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Comptes rendus
   

Vénus noire, d’Abdellatif Kechiche

Films | 09.12.2010 | Gabrielle Costa de Beauregard
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Vénus noire est un film difficile qui nous parle d'un autre temps, à partir du moulage du corps d'une femme arrivée en Europe en 1810, morte en 1815, et, fait incroyable, est resté exhibé jusqu'en 1976, en France [1] . En 1994, à la fin de l'apartheid, l'Afrique du Sud demande la restitution des restes de Saartje Bartman. Cette demande se heurte à un refus des autorités et des scientifiques français au nom du patrimoine inaliénable du musée de l'Homme et de la Science. Ce n'est que le 29 janvier 2002 qu'une proposition de loi présentée au Sénat et visant à permettre à la dépouille de Saartje Bartman de retourner dans son pays est adoptée [2] . Il s'agit « d'accomplir un devoir de mémoire, en particulier par rapport au fait colonial et reconnaître... les erreurs qui entachent cette période de l'histoire, en particulier s'agissant de l'esclavage qui a constitué un crime contre l’humanité [3]  ». Le spectateur est confronté à des pratiques d'un autre temps, celui du XIXe siècle, au début duquel des pratiques, comme celle des zoos humains par exemple, étaient jugées naturelles, tolérées tandis qu'elles sont aujourd'hui fermement condamnées, voire criminelles. Un siècle enfin au cours duquel vont prendre forme des contestations sociales, telles que le féminisme, l'anti-esclavagisme, reprenant les droits de l'Homme proclamés en 1789 et oubliés par la science, mouvements qui prendront une forme politique au XXe siècle.

Des Lumières à l'obscurantisme, la persistance du XIXe siècle

Le film s'ouvre sur la démonstration d'un célèbre naturaliste, anatomiste protestant, directeur de la ménagerie du Muséum [4] , élève du naturaliste Buffon (1707-1788), Georges Cuvier (1769-1832) dont la carrière se concentre sur la classification non plus des minéraux et des plantes mais des animaux et des êtres humains. La première génération d'anthropologues qui, profitant des expéditions sur le continent noir, va classer, mesurer et répertorier différentes tailles d'ossements humains, de crânes, voire examiner des êtres humains ramenés en Europe. Ils affichent une ambition de classement des différents peuples du monde en fonction de particularités physiques objectivement mesurables. Observant des différences biologiques entre les « races », et en particulier entre les peuples dits indigènes et les peuples européens, ils en concluent une infériorité des premiers par rapport aux seconds. A l'observation du crâne de la Vénus hottentote, Cuvier note qu'il est « déprimé et comprimé », ce qui le condamne « à une éternelle infériorité ». Il note également que c'est le crâne le plus proche de celui du singe qui lui ait été donné à contempler. Pour cette génération d'anthropologues, ces peuples indigènes ne peuvent pas connaître la civilisation [5] . En Angleterre, c'est le siècle de Charles Darwin (1809-1882) et de la théorie évolutionniste. Dans l'histoire européenne, les scientifiques sont des hommes dominateurs, et jusqu'au XVIe siècle en Angleterre, que les femmes ne sont pas des êtres humains, c'est-à-dire douées de conscience. On trouve encore au début du XXIe siècle des articles scientifiques pour expliquer que le cerveau de la femme est plus petit que celui de l'homme. Certains psychologues cliniciens expliquent que les hommes et les femmes seraient deux espèces différentes (voire notamment la Gestalt Therapie ou l'impact des neurosciences sur les psychothérapies [6] ) puisque leurs cerveaux sont différents, tandis que des neurobiologistes discutent de la soi-disant aptitude moindre des femmes pour les sciences dans une revue comme Sciences et Avenir [7] .

