Histoire@Politique : Politique, culture et société

Le dossier

Les oppositions aux réformes éducatives de l'après-Mai 1968

Coordination : Yves Verneuil

« Dans le sens inverse de l'histoire » ? Les résistances aux réformes éducatives de l'après-Mai 1968

Yves Verneuil

Cet article est une introduction au dossier sur les résistances aux réformes éducatives de l’après-Mai 1968. En dépit de la profusion des publications concernant le moment 1968, peu d’études se sont intéressées aux acteurs et aux mouvements s’étant montrés hostiles à ces ces réformes, voire franchement opposés. Les réformateurs ont bien davantage retenu l’attention des chercheurs. Ce déséquilibre historiographique a pour effet de limiter la compréhension de l’action gouvernementale : en effet, les gouvernements successifs ont dû choisir de prendre ou non en considération l’influence de ces hommes et de ces groupements. Surtout, ce déséquilibre historiographique s’est souvent accompagné d’une vision simpliste rangeant sans distinction dans la même mouvance tous les mouvements réputés « conservateurs ». Les résistances aux réformes éducatives ont pourtant été de nature diverse, et l’extrême gauche a elle aussi été concernée. Aussi bien la période a-t-elle été marquée par un fort entremêlement entre d’une part les questions pédagogiques et universitaires et d’autre part les questions politiques – un entremêlement qui a d’ailleurs contribué à faire oublier que la plupart des réformes proposées après Mai-juin 1968 avaient été préparées avant. Au demeurant, Mai-juin 1968 continue aujourd’hui d’être considéré par certains comme un moment de rupture expliquant les maux dont souffrirait l’école française.


« Mai 1968 en perspective » Ruptures et continuités, accélérations et résistances à la réforme dans le champ éducatif (1968-1975)

Jean-François Condette

Dans l’enseignement supérieur, Mai 68, par la loi Faure, a des conséquences très importantes qui mettent à mort les anciennes facultés et les universités nées en 1896, même si la rénovation ne va pas au terme de ses promesses en ce qui concerne l’autonomie et la pluridisciplinarité. Dans l’enseignement primaire et secondaire, l’effet est davantage d’accélération, rendant plus urgente la mise en œuvre de réformes déjà définies et parfois expérimentées dans les années 1960. On peut penser à la réforme de l’enseignement du français ou des mathématiques, aux logiques de l’éveil mises en place dans le primaire. Mais il faut aussi relever un troisième effet de Mai 1968 qui devient un ralentisseur des réformes dans le champ éducatif par l’affirmation rapide d’une volonté de remettre en cause les décisions issues de mai et par une mise en débat permanente des questions liées à l’éducation.


Les enjeux de la participation dans le monde universitaire de la loi Faure à l’abrogation de la loi Sauvage (1968-1981)

Arnaud Desvignes

Les événements de Mai 1968 aboutissent au vote de la loi Faure en novembre 1968. Celle-ci doit se traduire par une refonte de l’enseignement supérieur français. La « tyrannie des facultés », héritée de l’Université napoléonienne, doit céder la place à des universités pluridisciplinaires dotées chacune de statuts propres et d’un président élu par les étudiants et toutes les catégories d’enseignants. Le mode de direction des universités et la répartition des pouvoirs au sein de chaque établissement sont donc profondément modifiés. Or, les règles relatives à la participation furent âprement discutées durant les mois qui précédèrent le vote de la loi Faure comme durant les années qui suivirent. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle cette loi fut modifiée en 1975 et en 1980 avant que le ministre socialiste Alain Savary ne décide en 1981 d’abroger ces amendements. Notre article a pour ambition de présenter l’évolution de la législation en matière de participation entre 1968 et 1981 et la manière dont elle est appliquée dans les universités, tout en présentant et en expliquant les reproches adressés à l’auteur de la loi Faure ainsi qu’à ses partisans durant cette période.


Les « réactionnaires » à Nanterre aux lendemains de Mai 68

Charles Mercier

Cet article est focalisé sur Nanterre, la ville universitaire de banlieue parisienne où Mai 68 a pris naissance. Il analyse le comportement de ceux qui y ont frontalement rejeté les changements apportés par la révolte des étudiants : la diminution du pouvoir professoral au profit des assistants et des étudiants, la légitimation des activités politiques et la pluridisciplinarité. Après leurs tentatives avortées de restauration, les « réactionnaires » de Nanterre ont oscillé entre le repli défensif et la dénonciation des violences et des dysfonctionnements.


Les gauchistes et la question de la participation dans les universités

Philippe Buton

Si la gauche parlementaire accepte de participer à la gestion des universités, prévue par la loi Edgar Faure de 1968, la totalité de l’extrême gauche le refuse mais pas toujours pour les mêmes raisons. Certains considèrent la loi comme réformiste, tandis que d’autres la perçoivent comme réactionnaire, voire fasciste. Mais cette condamnation de la loi renvoie également à trois autres éléments : la vision gauchiste de la lutte des classes, de la démocratie et, enfin, de l’Université elle-même. En dernière instance, le comportement majoritaire des groupes gauchistes témoigne de la croyance dans la rapide venue de l’échéance révolutionnaire.


