Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

Françoise S. Ouzan et Dan Michman (dir.), De la mémoire de la Shoah dans le monde juif,

Paris, CNRS Éditions, 2008.

Ouvrages | 06.04.2011 | Sarah Gensburger
  • imprimer
  • version pdf
  • réduire la taille du texte
  • augmenter la taille du texte

© CNRS Editions

Au cours de ces vingt dernières années, les sciences sociales ont connu un véritable « boom mémoriel [1]  ». Les travaux empiriques comme les approches théoriques se sont multipliés. En 2005, en France, le vote de l’article 4 de la loi du 23 février sur le « rôle positif de la colonisation », comme la controverse sur les « lois mémorielles » qui s’est ensuivie, ont cependant mis en évidence l’existence d’un paradigme analytique dominant. L’inflation des commémorations publiques comme des textes législatifs dédiés résulterait de la mobilisation active de groupes sociaux, constitués en groupes d’intérêt [2] . À cet égard, publié en 1997, le livre de Jean-Michel Chaumont sur la « concurrence des victimes » semble avoir initié une grille de lecture qui s’est peu à peu imposée. Il entendait mettre en évidence le rôle joué par « les juifs » dans la mise en avant de la « mémoire de l’Holocauste » comme référence mémorielle absolue [3] .

L’ouvrage dirigé par Françoise S. Ouzan et Dan Michman remet en cause cette approche dominante. En choisissant de restreindre ici l’étude de la mémoire de la Shoah au « monde juif », les auteurs soulignent les limites de l’explication des phénomènes mémoriels par la mobilisation d’acteurs collectifs réifiés. En lieu et place d’un groupe d’intérêt unifié autour d’objectifs clairs, ils mettent en évidence la diversité et les conflits qui, précisément, traversent le monde juif quant à la conception de ce qu’est, ou devrait être, la mémoire de la Shoah.

Pour le lecteur spécialiste, cette perspective et les conclusions auxquelles elle aboutit n’ont rien d’inédit. Plusieurs de la vingtaine de contributions qui composent cet ouvrage constituent d’ailleurs des traductions d’articles déjà publiés en anglais ou en hébreu, à l’image de l’étude des voyages en Pologne des jeunes Israéliens conduite par Jacky Feldman [4] . Cependant, outre que cette publication collective a le mérite de rendre ces travaux disponibles à un public francophone, elle permet d’appréhender, pour la première fois, le monde juif dans la totalité de ses composantes, aux diverses échelles envisageables et à l’aide de l’ensemble des disciplines et des méthodes qui font les sciences sociales (histoire, anthropologie, sociologie, science politique, philosophie, littérature et psychologie).

Ainsi, si les cinq premières parties de l’ouvrage sont consacrées à des zones géographiques spécifiques (la France, l’Europe, Israël, les États-Unis et le « reste » du monde juif –  de l’Afrique du Nord à l’Australie), elles mettent en évidence des lignes de partage transversales quant aux rapports à la mémoire de la Shoah entretenus par les diverses composantes du monde juif. Au-delà des cultures nationales dont l’importance est ici confirmée, des divergences apparaissent ainsi selon les trajectoires de vie des acteurs et les périodes étudiées comme entre générations, entre universalistes et particularistes, entre laïcs et religieux ou encore en sionistes et antisionistes. Sur ces deux dernières distinctions, le texte de Dan Michman sur « la mémoire de la Shoah dans le monde juif » et son étude du monde haredi ne pourra que passionner le lecteur, fût-il néophyte.

Au terme de l’ouvrage, les limites analytiques de la réification comme de l’absence d’historicisation du groupe juif apparaissent avec force. Comme l’écrit Françoise S. Ouzan dans son introduction, « d’un panorama de la diversité des espaces et de leurs communautés juives se dégage l’idée que la mémoire de cet "événement-rupture" que fut la Shoah s’édifie différemment au fil du temps et selon les pays. Le processus d’élaboration mémorielle au sein du cadre culturel de chaque territoire national dépend de nombreux facteurs, en particulier les préoccupations culturelles et politiques de chaque nation avant, pendant le Deuxième conflit mondial, et dans l’après-guerre ». Les conclusions de ce volumineux livre collectif confirment la nécessité de renouveler les approches contemporaines de la mémoire [5] . Elles invitent à prendre en compte cette dernière comme un phénomène social complexe.

Dans cette perspective, le lecteur pourra cependant regretter le manque de dialogue entre les différents articles. La question des voyages scolaires sur les sites de l’extermination en Pologne ou celle de la commémoration des « Justes parmi les Nations » sont ainsi abordées, à des degrés variables, par nombre de contributions. Les interprétations qui en sont données divergent pourtant par moment sans que le lecteur ne dispose d’éléments suffisants, notamment méthodologiques, pour faire lui-même dialoguer les textes sur ce point. On l’aura compris, les limites de cet ouvrage constituent les défauts de ses qualités. Françoise S. Ouzan et Dan Michman ont privilégié le souci d’appréhension exhaustive du monde juif dans son rapport à la mémoire de la Shoah sur la construction d’un véritable langage commun aux auteurs. À cet égard, et pour intéressante qu’elle soit – à l’image de la contribution de Nathalie Zajde sur « L’entretien psychohistorique » –, la sixième partie, à l’ambition théorique et méthodologique revendiquée, ne parvient pas réellement à jouer son rôle.

Notes :

[1] David Berliner, “The abuses of Memory : Reflections on the Memory Boom in Anthropology”, Anthropological Quarterly,78 (1), 2005, p. 197-211 et Jay Winter, “Notes on the Memory Boom: War, Remembrance, and the Uses of the Past”, dans D.S.A. Bell, Memory, Trauma and World Politics: Reflections on the Relationship between Past and Present, New York, Palgrave Macmillan, 2006.

[2] À titre d’exemple, René Rémond, « Pourquoi abroger les lois mémorielles ? », Regards sur l’actualité. L’État et les mémoires, n° 325, novembre 2006, La Documentation française, p. 17-25.

[3] Jean-Michel Chaumont, La concurrence des victimes. Génocide, identité, reconnaissance, Paris, La Découverte, 1997.

[4] Jacky Feldman, “Marking the Boundaries of the Enclave: Defining the Israeli Collective through Poland ‘Expercience’”, Israel Studies, 7 (2), fall 2002, p. 84-114.

[5] Alon Confino, «"Collective Memory and Cultural History : Problems of Method", American Historical Review, n° 105, 1997, p. 1 386-1 403 et Sarah Gensburger, Marie-Claire Lavabre, « Entre "devoir de mémoire" et "abus de mémoire" : la sociologie de la mémoire comme tierce position », dans Bertrand Muller (dir.), Histoire, mémoire et épistémologie. À propos de Paul Ricœur, Paris, Lausanne, Payot, 2005, p. 76-05.

Sarah Gensburger

imprimer

Newsletter

  • Consultez fréquemment les rubriques dynamiques de cette colonne. Elles sont régulièrement mises à jour.

Champ libre

  • • Vidéo de la table ronde « À l'Est, rien de nouveau ? Pour une histoire visuelle de la nouvelle Europe » aux Rendez-Vous de Blois (13 octobre 2018)
  • Si vous n’avez pas pu assister à la table ronde, « À l'Est, rien (...)
  • lire la suite
  • Histoire@Politique est également disponible sur CAIRN
  • lire la suite

Partager

  • ISSN 1954-3670