Les scientifiques qui achètent la possibilité d'observer Vénus au sens biologique, de la mesurer, ne pensent pas que cette personne ait un cerveau, des émotions, de la pudeur, tout juste a-t-elle un crâne. Ils ne comprennent pas qu'elle ne souhaite pas montrer son sexe, ses parties intimes. Les participants aux soirées libertines ne pensent pas non plus que Vénus puisse avoir de la pudeur. Ils et elles s'émerveillent devant ses capacités musicales innées, retrouvant ainsi un autre mythe, celui de l'enfant qui naît en sachant jouer de la musique ou chanter. Une contre-vérité dans laquelle l'éducation n'a pas sa place. Qui n'a pas pensé au mythe du bon sauvage de Jean-Jacques Rousseau dans les scènes de spectacle, présentant la Vénus noire comme une demi-sauvage ? La référence au siècle des Lumières est directe : c'est à la suite de la lecture d'un essai sur Diderot, dans lequel le témoignage d'Elisabeth de Fontenay appelait à enterrer les restes de Saartje Baartman au cimetière du Père-Lachaise, que le réalisateur entreprend de faire des recherches qui le conduiront à faire ce film.

Le film Vénus noire est une succession de scènes où l'exploitation sexuelle d'une femme, à peine considérée comme un être humain, à des fins de plaisir et d'excitation de groupes ne choque pas tant que l'intéressée semble consentante. Par ailleurs, celles et ceux qui prennent plaisir à exploiter, à voir, à toucher, ne se mettent pas à la place de celui ou de celle qui subit leur excitation, leurs attouchements, de celui ou de celle qui est humilié(e). La conscience est connue, l'inconscient est encore à découvrir, avec l'émergence de la psychanalyse. L'inconscient ou la vie intérieure ne sera exploré qu'à la fin du XIXsiècle au début du XXe siècle (Sigmund Freud, 1856-1939). La naissance d'une conscience est symbolisée dans le film par le procès que tentent de faire les représentants de la société des africanistes, défenseurs des peuples africains, premiers ethnologues et anthropologues britanniques.

Le plus difficile pour notre conscience est sans doute d'être constamment confronté à des scènes d'humiliation de la même personne, sans relâche et de façon toujours plus dégradante, comme avec acharnement. Le réalisateur eût-il varié les personnages humiliés, cela aurait-il été moins difficile à regarder ? Mais Abdellatif Kechiche n'est pas complaisant avec le spectateur, il ne nous épargne rien.

La force de son film est d'aborder, dans le contexte du XIXe siècle, des questions qui touchent notre société en ce début du XXIe siècle. Le réalisateur, pour sa part, dit que « c'est l'histoire de Saartje qui traverse le temps et reste très actuelle ».

Parmi les nombreux sujets de notre société que le film aborde, figure celui des femmes et du travail, plus précisément, l'univers du spectacle et des femmes.

Dans une interview [8] , Abdellatif Kechiche explique qu'il a choisi la transe, danse très rapide qui demande une grande concentration et un rythme musical qui permet de dépasser l'exhibition et l'humiliation [9] . Transcender la souffrance par l'art ? La succession des scènes est aussi conçue comme une sorte de mélodie – lancinante – que chacun percevra avec sa sensibilité.

Du rôle de l'actrice et des spectateurs

Yahima Torres incarne Saartje Baartman qui joue le rôle de la Vénus noire ou la Vénus hottentote. Les spectateurs, ce sont les figurants qui composent les foules qui se pressent au spectacle et c'est aussi vous et moi. Nous sommes tous concernés et choqués par ce qui arrive à cette femme noire.

Kechiche dit : « Je m'interroge sur la responsabilité de celui qui regarde ». Suggère-t-il que le spectateur est voyeur ? Est-ce le réalisateur et sa caméra qui sont les voyeurs ? C'est le thème du film Peeping Tom de Michael Powell (1960), dans lequel le meurtrier filme l'expression de terreur de la victime avant de mourir. De la même façon, nous ne voyons pas le sexe de Vénus mais nous voyons son visage, son regard, ses larmes, sa conscience et ses émotions. Ce que nous voyons est le jeu de l'actrice Yahima Torres, tandis que les naturalistes – ni même ses défenseurs au procès – ne voyaient pas le désarroi ou la colère dans le regard de Saartje Bartman. Seuls les concepts de justice, de plaisir ou la passion naturaliste animaient les protagonistes de ces sinistres pratiques du début du XIXe siècle. C'est donc le pouvoir du cinéma et le jeu des acteurs qui nous donnent à voir autre chose et qui nous interpellent.

