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Comptes rendus
   

Sylvain Dufraisse, Les Héros du sport. Une histoire des champions soviétiques (années 1930 – années 1980),

Paris, Champ Vallon, 2019, 328 p.

Ouvrages | 26.11.2019 | Rachel Mazuy
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Les héros du sport, une histoire des champions soviétiques, l’ouvrage que Sylvain Dufraisse, maître de conférences à l’Université de Nantes, a tiré de sa thèse de doctorat, garde toutes les qualités d’un travail universitaire érudit. S’appuyant sur de multiples sources (notamment des sources institutionnelles soviétiques sur l’ensemble de la période étudiée), des entretiens et une bibliographie russe, anglo-saxonne et française très maîtrisée, le recueil aborde presque toute la période soviétique (des années 1930 aux années 1980), en s’intéressant à l’histoire de ces champions dont le régime a voulu faire des héros. Le livre appartient très clairement à cette école historiographique qui veut dépasser le conflit entre une approche « totalitaire » et une approche « sociétale » de l’URSS. S’il s’interroge évidemment sur les spécificités du régime soviétique, il n’en montre pas moins comment l’URSS n’échappe pas à une histoire plus globale, où circulations et transferts avec l’Occident ne peuvent pas seulement s’envisager dans le contexte de la guerre froide.

L’auteur mobilise dès lors tout à la fois l’histoire de l’URSS, l’histoire et la sociologie du sport[1], tout en n’hésitant pas à aller du côté de l’histoire des représentations et des cultures visuelles (ses analyses sur l’iconographie corporelle, notamment dans la peinture réaliste socialiste, sont tout à fait passionnantes).

Cet ouvrage foisonnant et captivant développe donc des thématiques novatrices par bien des aspects. Il retrace pour cela, à la fois l’histoire des champion(ne)s soviétiques dans leur ensemble, et des parcours individuels.

Il montre ainsi que, dès les années 1930, tout en développant un discours en rupture avec le « sport bourgeois », les Soviétiques se sont efforcés d’imiter les champions occidentaux pour améliorer les performances de leurs propres sportifs. C’est la période où l’on s’attache à promouvoir la biomécanique, en s’inspirant par exemple du tennisman Henri Cochet que les instances sportives gouvernementales filment lors de sa visite en URSS. Le tennis, « sport bourgeois » par excellence dans les pays occidentaux, ne l’est plus en URSS puisqu’il est développé pour les masses, proclame la propagande !

Par ailleurs, Sylvain Dufraisse prouve aussi que, si les sportifs soviétiques évoluent dans un cadre de concurrence conflictuelle avec les pays occidentaux durant cette période de la guerre froide (prise au sens large), la gestion des sportifs est finalement assez similaire à celle des pays occidentaux.

Aussi, dès le départ, ce modèle spécifique fait naître des tensions entre un individualisme lié à la nécessité de remporter des victoires (en particulier dans les sports individuels) et un esprit collectif (l’athlète doit avant tout servir de modèle et encourager la promotion du sport auprès des masses) qui réprouve « l’individualisme bourgeois ». Très tôt, dès les années 1940, se profile une lutte contre « le syndrome de stars » ou « l’esprit de caste » de ces « héros » qui doivent également montrer leur supériorité intellectuelle, et non seulement physique. Ce qui ne va pas sans poser des problèmes, dans la mesure où ces « mauvais garçons » sont parfois chéris par leur public.

En effet, tous les sportifs n’arrivent pas à se conformer à ce modèle idéal du champion dévoué à la tâche, patriote, mais aussi cultivé, dur à l’effort, responsable et soucieux du collectif avant tout. Dans des passages qui font indubitablement penser au discours médiatique suscité par la grève des footballeurs français à Knysna au moment de la coupe du monde de football de 2010[2], Sylvain Dufraisse évoque plusieurs affaires concernant des sportifs, venant souvent de milieux populaires et jugés sévèrement comme des enfants gâtés par les institutions sportives et les médias soviétiques (la carrière du jeune footballeur Edouard Anatoliévicth Strelstov[3] en est un bel exemple).

Ces jeunes Soviétiques sont pourtant bien des privilégiés, et on ne peut que penser là encore à des problématiques actuelles, quand on lit les passages sur les tentatives de réguler des gratifications de match qui peuvent atteindre plusieurs milliers de roubles au début des années 1950 (sommes considérables à l’époque). De même, les équipes, les institutions sportives sont en concurrence entre elles, même si on ne parle pas encore de « transferts » de joueurs. Cependant, les spécificités du régime communiste sont bien là. Les équipes concurrentes sont celles du NKVD (Dynamo) ou de l’Armée (CDKA)..., les rétributions honorifiques servent la propagande du régime (les sportifs émérites se voient, dès 1934, donner le titre de « Maître émérite des sports de l’URSS »), et les rétributions matérielles pourraient faire sourire (services à thé, équipements sportifs) si on n’oubliait pas l’économie de pénurie que connaissent les Soviétiques ordinaires dans les années 1940et 1950.

