Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

Le musée de la Grande Guerre à Meaux, collection et attraction

Musées | 25.06.2012 | Nicolas Offenstadt
  • imprimer
  • réduire la taille du texte
  • augmenter la taille du texte

Inauguré le 11 novembre 2011, le musée de la Grande Guerre du Pays de Meaux relève de différentes historicités et de plusieurs enjeux qui s’entrecroisent. Le premier est bien connu, c’est celui de la mise en musée, de la mise en scène de la Grande Guerre qui débuta pendant le conflit même pour subir ensuite de multiples mutations jusqu’à la création de musées modernes dans les régions du front, sur les lieux mêmes du combat, avec des échelles et des ambitions variées : l’Historial de Péronne (1992), In Flanders Fields à Ypres (1998), La Caverne du Dragon (1999), le Centre d’interprétation Marne 14-18 (2006)[1]… Le deuxième est celui d’une mémoire sociale de 14-18 extrêmement vive depuis quelques décennies selon différents cheminements, généalogistes, historiens amateurs, militants, etc., dont relève l’immense collection d’objets liés à la Grande Guerre rassemblée par le collectionneur Jean-Pierre Verney qui cherchait à valoriser sa collection. Ensuite, le musée de Meaux s’inscrit dans les stratégies d’un homme politique ancré localement mais à l’ambition nationale affichée, Jean-François Copé, sans aucun doute averti de l’importance de la constitution en France, dans un capital politique, d’une dimension de création culturelle et qui a fait acheter en 2005 la collection de Verney par la Communauté d’agglomération du pays de Meaux. Le projet tient aussi de l’aménagement du Grand Paris. Enfin, l’ouverture du musée de la Grande Guerre à Meaux participe des préparatifs du centenaire qui voient déjà la mobilisation de toutes les régions du front pour refaire leurs musées ou en créer là où ils semblent manquer[2]. C’est d’ailleurs à Meaux que le président de la République, Nicolas Sarkozy, venu inaugurer le musée, évidemment en lien avec Jean-François Copé qui dirige son parti l’UMP, a annoncé le lancement de ce centenaire.

La mise en scène du musée de Meaux s’articule sur un double parcours, l’un, limité ou court, offre une traversée de l’espace central depuis la guerre de 1870 jusqu’aux conséquences du conflit, avec une concrétion chronologique entre 1914 et 1918 même : c’est-à-dire une présentation de la bataille de la Marne, un espace dédié à la guerre des tranchées en général, puis à 1918, à la seconde bataille de la Marne et à la fin de la guerre. Le second parcours, beaucoup plus dense, ajoute à ce cheminement la visite d’une grande galerie latérale où se succèdent les salles thématiques, pour un total de 3000 mètres carrés d’exposition permanente.

Avant de rentrer dans le musée, un bâtiment élancé dû à l’architecte Christophe Lab annoncé par un monument américain offert à la France en 1932, le visiteur arrive sur un parvis déjà scénographié puisqu’un dispositif au sol présente l’espace des batailles de la Marne, le quart nord-est de la France, accompagné d’un bruitage sonore qui imite en un endroit le son des bombardements d’artillerie, en un autre devant la situation topographique du lieu, donne une interprétation de la chanson de Craonne. Des œuvres d’art (extérieures) complètent ce premier espace (ci-dessous)[3]

Une fois dans le musée, un café (modeste) puis une libraire accueillent le visiteur. Celle-ci, bien fournie, privilégie cependant largement les œuvres culturelles (albums de photos, bandes-dessinées…), le merchandising et la littérature de vulgarisation sur les livres historiens proprement dits, contrairement à la librairie de l’Historial de Péronne extrêmement riche et variée de ce point de vue. Autour de la librairie, une frise de portraits photographiques d’époque parcourt la salle, elle inclut des contemporains ordinaires et des grandes figures de la guerre.

Une première salle introductive, sombre, ouvre le parcours, par une frise chronologique multimédia qui remonte à 1870 ; elle présente aussi une statue, et une fresque de Tardi, dessinateur bien connu de bandes-dessinées, imprégné de 14-18, qui a travaillé avec Jean-Pierre Verney depuis de nombreuses années. Ensuite viennent des salles qui retracent la période 1870-1914 de manière assez détaillée : conséquences de la guerre de 1870, mobilisation patriotique, relations internationales et marche à la guerre autour de vitrines comportant des objets, et la reconstitution d’une salle d’école d’avant 14. Par un couloir qui diffuse des images de la mobilisation en 1914 puis par d’autres qui font traverser des vitrines où se succèdent les uniformes de guerre, le visiteur entre dans le lieu central du musée, le cœur de la mise en scène qui s’impose d’emblée en contraste avec les précédents puisqu’il occupe un très grand espace ouvert et frappe par la taille des éléments présentés : un colombier automobile, des avions suspendus, des canons, un camion... À l’évidence, cet espace central est fait pour en imposer et concentrer l’intérêt du visiteur autour du « grandeur nature » (ci-contre). 

