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Comptes rendus
   

Saul Friedländer, Kurt Gerstein, L’ambiguïté du bien,

Paris, Nouveau monde éditions, 2009 [1ère édition : 1967, Paris, Casterman].

Ouvrages | 07.04.2011 | Sarah Gensburger
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© nouveau monde éditions

Cet ouvrage est une réédition d’un livre publié pour la première fois en 1967. Le sous-titre L’ambiguïté du bien fait alors écho à l’expression de « banalité du mal [1]  » inspirée à Hannah Arendt par la tenue du procès Eichmann, quatre ans plus tôt [2] . Le procès a suscité nombre d’interrogations sur les marges d’action et de résistance des Allemands comme de celles et ceux qui ont assisté au génocide des Juifs – des voisins polonais du camp d’Auschwitz aux chefs d’État alliés. Dès 1964, et parce qu’elle touche à l’ensemble de ces sphères, la vie de Kurt Gerstein inspire une pièce de théâtre, Le Vicaire de Rolf Hochhuth avant, donc, de nourrir la réflexion de Saul Friedländer, aujourd’hui l’un des principaux historiens de la « Solution finale ».

Depuis [3] , corollaires positif de l’image d’Eichmann, les « Justes » – ces sauveteurs de Juifs distingués depuis 1963 par le « tribunal du bien [4]  » de Yad Vashem – sont devenus des figures récurrentes du récit du passé. Leur évocation s’inscrit d’abord dans une perspective judiciaire. Les Justes fonctionnaires ont, par exemple, été symboliquement cités comme témoins de l’accusation lors du procès de Maurice Papon. Leur mention se voit ensuite, et de manière croissante, attribuer une vertu pédagogique et civique. Devant cette commémoration des Justes, notamment en France [5] , la réédition de l’ouvrage de Saul Friedländer apparaît aujourd’hui salutaire [6] . En lieu et place des « salauds » ou des « héros », l’auteur s’y intéresse à cette « zone grise [7]  » où l’ambiguïté des comportements humains se donne à voir. Ce livre fournit ainsi au lecteur la matière à un retour critique sur deux tendances actuelles de l’historiographie de la Seconde Guerre mondiale : d’une part la confusion croissante des rôles respectifs de juge et d’historien, d’autre part le recours quasi systématique à des catégories réifiées pour désigner les acteurs – de « bourreaux » à « victimes » – ou les comportements – de « collaboration » à « résistance » en passant par « sauvetage ». Dans une perspective sensiblement décalée, cet ouvrage se propose lui de comprendre comment un « Allemand comme les autres » a décidé d’agir de l’intérieur du système d’extermination et quelle signification, d’abord et avant tout historienne, il convient de donner à ses tentatives.

Issu d’une famille prussienne, bourgeoise et conservatrice, Kurt Gerstein est un protestant et nationaliste convaincu. Il devient ingénieur des mines en 1931 et adhère au parti national-socialiste en mai 1933. Membre actif des associations de jeunesse chrétiennes, il se trouve rapidement en porte-à-faux avec la politique nazie d’hostilité aux Églises. Tout en adhérant aux valeurs nationalistes et autoritaristes portées par le régime, il s’engage en effet rapidement dans la défense des activités de l’Église protestante. Dès 1936, ses actions – somme toute modestes puisqu’elles se résument principalement à la distribution de tracts – l’amènent à être arrêté à deux reprises puis exclu du parti nazi et donc de toute activité professionnelle. Longtemps, il louvoie entre sa foi chrétienne et son attitude loyale à l’égard du nazisme comme entre un projet d’émigration et sa volonté de rester en Allemagne. En 1939, et grâce à l’appui de réseaux familiaux, il obtient la requalification de son exclusion en congédiement, ce qui lui permet de retrouver un emploi dans le domaine minier. En 1941, il décide finalement d’intégrer la Waffen SS avec, selon lui, le projet d’enrayer de l’intérieur la machine d’extermination. C’est cette « décision », au premier chef, qui intéresse Saul Friedländer.

