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Comptes rendus
   

« Homosexualität_en » («Homosexualité-s»)

Deutsches Historisches Museum (DHD) et Schwules Museum, 24 juin-1er décembre 2015

Expositions | 22.02.2016 | Márcio Aurélio Peres Da Silva
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Deutsches Historisches Museum (DHD), Schwules Museum - 24/06-01/12/2015Trente et un ans après l’exposition « Eldorado – Homosexuelle Frauen und Männer in Berlin (1850-1950) » au Märkisches Museum, la ville de Berlin revisite le monde gay avec une nouvelle exposition, cette fois-ci en la présentant principalement au Deutsches Historisches Museum (DHM), mais aussi au Schwules Museum[1].

L’affiche de l’exposition met en exergue un être androgyne au corps musclé, le bout des seins transpercés de piercings, les lèvres d’un rouge écarlate. Les non-initiés aux arts performatifs découvriront au deuxième étage de l’exposition au DHM que l’androgyne représenté est l’artiste canadien(ne) Heather Cassils, pour qui les pronoms « il » et « elle » sont indifférents pour l’identifier. L’image en question fait allusion à sa performance où le résultat esthétique sème la zizanie dans le genre, ce qui pousse le spectateur à s’interroger sur les limites de l’identité genrée. Inutile de dire que la dimension plurielle du titre « Homosexualité-s » cherche à faire connaître au grand public l’émergence d’un discours du genre à celui du mouvement queer, d’où l’acronyme LGBTIQ, plus globalisant, pour « Lesbien, Gay, Transgenre, Intersexe et Queer ».

À l’entrée de l’exposition du DHM, le visiteur doit d’emblée se frayer un chemin à travers dix colonnes rectangulaires. L’un des côtés est parsemé de phrases qui font écho aux thématiques gays (André Gide, Monique Wittig…), alors que le deuxième côté affiche des personnages tels que Virginia Wolf, Grace Jones, etc. Les deux autres côtés donnent voix aux acteurs sociaux anonymes, ce qui n’est pas dénué d’un certain intérêt sociologique : d’un côté, quelques-uns de leurs objets personnels (cartes de téléphone, salière etc.) présents au moment de leur coming-out ; de l’autre, leurs récits racontés par eux-mêmes, sous forme de vidéos, audibles à l’aide de casques et sous-titrés en anglais. Ces personnes inconnues du grand public ont la possibilité de faire don de ces objets au Schwules Museum.

Cette mise en scène scénographique initiale met le public à « l’aise » avant d’aborder des sujets historiquement plus complexes et sensibles. Les homosexuels et les lesbiennes ainsi interviewés peuvent être vues comme des personnes proches des visiteurs moins avertis, pour qui l’homosexualité reste associée au strass et aux paillettes des stéréotypes de la gay pride, par exemple.

Le spectateur est pris à partie ensuite par des représentations homoérotiques à travers l’art, en allant des peintures classiques et modernes aux lithographies et aux photos en noir et blanc ou en couleurs. Une attention toute particulière est réservée à une partie de la collection Sternweiller (l’un des fondateurs du Musée gay de Berlin fondé en 1985), qui compte plus de 6 000 documents et objets artistiques, notamment des photos en noir et blanc où des soldats se travestissent en femmes, comme sur les scènes de théâtre amateur des fronts de guerre de 14-18 et de 39-45.

La suite de l’exposition possède sans conteste un caractère taxonomique. Un ensemble de grilles couvre toutes les lettres de l’alphabet en proposant des entrées, des mots-clefs qui donnent corps à l’histoire de l’homosexualité grâce à des objets hétérogènes, parfois inattendus (par exemple une porte à double battant d’un bar iconique dans la scène gay berlinoise). À cet égard, un choix doit être fait, et, de toute évidence, le fil conducteur fait prévaloir le parcours diachronique des gays dans la société allemande exclusivement. Si certains critiques ont mis en valeur le fait que l’exposition se déploie presque exclusivement sur le côté germanique, force est de relever que son histoire endosse un rôle important dans le panorama intellectuel des réflexions socio-historiques de l’homosexualité.