Le film est une succession de scènes (trop peut-être), dans lesquelles Vénus est appelée à jouer presque toujours le même rôle, avec toutefois des variantes. La mise en scène de foire est destinée à la comparer délibérément à un animal : enfermée dans une cage, l'actrice Vénus est appelée à sortir au son de la voix de son maître et invitée à effectuer des mouvements emprunts à la fois de grâce et de sauvagerie. Vient le moment de l'humiliation ultime, lorsque les spectateurs sont appelés à toucher son postérieur. Pour oublier ce qu'elle subit, Saartje boit. Mais elle déteste que les gens la touchent et le fait savoir à son metteur en scène. Son maître hollandais la bat alors qu'elle cherche à interpréter le rôle qu'elle aimerait avoir, celui d'une artiste. Les mises en scène en France ont lieu dans des salons. Vénus est amenée à jouer la demi-sauvage musicienne et talentueuse avant que d'être chevauchée par celles et ceux qui le souhaitent, comme un cheval. Elle deviendra dans un ultime show, non seulement objet des fantasmes des spectateurs mais sexe à toucher, ce qui la fera pleurer tandis que son maître français l'insulte et la bat. La dernière mise en scène est au bordel. Elle meurt malade et seule dans une chambre et après sa mort, son corps est vendu une dernière fois, aux naturalistes du Muséum.

Les spectateurs varient quant à eux : spectateurs anglais à la foire, spectateurs français de salons mondains et libertins puis spectateurs de maison close. Dans l'interview citée plus haut, il est dit que « la pratique des exhibitions s'étend sur un temps très long ». Expositions coloniales, foires humaines, théâtres, cinéma. Abdellatif Kechiche va jusqu'à dire que le cinéma, vecteur de stéréotypes racistes, a pris le relais des zoos humains. Mais n'est-ce pas le propre du spectacle que de mettre en scène les bizarreries et étrangetés ainsi que les réactions humaines qui peuplent le quotidien, et le rôle du metteur en scène, du réalisateur que de représenter ce qui l'interpelle ?

Ce qui est certain, c'est que le spectateur que nous sommes n'éprouve aucune empathie pour aucun des personnages. Nous sommes extérieurs, cela ne nous concerne pas. Et pourtant...

Des femmes qui assistent au procès du protecteur de Saartje Bartman réagissent très vigoureusement lorsque celle-ci prétend consentir à ce qui lui est demandé pendant le spectacle, au motif qu'elle est une actrice. Un groupe de femmes se récrie et jure que ce n'est pas cela être actrice, ce n'est pas accepter un rôle dégradant.

Ce « spectacle » dans lequel la jeune femme témoigne au procès intenté contre son « protecteur » est une autre mise en scène dans le film qui nous donne à entendre des points de vue de société. Ici nous pouvons faire le lien avec L'Esquive, précédent film d'Abdellatif Kechiche, où un groupe de jeunes apprend le théâtre de Marivaux.

Ce qui nous dérange le plus peut-être est que le film parle de faits et de pratiques qui existent encore dans notre société européenne du XXIe siècle : la prostitution, la violence et le mépris à l'égard des femmes, le racisme, le trafic d'êtres humains et de leurs organes.

La valeur marchande d'un être humain, voilà ce que nous aimerions oublier, ce que nous souhaiterions éradiquer. Or cela existe toujours et nous y sommes confrontés. Pire, l'acceptation par des femmes et des hommes d'avoir cette valeur marchande et de vendre leurs corps et leurs organes. Saartje Bartman accepte bien de faire partie de ce système marchand : elle passe d'un maître à un autre et l'argent passe de mains en mains. On nous dit qu'elle en voit la couleur mais quel pourcentage et pour faire quoi ? Certainement pas assez pour être libre et cesser ce commerce. Juste pour acheter des gants colorés et des chapeaux. Cela nous fait penser à la situation de femmes aujourd'hui, prisonnières des canons de beauté et du paraître, dans lequel passe tout l'argent péniblement gagné.