Dans le récit de ses activités que, à la Libération, Kurt Gerstein fera aux autorités alliées, il expliquera sa décision par la découverte de l’extermination de sa belle-sœur, malade mentale, dans les chambres à gaz de l’opération T4. En s’appuyant sur le croisement de sources, Saul Friedländer montre que sa première demande d’adhésion au Waffen SS est pourtant antérieure à cette découverte. Se positionnant d’abord en historien et non en juge, il va pourtant au-delà de l’analyse critique des différents témoignages de Kurt Gerstein pour poursuivre son enquête au cœur de ce qu’il appellera donc « l’ambiguïté du bien ». En janvier 1942, Kurt Gerstein est nommé chef des services techniques de désinfection de la Waffen SS qui est en charge des produits chimiques destinés à l’extermination des Juifs. Après la guerre, il prétendra avoir essayé d’enrayer l’extermination chimique, parfois en enfouissant le gaz ou plus fondamentalement en essayant d’obtenir que le Zyklon B utilisé le soit sous forme liquide afin qu’il ne cause pas les horribles douleurs induites par l’irritant normalement ajouté au produit dans le but de protéger ceux qui le manipulent [8] . Il racontera également avoir tenté d’alerter, à plusieurs reprises, le monde libre – du Vatican à la Suède – du sort réservé aux Juifs et avoir alors fait très précisément le récit de ce qu’il avait vu à l’intérieur des chambres à gaz [9] . Comme d’autres après lui et se gardant de la grille de lecture psychologisante si fréquente en ce domaine, Saul Friedländer [10] revient point par point sur ces allégations pour aboutir à une conclusion qui pose plus de questions qu’elle n’en résout : cet homme a bel et bien été à la fois un expert technique de l’extermination et l’un de ceux qui, à sa manière et certes peut-être moins systématiquement qu’il ne l’a prétendu, a cherché à y résister.

La première, et la principale, interrogation qui surgit alors est celle du statut à donner au cas Gerstein, au sens commun mais aussi, et peut-être avant tout, au sens épistémologique du terme. De quel « cas » cet ouvrage propose-t-il l’étude ? Pour Saul Friedländer, celui-ci est exemplaire d’abord en ce qu’il met l’accent sur la passivité du reste du monde. « Si la résistance au sein d’un système totalitaire est ambiguë de par sa nature, un critère n’en reste pas moins essentiel pour la définir : celui du danger encouru. Nombreux furent les Allemands qui invoquèrent l’argument de la résistance au sein du système pour expliquer leur participation aux entreprises nazies. Combien furent-ils cependant à manifester leur volonté de résistance en accomplissant des actes qui, s’ils avaient été découverts, leur auraient coûté la vie ? Kurt Gerstein a été l’un de ceux-ci. Mais, ce qui donne au destin tragique de Gerstein son caractère unique et toute sa portée, c’est la passivité complète des "autres"[…] ses appels étant restés sans écho, son dévouement ayant été solitaire, son sacrifice parut "inutile" et devint "culpabilité" [11]  » (p. 209-210). Sur ce point cependant et eu égard à la question précise du risque encouru, il pourrait être rétorqué, comme le fait Florent Brayard, qu’« une autre voie lui avait été offerte, qu’il n’évoquait jamais : le simple refus d’obéir à l’ordre ou, par un mensonge anodin, la mise en incapacité de le remplir. Son ingéniosité, sa force de caractère aurait pu tout aussi bien être mise à profit pour se soustraire. Et l’on voit mal qu’il y risquât sa vie : comment imaginer que, sur le lieu même des massacres, devant les fosses communes, la possibilité était offerte aux exécutants de ne pas participer aux fusillades, comme l’a montré Christopher Browning, mais que cette porte de sortie fût interdite à mesure que l’on s’éloignait de la scène du crime [12]  ? ».

Cette discussion, pour intéressante qu’elle soit, ne fait en réalité que mettre en évidence la difficulté pour l’historien de se tenir à l’écart des questions morales et judiciaires qui sont le plus souvent sous-jacentes dans l’écriture de l’histoire de l’extermination des Juifs. Le « risque encouru » est effectivement le principal critère retenu par l’État d’Israël dans son action de reconnaissance des « Justes parmi les Nations ». En 1997, la commission des sages de Yad Vashem a ainsi décidé de refuser l’examen du dossier en considérant que Kurt Gerstein n’avait pas risqué sa vie et n’avait pas sauvé de Juifs tandis que son action dans l’approvisionnement du gaz rendait de toutes les façons son cas irrecevable [13] . À l’inverse, et dès 1965, le ministre-président de Bade-Wurtemberg a lui réhabilité Kurt Gerstein. Il a alors jugé que celui-ci avait lutté contre le national-socialisme dans la mesure de ses forces et en avait « souffert en conséquence ».