Avec l’intégration de l’URSS dans les compétitions sportives internationales, le sport soviétique s’internationalise (cela s’accélère à partir de 1952)[4]. Les champions vont donc être de plus en plus confrontés à l’étranger, ce qui se traduit par l’apparition de tout un ensemble de tensions liées à la guerre froide. Pour reprendre l’expression de Sylvain Dufraisse, ils font alors partie du petit groupe des Soviétiques « entre deux mondes ».

Il leur faut se conformer à l’image idéale qu’on attend d’eux et être capables de répondre aux attaques de la presse occidentale. Il s’agit en particulier d’infirmer leur professionnalisme (déguisé sous forme de bourses, ou d’emplois fictifs) face aux médias occidentaux.

En utilisant à la fois les archives, les médias (presse, films...) et des entretiens, Sylvain Dufraisse réussit à la fois à nous faire revivre les itinéraires de ces champions, et à mettre en valeur les représentations occidentales, dont certaines ont pesé tout à la fois sur l’histoire du sport soviétique et sur celle du sport en général.

En 1976, période brejnévienne d’une « société apaisée » et empreinte d’un conservatisme moral, les principaux traits de l’attitude idéale du champion soviétique, qui se sont peu à peu affinés, sont désormais clairement définis. Il s’agit de défendre l’honneur et la dignité des citoyens soviétiques et d’affirmer la primauté sportive de l’URSS. Le champion soviétique exemplaire doit donc, à l’étranger, se conformer à un ensemble de règles, certaines rappelant celles qu’ils doivent observer chez eux : être ponctuel, rester en lien permanent avec leur ambassade, rendre compte de leurs allées et venues en dehors du village olympique, éviter les contacts non officiels, ne pas vendre ou échanger des biens, donner une image positive de leur pays et payer leurs achats... L’encadrement contrôle les incidents éventuels, étouffés en conséquence par les traducteurs.

Certains de ces incidents, qui avaient pu prendre un tour diplomatique, ont en effet laissé des traces durables. C’est le cas de l’arrestation par la police londonienne de la lanceuse de disque Nina Ponomarëva pour un vol de couvre-chefs et de serre-tête dans un C&A en 1956. Pour la presse occidentale, il était facile d’exploiter l’événement comme le signe de l’attraction de la société de consommation occidentale et donc de sa supériorité face à la pénurie du camp de l’Est. Il y a un avant et un après Nina Ponomarëva.

À partir des années 1960, le sportif soviétique exemplaire doit avant tout être modeste et simple, ce qui va induire des grilles de lecture idéologiques dans la presse occidentale. Modeste et simple devient souvent « mystérieux, ténébreux et réservé », alors que le sportif américain s’affirme de plus en plus exubérant et souriant. Ce caractère serait pour certains journalistes la preuve du contrôle d’un État oppresseur (grille de lecture totalitaire), dont l’entraînement mécaniste fascine et révulse tout à la fois (les hockeyeurs soviétiques sont perçus comme des robots par certains médias).

Un autre élément important de ces images de guerre froide reste la question de la subversion des identités sexuelles. Avant la Seconde Guerre mondiale, les normes physiques sont peu débattues en URSS, le contexte social valorise ouvrières et tractoristes, et donc les corps féminins musclés aux épaules carrées. Or, dès cette époque, dans le monde occidental, la présence féminine dans les stades entraîne des remarques sur des morphologies jugées trop peu féminines. Dans les années de guerre froide, et surtout au cours des années 1960, cette question provoque une stigmatisation des championnes venant de l’Est. Des règles du Comité international olympique (CIO) vont ainsi progressivement être imposées pour féminiser les sportives, provoquant parfois des examens gynécologiques et morphologiques très humiliants. Et, alors que le discours genré change en URSS (condamnant des femmes devenues trop masculines et, inversement, des hommes jugés trop féminins), les Soviétiques vont tenter de répondre à cette question en modifiant la mise en valeur de leurs championnes. En schématisant, on passe alors des lanceuses de disque virilisées (donc l’égal des hommes) et magnifiées dans les tableaux de Deneika ou Samokhvalov des années 1930, à une valorisation de plus en plus accrue des gracieuses gymnastes ou des patineuses artistiques.

Cette question amène évidemment à celle du dopage que Sylvain Dufraisse contextualise en rappelant que l’obsession pour un sport propre est récente et que la pratique des stimulants a très tôt accompagné le développement du sport de haut niveau (usage d’amphétamines et d’hormones aux États-Unis et en Allemagne dès les années 1930), sans oublier que l’utilisation de produits dopants est longtemps restée largement autorisée. Mais la multiplication des allégations et la survenue de décès vont marquer les esprits (le cycliste danois Kurt Jensen aux Jeux olympiques de Rome en 1960) et entraîner les premiers contrôles internationaux à partir de la fin des années 1960. Dans ce cadre, il montre qu’alors même que dès le début des années 1970, des programmes soviétiques de lutte anti-dopage sont mis en place, et que la pratique reste encore largement partagée par l’ensemble des compétiteurs à l’échelle mondiale, le dopage soviétique (et plus largement celui des sportifs de l’Est) devient un lieu commun de la presse occidentale, provoquant une forte hostilité à l’égard du champion soviétique en général.