Les députés contre la « chienlit » dans l’Éducation nationale (1969-1973)

Bernard Lachaise

En juin 1968, les élections législatives donnent une écrasante victoire au pouvoir, les seuls gaullistes disposant de la majorité absolue. La loi Edgar Faure réformant l’Université ne met pas fin à la contestation entre l’hiver 1970 et le printemps 1973. Des députés – principalement gaullistes – dénoncent l’agitation dans les facultés et les lycées mais aussi les innovations pédagogiques. Le ministre de l’Éducation nationale, Olivier Guichard, œuvre pour que le maintien de l’ordre n’empêche pas les réformes, seul remède profond à la crise à ses yeux. Les critiques des « gaullistes d’ordre » illustrent la difficulté de réformer l’Éducation nationale et les tensions internes à la majorité au pouvoir, notamment face au souci réformateur du Premier ministre Chaban-Delmas.


Les comités de défense de la République (CDR) et l’Éducation en 1968-1969. Entre combat contre la subversion marxiste et volonté réformiste

François Audigier

Les Comités de défense de la République (CDR), apparus fin mai 68, entendent exprimer la majorité silencieuse qui refuse le désordre orchestré par une « subversion marxiste » supposée toujours active. Dans cette lutte, le secteur éducatif occupe une place centrale. Les enjeux politiques y sont forts dans la mesure où, via l’éducation secondaire et supérieure influencée par l’extrême gauche, toute une génération serait manipulée idéologiquement. L’étude analyse le discours idéologique et l’action militante des CDR (information, infiltration et résistance active dans les lycées et campus), observe les moyens engagés, les relais associatifs utilisés, les résultats obtenus. Elle souligne aussi le caractère ambivalent de ce discours CDR qui combine une volonté d’autorité avec une aspiration au progrès. Cette dualité s’observe lorsque le mouvement doit se positionner face à la loi d’orientation d’enseignement supérieur d’Edgar Faure.


La presse de l’après-68 face à l’évolution de l’école : du malaise à la consécration d’une lecture idéologique

Yann Forestier

L’analyse d’un corpus d’articles de journaux relevés systématiquement entre 1968 et 1984 montre que l’attention des acteurs des débats éducatifs se concentre, après les événements de Mai 68, sur les manifestations d’un « malaise » lié aux évolutions de l’école. On constate également que les réponses politiques apportées à ces difficultés peinent à mobiliser autour d’une démarche constructive. Ces malentendus favorisent une lecture idéologique de la situation, à la faveur de la structuration progressive de la dénonciation du « pédagogisme soixante-huitard », posture critique radicale dont le caractère consensuel, établi en 1984, fixe un cadre durable aux débats publics sur l’éducation.

 


Des gardiens de l’ordre établi dans l’enseignement secondaire ? Le SNALC, la CNGA et la Société des agrégés face aux conséquences de Mai 1968

Yves Verneuil

Le Syndicat national des lycées et collèges (SNALC), Confédération nationale des groupes autonomes de l’enseignement public (CNGA) et la Société des agrégés se sont montrés hostiles aux réformes qui ont suivi Mai 68. Cependant, le discours de la CNGA et du SNALC est plus politique que celui de la Société des agrégés : ces deux syndicats estiment nécessaire de lutter non seulement pour le rétablissement de l’ordre, mais aussi contre la politique d’endoctrinement menée par les « totalitaires ». Inversement, du point de vue pédagogique, la Société des agrégés et le SNALC ont une attitude de refus plus radicale que la CNGA. De fait, le SNALC défend les valeurs traditionnelles (travail, effort, ordre, autorité, sélection, civisme, patrie), alors que la CNGA tente d’accorder sa promotion des valeurs libérales à un projet de réforme de l’enseignement.


Blocages sur la commission Braudel (1968-1969). L’histoire scolaire au cœur des enjeux des sciences de l’homme

Patricia Legris

Cet article revient sur la commission « sciences de l’homme » présidée par l’historien Fernand Braudel en 1968-1969. Cette commission disciplinaire, chargée par le ministre Edgar Faure de réformer l’enseignement de l’histoire-géographie en y intégrant les sciences sociales, s’inscrit dans le sillage des demandes émises par les pères des Annales depuis les années 1920. Cependant, la tenue et le devenir de ce groupe n’est pas simple en raison de l’émiettement de la profession des professeurs du secondaire, de la multiplication des écoles historiques et de la politisation des sciences sociales, notamment de l’École pratique des hautes études (EPHE) alors dirigée par Fernand Braudel. L’échec des travaux du groupe s’explique par les tensions entre ses membres mais également par le blocage mis par le pouvoir exécutif.


Mai 68 : une rupture pédagogique ? Entretien avec Antoine Prost

Antoine Prost, Yves Verneuil

Les événements de Mai-juin 1968 ont-ils vraiment eu pour conséquence de lancer un mouvement de rénovation pédagogique ? Peut-on dire que, du point de vue pédagogique, Mai 68 a constitué un moment de rupture dont le système scolaire subirait aujourd’hui les conséquences ? Dans cet entretien, Antoine Prost répond à ces questions.


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  • ISSN 1954-3670