Ces recouvrements flagrants entre travail de l’historien et travail du juge sont ici favorisés par l’adoption d’une échelle individuelle pour cette étude qui n’est pourtant pas constituée en étude de cas [14] . Plusieurs travaux récents ouvrent pourtant une autre voie. Mêlant quantification et analyse en profondeur des trajectoires de membres de groupes (des « Juifs de Lens » aux militants du réseau d’entraide la Bund, Gemeinschaft für sozialistisches Leben [15] ), ils tentent de rapporter les actions individuelles aux structures dans lesquelles sont pris les acteurs et inversement de faire de l’analyse en profondeur d’un exemple singulier la voie d’accès aux structures qui ont fait les sociétés entre 1939 et 1945. À cet égard, et si l’ouvrage de Saul Friedländer reste d’actualité, il doit être mis en perspective avec les conclusions de ces recherches [16] tout comme, en formalisant plusieurs questionnements fondamentaux, il invite à leur multiplication.

Notes :

[1] Hannah Arendt, Eichmann à Jerusalem. Rapport sur la banalité du mal, traduction française A. Guérin, Gallimard, 1966 [1ère édition 1963, en anglais].

[2] Il est à cet égard intéressant de voir que parmi les deux seuls véritables résistants allemands cités par l’auteur figure le pasteur Grüber, principal « Juste parmi les Nations » cité en exemple par le procureur général lors du procès Eichmann, Sarah Gensburger, « La création du titre de Juste parmi les Nations 1953-1963 », Bulletin du Centre de Recherche Français de Jérusalem (Jérusalem), n° 15, 2004, p. 15-35.

[3] Et outre la reprise, en 2002, du parcours de Kurt Gerstein pour servir de trame à une fiction cinématographique dans Amen de Costa-Gavras.

[4] Gabriele Nissim, Le Jardin des Justes. De la liste de Schindler au tribunal du bien, Paris, Payot, 2007 [1ère édition 2003, en italien].

[5] Sarah Gensburger, Les Justes de France. Politique publique de la mémoire, Paris, Presses de Sciences Po, 2010.

[6] De manière significative, l’entretien que Saul Friedländer a accordé à Nicolas Weill constitue l’unique voix dissonante parmi les commentaires médiatiques de l’« Hommage de la nation aux Justes de France » qui s’est déroulé au Panthéon le 18 janvier 2007, « La solitude des Justes », Le Monde, 8 janvier 2007.

[7] Primo Levi, Les naufragés et les rescapés. Quarante ans après Auschwitz, Paris, Gallimard, 1989 [1ère édition : 1986, en italien].

[8] Pour davantage de détails et pour une réflexion spécifique sur cette question, Florent Brayard, « L’humanité versus Zyklon B. L’ambiguïté du choix de Kurt Gerstein », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, janvier-mars 2002, n° 73, p. 15-25.

[9] Le destin réservé à la figure de Kurt Gerstein contraste sensiblement avec la renommée d’un autre grand témoin de l’extermination que fut Jan Karski et dont l’action a également fait l’objet d’une actualité récente : Yannick Haenel, Jan Karski, Paris, Gallimard, 2009. Florent Brayard mentionne une autre source pour ajouter qu’« il est à noter qu’un rapport de la résistance hollandaise, rédigé à partir des déclarations de Gerstein a atteint Londres au début de l’été 1943 – sans d’ailleurs susciter de réaction », « L’humanité versus Zyklon B. L’ambiguïté du choix de Kurt Gerstein », op. cit., p. 22. C’est cette figure de témoin qui a conduit Kurt Gerstein à devenir un intérêt constant des négationnistes, sur ce point également Florent Brayard, Comment l’idée vint à M. Rassinier ? