Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

Samia El Méchat (dir.), Coloniser, pacifier, administrer, XIXe-XXIe siècles,

Paris, CNRS Éditions, 2013, 377 p.

Ouvrages | 02.06.2014 | Marc Michel
  • imprimer
  • version pdf
  • réduire la taille du texte
  • augmenter la taille du texte

CNRS Editions, 2013Rendre compte d’un tel livre est une gageure tant il touche à des sujets différents, s’inscrit dans une très longue durée de deux siècles, regroupe une quantité impressionnante de contributions (vingt-deux), parfois très pointues, et concerne des espaces géographiques distribués dans le monde entier. Bien sûr, par son titre, il rappelle le titre d’un autre livre, à caractère très polémique, Coloniser, Exterminer… [1] d’Olivier Le Cour Grandmaison. Mais il ne lui est pas du tout comparable, ni par le fond, ni par la forme, tant le livre publié sous la direction de Samia El Mechat n’est pas organisé comme un discours (idéologique), mais comme une succession d’exemples. On ne peut qu’admirer la synthèse problématique qu’en a donnée Samia El Mechat, l’initiatrice du colloque et de ce gros livre. Elle permet de comprendre les axes de réflexion qui ont guidé les participants : l’articulation entre « pacification » et « administration » dans le cadre colonial ; le contenu même du concept de « pacification » ; enfin, le regain d’intérêt contemporain et par conséquent la pertinence des « modèles » élaborés dans le passé en situation postcoloniale. Dans son introduction, Samia El Mechat part de ces « modèles » pour en dégager la ligne directrice d’une interaction, et même d’une intrication entre action militaire et action politique dans la « pacification », et il s’appuie largement sur la doctrine formulée jadis par Gallieni : « L’action vive est l’exception. » Élargissant la notion de « pacification », elle souligne combien les autres modalités de la politique coloniale (éducation, santé) en font partie en vue de la mise en place d’une « double autorité militaire et politique », s’appuyant sur une délégation de responsabilités aux élites locales. Mais elle montre aussi que ce projet qui constitue le cœur de la « pacification » coloniale, au sens large, a été illusoire et que la pacification n’a été que « la variable d’ajustement » de la domination.

Les différentes communications ont donc pour objectif d’illustrer la thèse. En réalité, elles peuvent paraître souvent loin de le faire et même loin de la problématique d’ensemble. Il s’agit, en fait, d’études de cas extrêmement dissemblables, ce qui donne tout de même à l’ouvrage un caractère assez incohérent, malgré la division de celui-ci en trois parties dont la logique n’est pas vraiment perceptible. On passe ainsi de l’Afrique du Sud aux steppes de l’Asie centrale, de la piraterie dans le Golfe Persique au début du XIXe siècle à l’Irak contemporain, des insurrections dans le Bas-Dahomey pendant la Première Guerre mondiale à la « commune annamite » dans les années 1870-1880 sous prétexte de « pacification ». Certes, tout est dans tout, mais à force d’élargir le concept sans justification, on perd de vue le propos général. Certaines communications font d’ailleurs ressortir la spécificité du cas étudié, parlant même de « modèle cynégétique » à propos du Congo léopoldien (voulant désigner par là une pacification inspirée des pratiques de chasse), tandis que d’autres montrent au contraire une volonté de négociation permanente comme dans le cas du Soudan anglo-égyptien post-mahdiste. Certaines « revisitent » l’action de coloniaux illustres comme l’Anglais Wolseley en Afrique du Sud, ou le Français Pennequin en Indochine (non sans tourner à une curieuse apologie de ce dernier…). Certaines examinent les modalités de la conquête ou le fonctionnement du pouvoir colonial dans tel ou tel territoire, à tel ou tel moment, l’Ouest saharien, le Sud-Togo ou au Maroc espagnol, le droit social en Algérie. D’autres enfin abordent l’action des Américains aux Philippines, la politique forestière au Maroc, etc. Enfin, puisque le sujet est passé dans les préoccupations du présent, des articles traitent de la « pacification » en Irak et en Afghanistan… À ce propos d’ailleurs, ce n’est pas l’appellation « pacification » qui est au centre de l’interrogation, mais la guerre elle-même. On l’aura compris, un tel éparpillement peut laisser perplexe. En outre, si une partie des communications est bien assise sur des sources primaires, beaucoup sont des réflexions relevant plus des sciences politiques que de l’histoire et sont fondées sur des sources secondaires, ce qui est tout de même dommage dans un ouvrage publié par le CNRS.

Quoiqu’il en soit, ce livre témoigne de la variété et de la richesse de la jeune recherche en France sur les questions coloniales.

Notes :

[1] Olivier Le Cour Grandmaison, Coloniser, Exterminer. Sur la guerre et l’État colonial, Paris, Fayard, 2005.

Marc Michel

imprimer

Newsletter

  • Consultez fréquemment les rubriques dynamiques de cette colonne. Elles sont régulièrement mises à jour.

Champ libre

  • Histoire@Politique est également disponible sur CAIRN
  • lire la suite

Partager

  • ISSN 1954-3670