L’autre problème sensible lié à la guerre froide est celui des défections. Dans un contexte où la dénonciation des atteintes aux droits de l’homme est de plus en plus prégnante, et où les sportifs, même de l’Est, sont de plus en plus médiatisés[5], va se poser la question des transfuges. Après avoir envisagé l’impunité relative des sportifs les plus célèbres[6], dont seules les transgressions ultimes vont provoquer des sanctions (la contrebande d’icônes en profitant de compétitions sportives à l’étranger du basketteur Alexandre Belov), Sylvain Dufraisse se penche sur les cas de défections. Il rappelle que, même si les quelques affaires ont été fortement médiatisées, les transfuges restent malgré tout des exceptions[7], ce qui distingue l’URSS des démocraties populaires. Il prouve aussi que ces rares défections sportives (cinq épisodes recensés dont deux tentatives) sont tardives, et les mobiles très divers (l’arrêt ou le frein dans une carrière, une passion amoureuse, des considérations matérielles), mais finalement peu idéologiques.

Dans les derniers chapitres centrés sur la fin de la période soviétique (les années Brejnev), l’auteur explique enfin que l’optimisation de la préparation physique devient de plus en plus forte et s’accompagne d’un tour de vis moral, répondant tout à la fois à l’éthique soviétique et à une volonté de contrôle des incidents qui ont émaillé les périodes précédentes. La préparation est planifiée des années à l’avance et elle doit servir de lieu de pré-sélection des futurs champions, également soumis à des programmes éducatifs et culturels où l’attachement à la « mère-patrie » doit se trouver renforcé (sans que disparaisse celui qui est porté aux « petites patries »[8]). Aussi, à partir du milieu des années 1960, la « Grande guerre patriotique » devient-elle un thème essentiel. Les héros de la Seconde Guerre mondiale sont ainsi mis en parallèle avec les champions, nouveaux héros de ces temps de paix. Dans ce « tour de vis moral », les komsomols jouent un rôle fondamental en perpétuant l’idéal sportif établi dès les années 1930. Mais alors que le contrôle de la police politique est présent dès le départ, il y aurait bien un « moment bréjnévien » où les procédures disciplinaires seraient les plus abouties. Pour mener à bien ce contrôle des sportifs, on s’appuie d’abord sur les entraîneurs et sur les chefs de délégation. Principaux responsables du respect de cet ordre moral, ils participent pleinement au système de surveillance des champions en disposant d’une autorité véritable. Ce « contrôle mutuel » dispose par ailleurs de multiples intermédiaires (parmi lesquels les proches des sportifs) et mobilise aussi les champions eux-mêmes dans une forme d’auto-contrôle (« surveillant et surveillé »). Cette multiplication de contrôles assure alors le respect de l’ordre moral et politique voulu.

On aboutit alors à une période de promotion de parcours extraordinaires de citoyens soviétiques certes modèles, mais « ordinaires ». L’héroïsation des sportifs reflue ainsi dès la fin des années 1950, quel que soit le vecteur (cinéma, arts plastiques avec les tableaux de Dimitri Zhilinsky...), même si la promotion du sportif issu du peuple se maintient. Or, le mode de vie de ce groupe social désormais clairement institué (formation, titres, sélections, rémunérations, parcours) se distingue de plus en plus nettement de celui de ses compatriotes.

Les dernières années du régime et les premières années de la Russie post-soviétique ne peuvent donc voir qu’éclater ce modèle (désengagement de l’État) que le président Poutine, dans une volonté de puissance retrouvée, a essayé de reprendre à son actif.

Les Héros du sport, une histoire des champions soviétiques remet donc profondément en cause une partie des stéréotypes que l’on pouvait avoir sur les athlètes soviétiques, en posant des questions qui restent aujourd’hui encore très actuelles.

Notes :

[1] En lien notamment avec les recherches conduites par Paul Dietschy et David Ranc au séminaire « Sports, cultures et sociétés » du Centre d’histoire de Sciences Po.

[2] Bertrand Julien, « La fabrique des footballeurs : la fabrique de "mauvais garçons" ? », Mouvements, 2014/2 (n° 78), p. 63-71. DOI : 10.3917/mouv.078.0063. URL : https://www.cairn.info/revue-mouvements-2014-2-page-63.htm [lien consulté le 28/10/2019].

[3] Sa carrière est interrompue par une accusation de viol (qui le conduit en camp), dont on pense aujourd’hui qu’elle a été ourdie par le KGB.

[4] Pour la première fois l’URSS participe aux Jeux olympiques, faisant une entrée tonitruante en obtenant la 2place.

[5] La jeune gymnaste Olga Korbut est ainsi américanisée par la presse américaine pour qu’elle puisse être légitimement admirée.

[6] Olga Korbut peut donc se prêter sans être punie à ce qu’attendent d’elle les Américains : montrer ouvertement sa prédilection pour la mode occidentale et la culture de masse.

[7] David Caute, The Dancer defect, the struggle for Cultural Supremacy during the Cold War, Oxford University Press, 2003, p. 470.

[8] Les Républiques périphériques de l’URSS.

Rachel Mazuy

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  • ISSN 1954-3670