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L’amère patrie. Le retour des Français d’Algérie, par Marion Pillas et Frédéric Biamonti,

France, 112 minutes, noir et blanc, et couleurs ; diffusé le 10 septembre 2012 sur France 3, sortie DVD, mars 2013, Éditions Montparnasse.

Documentaires | 02.04.2013 | Benjamin Stora
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Le documentaire de Marion Pillas et de Frédéric Biamonti raconte les derniers mois de l’Algérie française, le départ de ceux que l’on appellera les « pieds-noirs » dans l’été 1962, et leur insertion dans la société française en plein « boom économique ». Comme d’autres documentaires, ce travail livre des témoignages poignants sur la peur et l’arrachement de ces Français incompris par les métropolitains de l’époque ; l’atmosphère de violence cruelle, et la solitude au moment de leur arrivée dans une France si aimée et si indifférente. Enrico Macias raconte avec émotion l’assassinat de son beau-père à Constantine, en juin 1961. D’autres vont plus loin dans leur récit : Alain Afflelou évoque le basculement désespéré vers l’OAS d’une grande partie de cette communauté (il signale l’appartenance à cette organisation comme « un fait de résistance ») ; Marthe Villalonga raconte le refus de la passivité et l’engagement vers les thèses radicales de ceux qui ne voulaient pas la fin de l’Algérie française. Mais aucun des personnages interrogés ne reconnaît une quelconque responsabilité personnelle, politique, des leaders des Européens d’Algérie dans cette tragédie ni n’envisage les origines de ce conflit sanglant. L’accent dans les témoignages est donc mis sur les politiques suivies en France sur la question algérienne à la fin de la guerre, avec la mise en accusation rituelle du général de Gaulle qui a « trahi » la cause de l’Algérie française lui ayant permis d’accéder au pouvoir en 1958. L’historien Pierre Nora est donc le seul dans le documentaire à mentionner les causes de cette histoire, par le biais de références aux « occasions perdues » dues au fonctionnement d’un système colonial inégalitaire. Si les « pieds-noirs » étaient effectivement bien plus pauvres que les habitants de métropole (et cela est rappelé à juste titre par l’historien Jean-Jacques Jordi), ils disposaient du droit de vote, et cela est bien la distinction essentielle avec les « indigènes » musulmans. Les auteurs du documentaire auraient pu, en commentaire sur des images d’archives quelquefois inédites, livrer le point de vue des Algériens musulmans sur ces Européens à la fois si proches et si loin d’eux ; et leur étonnement à l’été 1962 devant leur départ en masse.

La seconde partie traite de l’arrivée en France, de la réception de ces « rapatriés » par des Français qui voulaient en finir avec la guerre et avec l’Algérie. Les témoignages disent la recherche d’une « place » de travail, la quête éperdue d’un logement décent, la recherche angoissante de membres de la famille ou d’amis dispersés aux quatre coins de l’hexagone. Le journaliste Jean-Paul Mari évoque sobrement la condition de sa mère, devenue femme de ménage et devant élever seule ses enfants ; le coiffeur Boumendil dit son épuisement au travail tous les jours de la semaine. Et d’autres témoins, jeunes écoliers à l’époque, racontent leurs parcours, celui en fait de l’assimilation, car ils étaient vus comme des « immigrés » : gommer son accent, se fondre dans le paysage collectif, et réussir par les études. Dans ce moment difficile de « retour » vers un pays que la plupart ne connaissait pas, les « pieds-noirs » trouvent consolation et reconnaissance dans l’apparition d’un folklore théâtral (les pièces, comme La famille Hernandez, avec Robert Castel et Lucette Sahuquet) et d’un répertoire de chansons, « J’ai quitté mon pays » chanté par Enrico Macias devenant l’hymne véritable d’une communauté en constitution par l’exil.

Dans la dernière partie, les auteurs abordent la question essentielle de la mémoire. Pour toutes les personnes interrogées, l’Algérie n’existe plus puisque l’Algérie française a disparu. Aucun n’envisage un voyage vers le pays qui les a vus naître, ni ne se pose la question suivante : cette mémoire ne risque-t-elle pas de s’évaporer, de se perdre n’étant plus liée à l’histoire, aux enjeux de l’Algérie d’aujourd’hui ? L’Algérie, confrontée au défi de l’islamisme et vivant dans l’espérance démocratique, tente d’écrire, de comprendre son histoire : pourquoi cela n’intéresse-t-il pas les « Européens » d’hier, devenus ensuite des « pieds-noirs » ? Comment un souvenir peut-il se transmettre, s’il n’est pas en prise avec les batailles du présent ?

Benjamin Stora

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  • ISSN 1954-3670