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Comptes rendus
   

Stuart Bergerson, Leonard Schmieding (dir.), Ruptures in the Everyday. Views of Modern Germany from the Ground,

New York-Oxford, Berghahn Books, 2017.

Ouvrages | 03.12.2019 | Patrick Farges
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L’ouvrage édité par Andrew Bergerson et Leonard Schmieding est l’aboutissement d’un projet éditorial de longue haleine (six ans) et particulièrement original : la rédaction collaborative a impliqué pas moins de vingt-six historien-nes dont les objets d’étude, les spécialités et les méthodologies respectives sont parfois très divergentes. Il n’a donc pas été facile d’aboutir à un récit historique à partir de ces points de vue éclatés : c’est d’ailleurs ce que soulignent les coordinateurs du collectif.

Malgré cette hétérogénéité assumée, liée aussi à la perspective « d’en bas », fragmentée, on perçoit toutefois deux influences qui structurent le tout : d’une part, celle de l’Alltagsgeschichte (histoire du quotidien) telle qu’elle était défendue depuis les années 1980 par le regretté Alf Lüdtke. L’Alltagsgeschichte s’est construite autour de trois axes : penser la compatibilité entre « superstructure » et « infrastructure » (pour reprendre un vocabulaire qui n’a plus beaucoup cours aujourd’hui) ; mettre l’accent sur les interactions au niveau micro, en ce qu’elles font la dynamique sociale ; étudier les rapports de pouvoir diffus au sein des espaces vécus (Lebenswelten) des acteurs. L’autre influence transversale est celle du « tournant narratif » en histoire, qui a mis l’accent sur le caractère foncièrement plurivocal (et souvent contradictoire) des récits historiques.

L’ouvrage est centré sur les « ruptures » (politiques, sociales, biographiques) que l’Allemagne a connues au cours du XXe siècle avec, pour point de départ de la réflexion, la transition postsocialiste la plus récente : celle qui s’est opérée dans les années 1990 après la chute du Mur. Le cas allemand semble en effet particulièrement pertinent pour étudier les phases de transition : de la guerre à l’après-guerre ou bien de sociétés dictatoriales, accompagnées de violences de masse exercées et subies, à la post-dictature. Il s’agit ici d’étudier les changements dans l’horizon d’attente des acteurs au quotidien. La périodisation retenue est celle d’un « court XXe siècle » élargi (par rapport à la définition qu’en donnait Eric Hobsbawm), débutant avec la Première Guerre mondiale et se poursuivant jusqu’à nos jours. Soulignons toutefois que la majorité des exemples traités proviennent de la période nazie (1933-1945) et de la République démocratique allemande (1949-1990).

Le premier chapitre, intitulé « tournant », qui sert d’introduction substantielle au volume, insiste sur la fluidité des recompositions identitaires qui s’opèrent lors de ces ruptures historiques. Les « ruptures du quotidien » (c’est là le titre de l’ouvrage) se font sentir à cinq niveaux : les destructions matérielles ; les ruptures biographiques ; les ruptures institutionnelles ; les ruptures cognitives et interprétatives chez les acteurs ; les ruptures de l’identité et du moi social. Ces niveaux d’analyse servent à structurer l’ouvrage en huit chapitres, tous rédigés à plusieurs mains. Nous ne nous attarderons pas sur le second chapitre, « soi », qui ne fonctionne pas vraiment avec le reste de l’ouvrage, en raison de son fort ancrage dans une histoire intellectuelle. Les chapitres suivants sont intitulés : « relations interpersonnelles », « familles », « objets et culture matérielle », « institutions », « antisémitisme », « mondes violents », « appropriations de l’espace ». Le dernier chapitre, qui synthétise ce que l’ouvrage apporte en termes de réflexion sur la narrativité en histoire, fait office de conclusion générale.

Dans le cadre du présent compte rendu, il est évidemment impossible de revenir sur chacun des chapitres in extenso. L’aperçu donné ici sera nécessairement subjectif. C’est à partir du chapitre « familles » qu’on entre dans le cœur de la problématique. La famille est pensée comme l’intersection de dynamiques de pouvoir interpersonnelles dépassant les liens affectifs stricto sensu. C’est aussi le lieu d’une traduction personnelle et d’une transmission de normes sociales, étatiques, dans une forme de politisation de l’ordinaire (p. 98). Les exemples traités sont la famille ouvrière dans l’Allemagne des années 1880 aux années 1930, ou encore les rites funèbres familiaux en RDA comme moyen de démontrer (ou non) son alignement vis-à-vis du régime socialiste.

Le chapitre « institutions », également passionnant, s’attache à décortiquer le fonctionnement organisationnel en contexte dictatorial. Ainsi les organisations recèlent-elles pléthore de relations de loyauté et de pouvoir internes, souvent contradictoires : elles contribuent à façonner au quotidien les actions des individus. C’est un éclairage sur la « vie quotidienne des institutions » (p. 144) qui est ici proposé, en ce qu’elles poursuivent des objectifs affichés, mais surtout des buts implicites. Les exemples traités sont l’association caritative catholique Caritas dans l’Allemagne nazie, l’organisation nazie « Le travail dans la joie » (Kraft durch Freude) ou encore le camp de concentration de Majdanek, où la notion de « travail concentrationnaire » permet de mieux saisir l’éventail des violences quotidiennes. Le chapitre repose la question de savoir jusqu’où l’individu participe d’un soutien au système, quand il fait preuve d’un « zèle anticipatoire » et à partir de quand, au contraire, son « quant à soi » (terme par lequel on peut traduire le concept d’Eigensinn proposé par Alf Lüdtke) le conduit à se positionner à la marge. Pour autant, peut-on alors parler de « résistance au système » ? Ces questions dépassent évidemment l’histoire du nazisme et des dictatures.

Le chapitre « mondes violents » constitue une discussion poussée de la nouvelle historiographie des violences de masse, telles qu’elles furent exercées dans l’« Est nazi » (Nazi East est le terme que propose l’historienne Elizabeth Harvey en 2003), c’est-à-dire les territoires est-européens qui passèrent sous domination nazie durant la guerre. Dans cet espace particulier, des violences qui semblaient monstrueuses ailleurs devinrent rapidement banales. Il s’agit donc de comprendre comment des acteurs se sont adaptés au quotidien à ce niveau de violence, participant ainsi des « mondes violents ». Les auteur-rices identifient ainsi le genre comme un opérateur important de ce basculement, mais aussi des formes d’envie sociale, poussant certaines personnes vers de véritables « carrières de violence » qui pouvaient se révéler individuellement émancipatrices, la violence génocidaire se trouvant alors inextricablement liée au sens de soi et à l’identité sociale.

L’ouvrage constitue une gageure : réussir à écrire un opus cohérent, où la voix auctoriale de l’Historien-ne (avec un grand « H ») disparaît au profit du collectif. Rien que cela rend l’ouvrage intéressant à lire – en particulier pour un lectorat français, habitué à un débat dominé par un petit nombre de figures intellectuelles articulant un récit historique, mais rarement invitées à débattre de leurs sources, de leur méthodologie et, surtout, des cadres interprétatifs (restant la plupart du temps implicites) mis en œuvre. L’ouvrage est évidemment aussi une lecture importante pour les spécialistes de l’histoire du nazisme, de l’Allemagne et de l’Europe centrale.

Patrick Farges

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  • ISSN 1954-3670