétaire et, partant, dans la « diplomatie partidaire » (p. 18) du PS. Cette fonction s’incarne pour beaucoup dans son titulaire, très présent dans les délégations, qu’il s’agisse de Robert Pontillon entre 1971 et 1979, ou de Lionel Jospin qui lui succède avant de prendre la tête du parti en 1981. Pour ces déplacements à l’étranger, financés majoritairement par le PS, plusieurs réseaux internationaux peuvent être activés, dans le Parti comme en dehors de celui-ci.

Comment se déroulent, in situ, ces voyages ? Pour certains d’entre eux, ils revêtent une dimension touristique dans laquelle les préoccupations politiques sont évidentes. Cependant, les délégations socialistes sont, par leur nature et leur fonction, les actrices d’un tourisme politique original qui ne s’inscrit pas pleinement dans les cadres historiographiques des voyages politiques (chronologie, étapes touristiques) : « Ni simples militants, ni intellectuels engagés, ni responsables diplomatiques, les voyageurs socialistes sont ainsi des figures touristiques hybrides » (p. 117). Si les enjeux de ces déplacements sont nombreux pour les pays hôtes, ils le sont aussi pour les socialistes. En effet, les voyages permettent de mettre en place des stratégies d’identification (mais aussi de distinction) par rapport à une « communauté voyageuse » (p. 128), conférant au PS et à son premier secrétaire une envergure nationale et internationale. Au-delà du tourisme politique, c’est bien évidemment la rencontre d’interlocuteurs étrangers qui est au premier rang des préoccupations socialistes. Qui rencontrer ? Un soin particulier est apporté à ce choix, car il s’agit d’assurer autant que faire se peut la « symétrie » (p. 135) des délégations en présence, comme d’opérer un arbitrage entre les possibles interlocuteurs. Les modalités, la forme de l’échange et les sujets abordés sont variables et dépendent de plusieurs facteurs : causes et objectifs du voyage socialiste, pays d’accueil, hôtes, contexte politique français et international ou encore refus de la polémique et recherche du consensus. Ces déplacements sont inégalement couverts par les médias nationaux, mais il n’en demeure pas moins que « le PS a une réelle politique de gestion de ses rapports avec les journalistes » (p. 183). Au cœur de celle-ci, Claude Estier, journaliste de formation et secrétaire national du PS à la presse et à l’information (1971-1979). Alors que François Mitterrand et son parti se convertissent progressivement au marketing politique dans les années 1970, leur rapport aux médias évolue en conséquence. Leur communication, très maîtrisée, passe par différents canaux : annonces de voyages, communiqués finaux, conférences de presse, interviews. Mis sur le devant de la scène dans la couverture nationale des déplacements socialistes, le premier secrétaire l’est encore plus dans L’Unité, principale publication du parti à destination des Français. Le PS valorise ces voyages pour promouvoir sa stature gouvernementale et sa capacité à définir sa propre politique étrangère par le biais, entre autres, d’une « diplomatie partidaire » concurrente de la diplomatie officielle. La communication sur ces événements lui permet en outre de souligner l’envergure internationale de François Mitterrand dans le cadre d’un processus de présidentialisation, et de conforter son image d’homme de gauche.

