Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

Jacques Portes, Lyndon Johnson, le paradoxe américain

Biographie Payot, Payot, Paris, 2007

Ouvrages | 29.05.2007 | Pierre Girard
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Jacques Portes, professeur à l’université de Paris 8, Vincennes Saint-Denis a habitué ses lecteurs à des synthèses ramassées et suggestives, toujours bienvenues, d’histoire culturelle et politique des États-Unis, parmi lesquelles, ces dernières années États-Unis, une histoire à double visage. Une tension créatrice américaine, chez Complexe en 2002 et De la scène à l’écran. Naissance de la culture de masse chez Belin en 1997. Il est également l’auteur d’une première biographie, Buffalo Bill aux Éditions Fayard en 2002. Il s’attache, dans cette dernière publication, à la personnalité si déroutante de Lyndon B. Johnson, président mal-aimé et paradoxal, comme le souligne le sous-titre, et Jacques Portes soigne attentivement ses sous-titres ! Celui-ci est à plusieurs détentes : ce grand président intérieur, promoteur de la Grande Société reste l’homme du désastre au Viêt-Nam, lequel a effacé l’ampleur des chantiers sociaux, dont le mérite lui revient incontestablement. Ce sudiste fait traduire courageusement dans la loi l’égalité des droits civiques… et doit affronter les émeutes des ghettos. Cet habile politique, maître du Congrès, s’est empêtré dans l’engagement opaque, à la fois massif et limité, toujours dissimulé, dans un front incertain de la Guerre froide, à l’heure de la détente. Ce hâbleur méridional, d’abord bien traité par la presse, n’a pas su devenir un président moderne en termes de communication, à la différence de son prédécesseur, John F. Kennedy, comme de son successeur, Richard Nixon. Mais ce paradoxe n’est pas seulement personnel, il est d’abord américain et tient à la difficile conjugaison, pour une puissance dominante, de ses objectifs intérieurs et extérieurs. En ce sens, Johnson est bien au cœur de cette Génération américaine. De John F. Kennedy à George W. Bush, objet du précédent ouvrage de Jacques Portes (Armand Colin, 2004).

De tout ceci, le livre rend compte avec sûreté et justesse, à travers un plan simple et solide, passant en revue, en six parties chronologiques ‑ jeunesse, apprentissage politique, représentant, sénateur puis patron du sénat, président, la chute ‑ la carrière de ce président contesté. Une septième partie, intercalée, est consacrée à la politique étrangère et notamment aux relations avec la France (une sous partie bien amusante : Walt Rostow, un de ses conseillers les plus écoutés, range le général De Gaulle, « radical de droite », parmi les pires ennemis de l’Amérique, avec Hô Chi Minh et Castro, devant Mao !), ce qui contribue à faire de cette biographie un manuel utile, comme les cartes (du Texas et du Viêt-Nam) et la chronologie. La quatrième de couverture souligne que l’auteur a puisé au fonds d’archives de la L.B.J. Library d’Austin, il a surtout inséré dans sa vision globale de cette génération politique de transition, les acquis des nombreux travaux biographiques anglo-saxons, ce dont il ne se cache pas.

Le principal intérêt du cœur de l’ouvrage est de bien montrer les effets de la politique présidentielle, par ailleurs bien connue. Les programmes sociaux ciblés « favorisent l’expression des groupes concernés » première étape de l’explosion de la société américaine. Les lois sur les droits civiques et le droit de vote sous-entendent l’affirmative action. L’engagement d’un démocrate du Sud dans la politique de déségrégation fait perdre le Sud aux démocrates, et Johnson en a très clairement conscience. De même qu’il a une conscience à la fois aiguë, précoce et inutile, de ce que le Viêt-Nam va creuser son tombeau politique. On regrettera sans doute de ne pas trouver ici une analyse plus systématique, non pas tant de la politique de la Grande Société, que de ses ressorts et de ses modalités. Le rôle des entourages, et notamment des économistes et des sociologues, le fonctionnement des agences présidentielles, tout ce qui relève de l’administration présidentielle, est assez rapidement évoqué. Il y a là un chantier important aussi pour l’histoire comparative des démocraties des années 1960 : quelles sont les formules spécifiques par lesquelles l’Amérique « ose plus de démocratie », pour reprendre l’expression de Willy Brandt ?

Le piège vietnamien est plus systématiquement éclairé, à l’aide de formules souvent heureuses, comme « le choix hésitant de l’escalade » (page201), ou bien « assez (de moyens) mais pas trop »… et toujours plus (page 208), mais là encore très globalement, et sans que la part, et la biographie, des divers conseillers soit assez soulignée.