À partir du deuxième étage, le musée donne voix, littéralement, à l’homophobie. Celle-ci est indissociable de l’histoire de l’homosexualité, même si elle se présente et se problématise sous différentes facettes selon les époques. Neuf fauteuils-cabines sont disposés en vis-à-vis dans un couloir, le visiteur est invité à s’asseoir sur ces fauteuils. Il entend alors des enregistrements de voix qui récitent des phrases à caractère homophobe (« l’homosexualité est aussi immorale que le cannibalisme »), haineux, originaires de sources diverses : des propos tenus par des politiciens, des autorités religieuses, des athlètes, etc. À la répétition en boucle de ces phrases, une mise en tension s’opère entre cette micro-ambiance feutrée et le spectateur, comme si lui-même, indépendamment de son orientation sexuelle, s’identifiait au contenu de tels propos.

En dépit d’importants acquis au cours des quatre dernières décennies, la communauté homosexuelle doit encore faire face à des contraintes liées à leur orientation sexuelle dans de nombreux pays : peine de mort, peine de prison, peine d’amende, coups de fouet, homophobie, stigmatisation sociale, etc. Le plan suivant de l’exposition souligne ainsi les affres des homosexuels devant la justice. Une série de panneaux évoquent les principaux mécanismes mis en œuvre afin de contrôler l’homosexualité judiciairement. Une carte des quatre continents rappelle que le « comportement homosexuel » demeure, encore de nos jours, interdit dans 76 pays, et cela repose fréquemment sur des règles coloniales britanniques. L’un des mérites de cette partie tient toutefois à une question abordée en filigrane tout au long de l’exposition, ayant laissé indélébilement son empreinte sur des générations d’homosexuels allemands, à savoir le « Paragraphe 175 ». Ce dernier fut inscrit dans le Code pénal allemand en 1872 et définit l’homosexualité de la manière suivante : « Un acte sexuel contre nature entre des personnes de sexe masculin ou entre des êtres humains et des animaux est punissable d'emprisonnement ; la perte des droits civils peut aussi être imposée.» Ce texte fait ressortir l’absence des femmes, dont l’homosexualité n’est pas envisagée par  le législateur. Le Paragraphe 175 a fait son apparition dans l’appareil législatif de l’Empire allemand, il reste en vigueur durant la République de Weimar, et plus que jamais nuisible durant le régime nazi, de même qu’au cours de l’occupation de l’Allemagne par les alliés à l’issue de la Seconde Guerre mondiale. Les dispositions du Paragraphe 175 perdent leur force juridique en 1969 et sa révocation est définitive en 1994.

Dans la salle suivante, triangulaire, de couleur rose, l’allusion au « triangle rose », marquage utilisé par les nazis pour étiqueter les homosexuels, est patente. On estime à 100 000 le nombre d’homosexuels ayant fait l’objet d’une arrestation tombant sous la coupe du Paragraphe 175 durant la période nazie, d’où un nombre approximatif de 10 000 à 15 000 homosexuels ayant été envoyés dans des camps de concentration et ayant porté le triangle rose. Ceux qui ont réussi à s’en sortir vivants sont tombés dans l’oubli, car la honte et l’absence d’appui de la part des gouvernements allemands successifs, encore guidés par une législation hostile aux homosexuels, ont effacé un pan de la mémoire de cette communauté. Des voix se sont tues, des voix qui ne seront pas entendues. La salle ne dispose que de la photo d’une lesbienne et de deux homosexuels. La mémoire est ici un enjeu important. Et la reconnaissance de ce sujet par les universités et le pouvoir public (grâce à la mobilisation des associations homosexuelles allemandes) a commencé à partir des années 1980. L’exposition montre aux visiteurs que la première plaque mémorielle en l’honneur des homosexuels victimes du nazisme n’a été posée qu’en 1984 dans le camp de Mauthausen.

