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Comptes rendus
   

« Guerre et déplacements de populations. Regards croisés sur l’Europe au XIXe et XXe siècles »

(Institut historique allemand – Paris, 9-10 avril 2015)

Colloques | 18.02.2016 | Mathieu Jestin
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Les guerres, quelle que soit la forme qu’elles prennent, induisent des déplacements de populations, civiles comme militaires. Faisant régulièrement la une de l’actualité à l’échelle mondiale, ces mouvements et leurs mémoires structurent l’histoire des nations et des États européens depuis la fin du XVIIIe siècle et s’inscrivent – ou du moins doivent s’inscrire – dans l’histoire de la construction de l’Europe contemporaine. Leurs raisons, leurs formes et leurs conséquences sont extrêmement diverses. Spécialiste de ces thématiques, Bettina Severin-Barboutie (IHA-LabEx EHNE) a souhaité réunir des chercheur(e)s venant de différentes disciplines en sciences humaines et de divers États européens pour travailler ces problématiques dans le temps long, celui des XIXe et XXe siècles.

Le colloque s’est tenu à l’Institut historique allemand (IHA) les 8 et 9 avril 2015 en partenariat avec le LabEx « Écrire une histoire nouvelle de l’Europe » (EHNE) et l’Office allemand d’échanges universitaires (DAAD). Une vingtaine d’universitaires ont pu échanger sur leurs pratiques lors de six sessions et d’une table ronde. Les études de cas développées ont interrogé autant les aspects sémantiques de la question (en interrogeant les termes de « déplacés », « migrants », « exilés », « réfugiés »), que les différentes échelles (régionales, nationales et européennes) et les enjeux sociaux tels la réception des déplacés ou la mémorialisation des expériences et des acteurs.

La première session a porté  sur la question des représentations et des enjeux politiques des déplacements de populations après les conflits. Anne Bazin (Lille) a développé la question sensible de l’histoire des relations germano-tchèques à travers l’angle des germanophones des Sudètes. Elle a notamment insisté sur l’importance des termes utilisés et de leur traduction – expulsés, déplacés – pour mettre en lumière les différentes lectures de l’événement dans la conception et l’évolution des relations bilatérales, mais aussi dans le débat public interne à chacun des États autour de la définition de ces identités collectives et de leurs revendications, notamment dans le contexte d’intégration à l’Union européenne. Jeremy De Waal (Berlin) a poursuivi sur cette thématique en interrogeant l’idée de patrie – Heimat – chez les expulsés vivant en Allemagne à travers l’exemple des associations. Se mêlent constamment dans les discours la volonté de retour et le désir d’intégration à l’État d’accueil, le premier facteur se heurtant souvent à la réalité d’une attente mythifiée, le second l’emportant chez les jeunes générations aux dépens du premier. La deuxième session s’est intéressée aux déplacements des populations des régions frontalières (« À la marge des États. Au cœur des nations ? », pour reprendre le titre choisi par les organisateurs du colloque). Marco Mondini (Padoue) s’est d’abord penché sur le cas des « Italiens » de l’Empire austro-hongrois au cours de la Grande Guerre, en développant l’exemple du Trentin. Loin d’être uniformes, la terminologie « Italiens », la langue, le sentiment d’appartenance, l’engagement militaire, l’accueil des déplacés tant par les populations autochtones que de la part de l’État italien ont été sources de tensions dès le temps de la guerre et leur mémoire a longtemps été niée, du moins tue, comme le prouve l’érection tardive d’un monument aux morts dans le Trentin dans les années 1990. Quant à Maud Fagot-Williams (Paris/Tübingen), elle a développé le cas de l’évacuation de la frontière franco-allemande à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Passant rapidement sur l’accueil des populations déplacées, elle a centré son intervention sur les nouvelles reçues à propos de leurs terres de départ, entre absence d’informations officielles dans les médias, nouvelles indirectes via les combattants et tentatives de contrôle des États par la lutte contre les vols et les dégradations, par la multiplication des discours officiels rassurants ou encore par une politique incitative d’intégration par le haut dans les espaces d’accueil.

La troisième session a permis de replacer le migrant dans des contextes politiques variés et donc de questionner la relation qui se noue entre les concepts de déplacé, de migrant et d’immigré. En partant de l’exemple des prisonniers de guerre en Autriche-Hongrie de 1914 à 1918, Julia Walleczek-Fritz (Vienne) a recouru au concept de « migrants militaires » emprunté à l’historien néerlandais Leo Lucassen. Elle a montré que sous certaines conditions, et malgré les tentatives de censure de l’État, il existe des processus d’intégration et d’échanges culturels entre les communautés locales et les prisonniers de guerre, faisant évoluer la perception sur l’ennemi mais aussi le regard que portent sur eux-mêmes les déplacés, de prisonniers à déplacés forcés voire migrants. Pierre-Louis Buzzi (Strasbourg) s’est penché lui sur les déplacements massifs d’Italiens à l’été 1914 (420 000 personnes). Cette étude se place dans une histoire comparative des déplacements de l’année 1914 – à l’exemple des populations belges –, tout en s’en distinguant. En effet, alors qu’une majorité d’entre eux étaient des migrants temporaires, notamment saisonniers, leur départ lié à la guerre et à ses conséquences – chômage, crainte de la fermeture des frontières notamment – n’a été anticipé ni par les autorités civiles ni par les autorités militaires. Enfin, Daniela Luigia Caglioti (Naples) a conceptualisé ces deux approches en proposant une synthèse d’histoire comparée et transnationale sur le concept d’« étrangers ennemis » forgé au cours de la Première Guerre mondiale. Elle a montré les modifications du statut juridique de ces individus déplacés du fait de la guerre même. Ce n’est pas tant l’importance du conflit qui a bouleversé leur statut que l’insistance nouvelle sur les questions d’identité et d’appartenance soulevées et débattues par les États-nations et les opinions publiques. La peur d’une « cinquième colonne » a mobilisé les esprits et s’est cristallisée autour de la notion de « citoyenneté ».