D’autant que le dispositif est centré sur la reconstitution d’un bout de tranchées françaises d’un côté, allemandes de l’autre séparées par un no man’s land (ci-dessous). Il y a globalement peu d’explications ici. Tout comme les textes des audio-guides ne sont pas référencés : lorsqu’un témoin parle, on ne sait pas qui il est, ni même si le texte est d’époque.

Dans une galerie adjacente, il est aussi reconstitué une « cagna », un dortoir de soldats prolongé par un couloir au style moderne dans lequel on marche sur un tapis plastique qui, sous les pas du visiteur, rend le son d’un pas dans la boue.

Le couloir permet l’accès à une salle qui projette sur trois murs des films de scènes de batailles, sans jamais indiquer de références ou de repères, seule doit compter ici l’ambiance ou l’émotion (ci-dessous). 

À la fin du circuit, on sort de cet espace central par un couloir qui explique les conséquences de la guerre et se termine par un corridor où sont mises en scène sur des écrans de tissu les traces de la Grande Guerre jusqu’à aujourd’hui dans différentes parties du monde (Sarajevo, Caucase, Golfe arabo-persique…).

Dans tout cela, il y assurément un effort pour varier la présentation du conflit et créer des inflexions d’un espace à l’autre, pour utiliser les moyens technologiques les plus récents sous différentes modalités (3D, bornes interactives…), mais l’on retrouvera aussi des manières d’exposer connues ailleurs : le No man’s land voulu « brut » est central dans la muséographie du Mémorial de Verdun, l’avion suspendu se retrouve, en mineur, à Suippes, la « cagna » ou la tranchée reconstituées sont utilisées à l’Imperial War Museum ou à Notre-Dame de Lorette, etc.

Le visiteur intéressé peut donc compléter ce circuit court par celui de la galerie latérale, dont le mur intérieur est ponctué d’images qui rappellent le rôle des femmes dans la guerre, qu’il s’agisse de la militante ou de la travailleuse. À vrai dire, il est significatif que cet aspect de la guerre soit dans un espace de passage, peu valorisé car sans œuvre marquante ou qui attire l’œil. À l’évidence, on sent un espace qu’il fallait faire plus qu’un espace clé (ci-dessous).

 

La première salle latérale est dédiée aux armes de la guerre exposées là par centaines, sans explications pour chacune, on ne sait ni quoi regarder, ni quoi penser. Seul l’amas compte (ci-dessous).

C’est dès lors l’impression qui va dominer dans les salles qui se succèdent (la mobilisation patriotique, la vie dans la tranchée (ci-après), stratégie et tactique, corps et souffrances, les différents belligérants…). Des objets en masse, tellement nombreux qu’ils ne peuvent tous être expliqués, parfois pas même légendés et que le visiteur finit pas sombrer dans le trop-plein.

Dans l’ensemble du musée, jamais l’histoire des objets, leur venue jusqu’à nous ne sont expliquées ou présentées comme un problème. De même, jamais ou presque d’analyse, de mises en scènes de l’usage des objets. L’objet est censé parler de lui-même quitte à ce qu’il parle faussement, telle cette partie supérieure d’un poteau frontière allemand à la peinture manifestement flambant neuve sans que l’on sache par qui, quand et comment le poteau a été repeint (ni où il a été planté ou récupéré).

C’est parfois à des documents d’époque qu’est laissée l’explication, comme si l’on n’avait rien à dire de plus depuis les discours des contemporains de 14-18 (par exemple pour les porte-bonheur Nénette et Rintintin ou les bornes de terre « sacrée » contenant de la terre de champs de bataille, ci-dessous). 

Outre ce principe de l’accumulation sans fin et sans fins, l’historien en vient à s’interroger sur la réalisation des objectifs affichés, « raconter l’histoire des hommes et des femmes qui ont vécu le premier conflit mondial » (dossier de presse). En effet la faible présence des sociétés en guerre, de l’arrière est patente. Le musée valorise donc avant tout le combat et l’armée, ce qui donne un caractère hémiplégique à la présentation. À part la salle sur la mobilisation patriotique et le couloir sur les femmes en guerre, rien ne montre ce qui se passe à « l’arrière », dans les familles, dans les groupes sociaux, les formes quotidiennes de mobilisations, de résistances, le faire avec. Ensuite, et non sans liens, des absences ne laissent pas d’étonner : quasiment rien sur les refus de guerre, les lassitudes, les révolutions. Le visiteur sort facilement du musée de Meaux sans savoir ce que furent les mutineries de 1917, la décomposition de l’armée allemande en 1918, les tensions dans l’armée austro-hongroise à la fin de la guerre, etc. Quant à la Révolution russe, elle occupe moins de place que la vitrine sur les pistolets. De même les suites du combat, les souffrances et la mort reçoivent la portion congrue de l’exposition. Les armes sont bien plus présentes que les dégâts qu’elles occasionnent.