Vénus a une complice irlandaise, esclave de son maître français, dont la vie est tout aussi atroce : elle fait l'objet de paris qui exigent d'elle qu'elle boive jusqu'à épuisement des verres de whisky dans un bar où hurle la foule, comme autour d'un combat de coqs. L'alcoolisme est un autre signe du XIXe siècle où la pauvreté fait des ravages en Angleterre.

Le film semble vouloir nous montrer un paradoxe humain profond : la valeur marchande des êtres est une façon de sociabiliser, d'être ensemble à un spectacle, de rassembler ou de diviser une foule, de faire carrière pour le maître, de gagner – ou de perdre, c'est selon – sa vie pour l'être exploité.

Y a-t-il, dès lors, responsabilité du spectateur ?

Dans le tréfonds de notre âme, ce qui nous gène le plus est la noirceur que l'on pourrait y trouver. Dans Le Passage de la nuit, Haruki Murakami fait dire à l’un de ses personnages « À force de fréquenter le tribunal, d'assister à des procès, un intérêt pour ces affaires et pour leurs protagonistes s'est développé en moi... les gens que l'on jugeait étaient forcément différents de moi. Il y a une barrière haute entre le monde dans lequel je vis et le leur… il n'y a aucune chance que je commette un crime. Je pouvais donc assister au procès en parfait touriste, cela ne me concernait pas. À force de fréquenter le tribunal, d'écouter les récits des témoins, je me suis senti déstabilisé au fond de moi. J'ai commencé à penser que ce fameux mur entre les deux mondes, il se pourrait qu'il n'existe pas, qu'il ne soit une cloison en papier très très fin. Peut-être on ne se rend pas compte qu'à l'intérieur de nous l'autre côté a déjà commencé à s'introduire en douce [10] . »

N'avons-nous pas peur d'être concerné en regardant Vénus noire ? Pouvons-nous vraiment rester impassible en pensant être étranger au racisme et à l'exploitation des êtres ? Comment aurions-nous agi si nous avions vécu au XIXe siècle ? Comment réagirions-nous si nous assistions aujourd'hui à un spectacle tel que celui qui est montré dans ce film ?

Un des grands mérites de ce film est de nous interpeller sur notre époque, de nous amener à réfléchir sur nous-mêmes, sur notre société et sur les limites de ce qui est acceptable et accepté du point de vue des droits humains.

Notes :

[1] De 1817 à 1994, le moulage de plâtre, le squelette et les bocaux contenant les organes génitaux et le cerveau de Saartje Bartman sont exposés au musée de l'Homme à Paris jusqu'en 1976 puis relégués dans les réserves.

[3] L'esclavage en France est aboli le 27 avril 1848.

[4] Ouvert en 1790, le Muséum national d'histoire naturelle est un établissement français de recherche scientifique et de diffusion de la culture naturaliste. Son équivalent en Grande-Bretagne est le British Museum.

[5] Ce n'est qu'en 1952, avec la publication de Race et histoire, que Claude Lévi-Strauss reviendra sur cette notion de diversité et échelle des cultures, transformant ainsi l'anthropologie.

[7] Sciences et Avenir, hors série, n°159, juillet 2009, p. 42-46.

[8] Interview d'Abellatif Kechiche par Auréliano Tonet, dans « Venus noire, une histoire de violences », supplément spécial Trois couleurs, Mk2 multimédia.

[9] Référence à son film précédent La Graine et le Mulet, avec notamment la scène de danse du ventre, interprétée par Hafsia Herzi.

[10] Haruki Murakami, Le Passage de la nuit, Paris, Belfond, 2007.

Gabrielle Costa de Beauregard

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  • ISSN 1954-3670