Dans la continuité de cette réflexion, la quatrième session a discuté des « déplacements de populations comme instruments dans la (dé)construction d’empires et/ou la formation d’États-nations ». Geraldien de Frijtag (Utrecht) a examiné la participation active de la société néerlandaise à la germanisation des territoires soviétiques occupés dans les années 1941-1944, à savoir 5 000 à 6 000 civils hollandais installés dans les territoires conquis de l’actuelle Biélorussie, des Pays baltes et de l’Ukraine. Loin d’être uniquement motivés par des considérations raciales, ces déplacements sont à replacer dans le contexte national et impérial néerlandais, celui de l’héritage des migrations coloniales. L’étude de cas de Katharina Marlene Hey (Munich) sur les deux migrations successives des juifs d’Algérie (1962 et 1967) a permis d’approfondir cette problématique en réfléchissant aux conséquences sur les sociétés française et israélienne. La première vague d’immigration a vu le départ massif de juifs sépharades aux lendemains de l’indépendance de l’Algérie (1962), une partie d’entre eux – seconde vague d’immigration – rejoignant Israël au moment de la guerre des Six Jours (1967). Si en 1962, le patriotisme d’une fraction de ces Juifs s’est affirmé dans l’appartenance à la nation – le déplacement se faisant au sein de l’espace territorial national –, en 1967, il s’est sublimé dans la dimension politico-religieuse, celui du sentiment d’appartenance à une communauté nationale nouvelle, ainsi que par défaut, face à la déception et au sentiment d’abandon ressentis à l’égard de la France. Sara Bernhard (Regensburg) a conclu la séance par une réflexion sur la politique de migration de la Serbie post-yougoslave (1991-2011). Une stratégie ciblée, fondée sur l’ethnicisation de la citoyenneté, fut élaborée pour construire la nation serbe, tout en justifiant les revendications géopolitiques, notamment vis-à-vis du Kosovo, à la fois par l’inclusion des uns et l’exclusion des autres.

Cette riche première journée s’est achevée par une table ronde « Réfugiés en Europe – expériences et perspectives ». Bettina Severin-Barboutie, Rebecca Boehling (Bad Arolsen) et Paul Lenormand (Paris) ont rappelé les grandes scansions des mouvements de réfugiés après la Seconde Guerre mondiale et, tout en renvoyant à la large gamme des expériences, ont souligné les similitudes structurelles de ces flux migratoires. D’une part, les questions qu’ils posent à l’Union européenne comme structure supranationale mais rattrapée par ses enjeux nationaux. D’autre part, la question des mémoires individuelles et collectives, dont les destinées peuvent désormais être documentées par l’International Tracing Service, représentée par Rebecca Boehling.

La focale a été décentrée pour la cinquième session en ouverture de la seconde journée. Il s’agissait de regarder ces déplacements non plus du haut – par l’État – mais bien par le bas, par la population, à travers « le rôle des sociétés (en guerre) ». Présentant les prémices de ses recherches, Volker Prott (Tübingen) a comparé les situations franco-allemande (Alsace-Lorraine, 1913) et gréco-turque (échanges de population à la suite du traité de Lausanne, 1923) pour discuter de l’influence de la société civile sur la dynamique des litiges transnationaux. Dans une autre perspective, Annelise Rodrigo (Toulouse) a analysé les flux de réfugiés au Canada pendant la Seconde Guerre mondiale classés par le gouvernement en trois groupes : les évacués venant du Royaume-Uni, les internés civils et les réfugiés juifs venant ou transitant par la péninsule ibérique. Elle a montré que les organisations non gouvernementales, notamment les associations, ont joué un rôle primordial dans la gestion de ces flux face à une action des pouvoirs publics limitée et ce, malgré la réputation de terre d’accueil du Canada.

Le colloque s’est achevé – sixième session – par deux réflexions replaçant les thématiques abordées dans la longue durée. Michael Schwartz (Berlin) s’est focalisé sur la mutation sémantique du phénomène de nettoyage ethnique, fondamentalement liée aux processus de démocratisation et d’affirmation des nations modernes aux XIXe et XXe siècles, sans être exclusifs aux deux guerres mondiales ni aux guerres en ex-Yougoslavie des années 1990. En contrepoint, Sylvia Kesper Biermann (Cologne) a conclu le colloque par une réflexion diachronique sur la relation entre la guerre et la protection des minorités, non seulement au niveau des sociétés civiles nationales et européenne mais aussi au niveau juridique, en revenant sur la définition de « minorités » et ses évolutions. Ce processus de définition s’avère lent et chaotique, révélant l’instrumentalisation politique de la protection des minorités, sous couvert de préservation de la paix.

Ce large éventail d’études de cas traitant des déplacements de populations « européennes » a donc mis en exergue la complexité des processus de déplacements autant que d’intégration politique, sociale, culturelle et juridique dans l’Europe contemporaine. Le colloque a également révélé la pertinence de cette question pour la recherche historique sur la construction de l’histoire européenne et l’utilité de l’expertise historique face aux enjeux géopolitiques actuels.

Notes :

 

Mathieu Jestin

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  • ISSN 1954-3670