Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

Frédérique Neau-Dufour, Yvonne de Gaulle ,

Paris, Fayard, 2010, 585 p.

Ouvrages | 07.04.2011 | Armelle Le Bras-Chopard
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© Fayard

Comme le rappelle Frédérique Neau-Dufour dès la première ligne de la biographie qu’elle consacre à l’épouse du général de Gaulle, « dans les mémoires, Yvonne de Gaulle est demeurée un personnage falot ». L’image qui vient spontanément à l’esprit est celle de la femme du président de la République, en retrait de son grand homme de mari. Une image tronquée et simplifiée qui, malgré l’effacement et la discrétion volontaire de l’intéressée, ne rend pas compte de cette personnalité peu prolixe, difficile à percer, mais qui n’en est pas moins plus complexe et plus riche que sa caricature. Frédérique Neau-Dufour, visiblement en empathie avec son sujet sans tomber dans l’hagiographie, lui rend justice.

Il est toutefois certain que cette femme ne serait pas sortie de l’ombre si elle n’avait été mariée au général de Gaulle. Aussi, au travers du prisme de son épouse, est-ce en premier lieu, une autre façon d’aborder la vie de Charles de Gaulle lui-même : « mieux connaître Yvonne a un intérêt annexe non négligeable, qui est de mieux connaître Charles » (p. 10). Mais ce n’est pas le seul mérite de l’ouvrage. L’enquête très minutieuse, en suivant le parcours d’Yvonne, en fait mouvementé, nous replonge au-delà ou parmi les grands événements, dans toute une époque et même plusieurs époques. Particulièrement passionnants, non seulement pour l’histoire locale du Nord de la France mais aussi pour la sociologie, sont les premiers chapitres sur la famille d’Yvonne, née Vendroux, qui nous renseignent sur le mode d’existence de grands bourgeois du XIXe siècle et du début du XXe siècle. De même, les pérégrinations de la famille de Gaulle, qui accompagne celui qui n’est pas encore général, sont replacées dans le contexte de la vie des militaires dans l’entre-deux-guerres. Enfin, après le 18 juin 1940, Yvonne se trouve enrôlée malgré elle, dans la grande Histoire. Là, son souci permanent consiste à séparer soigneusement, c’est le vœu des deux époux, vie privée et vie publique. L’une, strictement familiale, ne doit faire l’objet d’aucune incursion ; l’autre implique, surtout, quand le Général accède à la présidence de la République, un certain nombre d’obligations qu’Yvonne remplit avec le maximum de modestie et de neutralité. Elle est physiquement présente mais semble toujours absente, note Frédérique Neau-Dufour. D’où sa réputation de femme effacée qui correspond à son personnage en représentation officielle, le seul qui soit directement accessible.

C’est l’autre face, privée – jalousement privative – que la biographe donne à voir, sans voyeurisme ni révélations fracassantes : une maîtresse de maison qui gouverne l’espace domestique, selon un modèle bourgeois et catholique, centré sur la famille. Dans son domaine, Yvonne ne se contente pas de faire du tricot, des confitures ou du jardinage, elle entretient des relations étroites avec sa parentèle au sens large et, surtout, elle a ses propres activités dont la plus essentielle sera la création de la Fondation de Gaulle, dédiée à l’accueil de jeunes handicapées mentales, renommée Fondation Anne de Gaulle après le décès de la fille mongolienne du couple. En tant que présidente du Conseil d’administration de cette institution, Yvonne de Gaulle se comporte alors en véritable chef d’entreprise, comme l’atteste les lettres consultées par Frédérique Neau-Dufour. Elle veille à tout, prend des décisions sur les travaux à effectuer, les achats pour les pensionnaires et l’intendance, le recrutement du personnel ou l’inscription de nouvelles fillettes « attardées » et « inéducables » selon le terme de l’époque. C’est l’occasion pour la biographe de restituer à partir du drame personnel des de Gaulle, l’état des connaissances d’alors sur le mongolisme dont les origines génétiques n’avaient pas encore été découvertes. Si elle refuse toute publicité sur sa fondation, privée, Yvonne n’hésite pas toutefois, retour par une voie détournée et discrète – comme toujours – au public, à utiliser sa position de « femme de » pour obtenir des décisions en faveur de son œuvre ou à recourir à de hauts fonctionnaires. Son nom facilite aussi le drainage de fonds et elle sait invoquer son mari quand c’est nécessaire.

Si, dans le quotidien conjugal, elle se défend d’intervenir en politique, elle a pu toutefois, exercer une influence, certes marginale mais non inexistante. Frédérique Neau-Dufour note à l’aide de témoignages, que le Général l’écoute plus qu’on ne l’imagine. Yvonne de Gaulle s’exprime sur le choix des personnes qui entourent son mari dans ses fonctions, se montrant hostile – c’est son côté vieille France – aux divorcés, concubins, homosexuels, amants, maîtresses, prêtres défroqués… Plus important et mal connu est le rôle qu’elle a joué à propos de la contraception, sujet sur lequel elle a été dûment consultée. Son approbation de la légalisation de la pilule a semblé déterminante au début du processus qui aboutira à l’adoption de la loi Neuwirth en 1967, alors même qu’on aurait attendu de cette catholique pratiquante une opposition farouche à ce que l’Église condamnait. De même, la biographe note son implication dans l’adoption d’une nouvelle loi sur les handicapés.

La recherche effectuée par Frédérique Neau-Dufour est très complète. Elle s’appuie sur quelques ouvrages « classiques », en particulier ceux qui émanent des membres de la famille d’Yvonne : ceux de son frère, Jacques-Philippe Vendroux ou de son fils Philippe de Gaulle qu’elle n’hésite pas à rectifier sur certains points, estimant qu’il tend à minorer le rôle de sa mère [1] . Mais la nouveauté de l’ouvrage réside surtout dans l’utilisation de sources inédites : celles provenant de la Fondation Charles de Gaulle, de la Fondation Anne de Gaulle, de fonds privés dont quantité de lettres non publiées, ou encore le carnet de notes de l’abbé Drouot, curé de Colombey-les-deux-Églises entre 1942 et 1970… La biographe a également réalisé plusieurs entretiens de proches du couple de Gaulle. La restitution très détaillée de cette vie exceptionnelle est parfois plus succincte sur certaines étapes – sans doute faute d’une documentation qui n’est pas encore disponible – en particulier sur le passage chez Franco en Espagne, simplement mentionné. Le livre de Frédérique Neau-Dufour n’en reste pas moins une référence et il arrive à point nommé à un moment où l’on s’interroge sur la place de la Première dame – faut-il lui donner un statut officiel ? – et où fait débat le mélange vie privée/vie publique, l’exposition et la médiatisation [2] du couple présidentiel actuel, exactement à l’inverse du cloisonnement entre les deux sphères voulu par les de Gaulle.

Notes :

[1] Jacques-Philippe Vendroux, Yvonne de Gaulle, ma sœur, Paris, Plon, 1980 ; Philippe de Gaulle, De Gaulle, mon père, Paris, Plon, tome 1, 2003, tome 2, 2004.

[2] Voir Armelle Le Bras-Chopard, Première dame, second rôle, Paris, Seuil, 2009.

Armelle Le Bras-Chopard

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  • ISSN 1954-3670