Plus fondamentalement, le musée de Meaux n’a aucun discours sur la guerre, autrement dit aucun propos directeur, aucun axe, autre que chronologique, qui permette de structurer la visite sauf à aller toujours vers l’objet le plus gros, le plus impressionnant, le plus original et il n’en manque pas, parfois tout à fait intéressants. Après les musées d’Ypres, de Péronne ou même le plus petit Marne 14-18[4], la rénovation des salles 14-18 du musée de l’Armée à Paris, celles du mémorial de Verdun, l’historien ne peut y voir qu’une régression. Montrer, accumuler, sur-accumuler, est-ce bien là une muséographie pour le centenaire de la Grande Guerre ? Faire de la guerre une affaire quasi exclusivement militaire est une restriction peu acceptable quand le musée ne se veut pas spécialisé. On se demande bien où loge la « vision nouvelle du premier conflit mondial » annoncée à l’inauguration.

La dimension d’attraction du musée est ainsi manifeste, puisqu’il est convenu un partenariat avec Eurodisney, un mécénat privé fort large, par exemple avec Coca-Cola, même si l’on comprend bien qu’un musée doive attirer des visiteurs et des financements, en particulier dans un fort contexte concurrentiel. C’est ainsi qu’un comité des mécènes sous la présidence d’Alain Minc a été constitué. La composition du comité scientifique du musée qui ne comprenait aucun historien universitaire en poste spécialiste de 14-18, quelle que soit son orientation, disait déjà quelque chose. Et l’on doute que le président Marc Ferro ait pu beaucoup intervenir devant la force de l’orientation « collectionneur ».

Ainsi l’historien se retrouve-t-il peu dans le musée de Meaux manifestement conçu en dehors de ses préoccupations, loin des progrès de l’historiographie. Ou alors, il s’y retrouve en tant qu’expert : c’est-à-dire que celui qui connaît déjà bien l’histoire de la Grande Guerre apprendra toujours plus à regarder tel ou tel objet, à prêter attention à tel ou tel uniforme, comme il se pencherait sur une collection de photos ou un nouveau recueil de lettres. C’est du coup, attribuer, pour le public en général, un rôle central aux guides, professionnels, ou amateurs, en particulier en contexte pédagogique.

Notes :

[1] Sur les débuts de la muséographie de guerre, voir S. Brandt, Vom Kriegsschauplatz zum Gedächtnisraum : Die Westfront 1914-1940, Baden-Baden, Nomos, 2000, sur les musées de guerre en général, et de 14-18 en particulier récemment, T. Thiemeyer, Fortsetzung des Krieges mit anderen Mitteln. Die beiden Weltkriege im Museum, Paderborn, Schöningh, 2010. Sur la présentation des musées français, voir le numéro spécial de Guerres mondiales et conflits contemporains, 2009/3 (n° 235), « Historial, musées et mémoriaux de la Grande Guerre ».

[2] Voir Joseph Zimet, Commémorer la Grande Guerre (2014-2020) : propositions pour un centenaire international, rapport consultable en ligne : http://www.defense.gouv.fr/actualites/memoire-et-culture/prefiguration-des-commemorations-du-centenaire-de-la-premiere-guerre-mondiale [lien consulté le 4 juin 2012].

[3] Tous les clichés sont de l’auteur.

[4] Cf. récemment, Philippe Olivera, « "Marne 14-18" à Suippes : la réalisation d’un "musée" local du front (2005-2007) », Le Cartable de Clio, n° 11, 2011, p. 91-100.

Nicolas Offenstadt

imprimer

Newsletter

  • Consultez fréquemment les rubriques dynamiques de cette colonne. Elles sont régulièrement mises à jour.

Champ libre

  • Histoire@Politique aux Rendez-Vous de l'Histoire de Blois - samedi 10 octobre 2020, 16h00-17h30, salle Lavoisier du Conseil départemental de Blois
  •   (...)
  • lire la suite
  • Histoire@Politique est également disponible sur CAIRN
  • lire la suite

Partager

  • ISSN 1954-3670