Mais le sel de cette biographie se situe bien plutôt dans les premiers chapitres, l’apport de connaissances plus rares est alors bienvenu, et la réussite des tableaux plus grande. Ainsi l’évocation du Sud, de ce Texas des collines, aux « terres promises mais fragiles », bien loin du Texas plus tardif du pétrole et de ses villes, de ses familles de fermiers et de négociants à la prospérité oscillante, parfois riches et bientôt ruinés, des deux familles de Johnson, « les Baines (qui) ont des cerveaux et les Johnson des tripes », est-elle remarquable ‑ Faulkner n’est pas loin. L’ascension de ce jeune homme sans métier (six mois instituteur dans le bourg frontière de Cotulla dont il fera sa pelote pendant le reste de sa vie), initié à la politique par son père et qui aime se placer dans l’ombre de mentors successifs, dans la politique du Sud est spectaculaire. Jacques Portes donne à voir de l’intérieur ce populisme sudiste toujours évoqué d’un mot (Dixiecrats) et bien rarement analysé. Washington en est à la fois la cible et la capitale. C’est là que Johnson, secrétaire particulier d’un représentant absentéiste et glamour, Richard Kleberg, héritier du King Ranch, fameux pour ces 4200 km2, va devenir le plus infatigable et le plus habile intercesseur entre électeurs et administration qu’un élu du Sud ait jamais eu. Il épouse Lady Bird et devient le plus jeune directeur d’une agence du New Deal de tout le pays. En juin 1935, à 27 ans, Johnson est à la tête de la National Youth Association du Texas, où il déploie une activité proprement extraordinaire. En 1937, à la mort d’un représentant de l’État, face à de nombreux concurrents beaucoup plus fameux, il l’emporte alors qu’il partait bon dernier. De 1937 à 1948, le jeune représentant hyperactif, remarqué et soutenu par Roosevelt, se révèle peu intéressé au lent travail législatif du Congrès, mais excellent à faire avancer les dossiers locaux. Il joue un rôle décisif dans le succès des démocrates aux élections de 1940, mais échoue pour lui-même, vaincu par la fraude, à une sénatoriale partielle de 1941 et fait acheter à son épouse en 1942 la station de radio d’Austin qui les enrichit. Malgré la fermeture des portes de la présidence et du Gouvernement consécutive à la mort de Roosevelt, il gagne la sénatoriale de 1948, de 87 voix (sans doute issues d’urnes bourrées), contre Coke Stevenson, une grande figure du sudisme, après une campagne moderne et dispendieuse. Ce cursus honorum américain, et texan, est généreusement raconté et parfaitement analysé.

Le chapitre suivant n’est pas moins intéressant. Au Sénat, Johnson abandonne ses positions de « new-dealer du sud », au grand dam de ses amis libéraux, parce que les ténors du nouveau Sénat sont redevenus les démocrates sudistes. Son ascension, à l’ombre du sénateur Russel, est rapide. La présidence de la sous-commission à la préparation militaire lui vaut, comme gardien des cordons de la bourse, sa première couverture de Newsweek. Il se rapproche alors des libéraux et préside dès 1953 le groupe redevenu minoritaire. La position est idéale, gardien de l’unité des élus démocrates, il travaille à les rendre nécessaires à Eisenhower. Il devient un rouage essentiel dès lors que les démocrates reprennent la majorité au Sénat comme à la Chambre des représentants. Il témoigne de la même habileté stratégique dans la discussion de la première loi sur les droits civiques, qui aurait pu faire éclater sa contradiction majeure entre son attachement sudiste et son tropisme libéral. Ménagé par les républicains, il élabore une succession de compromis jusqu’au vote de la loi le 29 août 1957. Il a construit une image de leader national dont il espère qu’elle fera de lui un candidat naturel à l’élection présidentielle de 1960. Mais Kennedy s’impose rapidement, à la surprise de Johnson qui n’a jamais compris ce « sunny boy ». Il finit par accepter d’être candidat à la vice-présidence, un choix habile de Kennedy, qui s’assure ainsi les voix du Sud. Les trois années à la vice-présidence sont les pires de sa carrière, sa frustration est immense, il n’est même pas utilisé comme tuteur du Sénat. Notons tout de même que Johnson, surnommé le « tsar de l’espace » depuis qu’il s’était placé, au lendemain de Spoutnik, à la tête du lobby de la conquête de l’espace, dirige alors la Nasa et préside la commission sur l’égalité des chances, qui le familiarise avec les approches sociologiques qui seront le fondement de la grande société et lui permet de se dégager définitivement des positions sudistes et ségrégationnistes.

La conclusion souligne l’ampleur des chantiers de la Grande Société, ce qui revient à regretter une sorte d’injustice historique commise à l’égard de Johnson. En même temps elle essaie de synthétiser une figure politique remarquable par ses contradictions et propose que Johnson soit « un prototype du politicien moderne ». Lui-même se définissait ainsi en 1958 : « Je suis un homme libre, un Américain, un sénateur des États-Unis et un démocrate, dans cet ordre. Je suis également un homme de gauche, un conservateur, un Texan… ». Tout un programme !

Pierre Girard

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  • ISSN 1954-3670