Les voyages du premier secrétaire  sont révélateurs, en dernier lieu, de la géographie mentale du Parti socialiste. À l’échelle nationale, ses déplacements internationaux sont considérés par la majorité au pouvoir comme une concurrence faite à la diplomatie officielle, voire une ingérence dans celle-ci. À gauche, ces voyages et les réactions qu’ils suscitent donnent à voir, indirectement, la nature évolutive des relations PS-PCF au cours de la décennie 1970. Au-delà des frontières, ils contribuent essentiellement à l’acquisition progressive par le PS d’une place de premier choix dans la communauté socialiste internationale. Au sein même du parti, ces déplacements favorisent le développement de « l’internationalisme concret » (p. 239) : instauration ou renforcement d’amitiés et de réseaux, échanges de diverses natures (documentation, envoi de délégués lors des congrès, groupes de travail en commun, etc.). Voyages et discours contribuent, en plus de la définition d’un espace physique, à dresser la « carte mentale » (p. 250-252) du Parti socialiste – en tout cas celle de François Mitterrand et de sa majorité – et à mettre en avant sa spécificité. Pour l’auteure, « […] la sectorisation du monde par les socialistes mêle les typologies continentales, économiques, civilisationnelles et politiques et construit ainsi un modèle original » (p. 258). Original, d’abord, par rapport aux catégories alors en vigueur (Est, Ouest, Tiers Monde). Original aussi, à certains égards, par rapport aux considérations internationales de la défunte SFIO, en ce qui concerne l’Amérique latine, Israël, le monde arabe, les régimes communistes européens, les blocs rivaux par exemple. La volonté de rupture par la construction d’une nouvelle identité socialiste sur le plan de l’internationalisme apparaît, de ce fait, clairement. Judith Bonnin met en lumière une hiérarchisation socialiste du monde en trois groupes fondamentaux, malgré des nuances internes à ceux-ci : les deux grandes puissances, les pays développés et l’Europe, le « Tiers Monde ». Et si, malgré des nuances, la sensibilité internationale des socialistes incline globalement vers l’Europe et le « Tiers Monde », cela a bien partie liée avec la diplomatie voyageuse de François Mitterrand durant la décennie 1970.

On l’aura compris, il est difficile de ne pas souscrire à l’hypothèse séduisante de Judith Bonnin selon laquelle les voyages de François Mitterrand – et la « diplomatie partidaire » qu’ils révèlent – seraient la face visible d’une politique internationale du Parti socialiste beaucoup plus vaste conduite pendant  la décennie 1971-1981. L’auteure y consacre d’ailleurs son travail de thèse en cours. Au-delà d’un objet « voyages » disséqué avec soin, ce sont toutes les potentialités heuristiques qu’il revêt que cette étude particulièrement étoffée permet de saisir. On constate ainsi que les déplacements du premier secrétaire, saturés d’enjeux politiques de tous ordres, révèlent et entremêlent tout à la fois les échelles nationale et internationale, des mobilités concrètes et des représentations, des logiques médiatiques et des intérêts partisans. S’ils sont judicieusement mis en regard avec le contexte politique hexagonal, l’auteure n’hésite toutefois pas à ramener ces voyages à leur juste mesure et à ne pas majorer leurs conséquences dans la stratégie de présidentialisation mitterrandienne. En outre, par les angles d’approche qu’elle adopte, Judith Bonnin apporte une riche contribution à l’édification, de plus en plus dynamique, d’une histoire culturelle du politique. L’histoire du socialisme français, entre autres, y trouve indéniablement de nouveaux éclairages.

Les voyages de François Mitterrand, construit autour de trois parties et huit chapitres richement documentés, offre à qui s’y plonge un chemin clair et progressif vers l’appréhension complète de l’objet étudié. La plume efficace de Judith Bonnin, capable de révéler aussi bien les hommes que les idées, conjuguée à des citations finement choisies, rendent la lecture limpide et agréable. Deux points méritent d’être soulignés et d’être mis au crédit de l’auteure : d’une part, la diversité des ressources contenues dans sa « boîte à outils historienne » (cartographie, statistiques, autres sciences humaines, concepts divers, etc.) ; d’autre part, une très honnête prudence, explicitée, dans le traitement des nombreuses sources mobilisées. Cela lui permet d’en bien distinguer les limites et les lacunes, ainsi que d’éviter les raccourcis et les généralisations hâtifs. Finalement, il s’agit ici d’un travail de master remarquable à mettre, à titre d’exemple, entre les mains de tout étudiant souhaitant entamer des recherches en histoire politique contemporaine.

Quentin Gasteuil

imprimer

Newsletter

  • Consultez fréquemment les rubriques dynamiques de cette colonne. Elles sont régulièrement mises à jour.

Champ libre

  • Histoire@Politique est également disponible sur CAIRN
  • lire la suite

Partager

  • ISSN 1954-3670