Si l’avant dernière salle est foisonnante au niveau chronologique et socio-historique, l’espace qui lui est réservé est étroit. Les visiteurs s’y bousculent pour prêter un œil attentif aux objets exposés et aux textes. Son titre « Dans la matrice » renvoie aux travaux de l’américaine Judith Butler, laquelle montre que la norme hétérosexuelle s’impose dans la société sans prendre en compte le cadre discursif sous-jacent qui entoure le sexe biologique. Mais avant d’arriver aux controverses liées à la théorie du genre dans l’actualité, la chronologie montre que l’Allemagne a été la scène d’un déploiement fort important en ce qui concerne une cartographie homosexuelle. Le temps qui nous est imparti ici ne nous permet pas de présenter exhaustivement tous les détails mis en évidence dans cette partie de l’exposition, mais le développement est important, surtout avant l’arrivée du Troisième Reich. En ce sens, il faut faire mention de la figure de Magnus Hirschfeld (1868-1935), pionnier des études de la sexualité et l’un des créateurs du Comité scientifique-humanitaire (Wissenschaftlich-humanitäres Komitee, ou WhK) en 1897, dont il fut le directeur. Cette organisation a été la première à lutter pour la dépénalisation des rapports homosexuels dans le monde. Hirschfeld fut aussi le fondateur de l’Institut de sexologie (Institut für Sexualwissenschaft) en 1919, le premier de son genre, ayant pour but l’étude des sexualités humaines. Son institut et ses archives ont été pillés par le pouvoir nazi et Hirschfeld s’est vu contraint de fuir vers l’étranger.

La dernière partie de l’exposition se trouve dans un couloir large mais peu long. À la place de cartels traditionnels, le musée a préféré des textes écrits à la main et transposés sur les murs, ils sont toutefois difficilement lisibles. Le slogan des féministes à la fin des années 1960, « The personal is political », est repris et adapté par le mouvement homosexuel allemand des années 1970 : « Mach dein Schwulsein öffentlich ! » (Rends ton homosexualité publique !). On montre ainsi comment le mouvement homosexuel a essayé de rendre visible son action dans la société à travers des revues, des manifestations artistiques, etc. Parmi les objets montrés, nous citerons une robe portée par une célèbre drag queen lors d’une Marche des fiertés. Hélas, les commissaires de cette exposition n’ont pas trouvé nécessaire de s’attarder sur les origines de cette manifestation annuelle, liées surtout aux émeutes de Stonewall à New York en 1969, et de son importance politique locale ou internationale en fonction des thèmes abordées.

Le Musée gay de Berlin abrite la suite de l’exposition. Disposant d’un espace plus limité, son choix est plus réduit, mais ouvert sur les possibilités que la ville de Berlin continue toujours d’offrir à la communauté homosexuelle. Le Musée gay propose ainsi des vidéos d’artistes, une performance qui est réalisée tous les après-midis et des installations qui cherchent à approfondir la connaissance des questions liées au genre et/ou au monde queer. Des écrans de télévision diffusent en continu des témoignages des personnes de la communauté LGBTIQ, venus de différents segments de la société allemande, voire d’autres pays.

Cette exposition a reçu en Allemagne un accueil très favorable de la part de la presse et du monde associatif homosexuel. Au total, 800 objets étaient exposés sur les deux sites ! L’hebdomadaire Der Spiegel a signalé l’importance historique de la lettre exhibée de Karl Maria Kertbeny (1924-1882), où les termes « homosexuel » et « hétérosexuel » apparaissaient pour la première fois. D’autres journaux ont signalé l’importance d’un certain nombre d’objets, tableaux et photos, qui ont servi depuis cent cinquante ans à mettre en valeur les différentes perceptions de l’homosexualité, d’une manière positive ou négative. Toutefois, l’affiche choisie pour annoncer l’évènement a provoqué une certaine réticence de la part d’une partie de la communauté gay, comme le rapportait le Süddeutsche Zeitung, pour qui ce choix ne faisait que renforcer les poncifs selon lesquels le culte de l’esthétique corporelle prime. Le qualificatif « dérangeant » a même été utilisé par la ministre du gouvernement fédéral pour la Culture et les Médias, Monika Grütters (CDU). D’autres médias ont estimé de leur côté que l’affiche a attiré l’attention sur la lutte pour la reconnaissance sociale de la trans- et de l’intersexualité. Cela ne faisait que valider le caractère pluriel du mot « homosexualités », qui constitue la question essentielle de cette exposition.

Notes :

[1] Cette exposition sera présentée, dans un format réduit, au LWL - Museum für Kunst und Kultur de la ville de Münster du 13 mai au 4 septembre 2016.

Márcio Aurélio Peres Da Silva

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  • ISSN 1954-3670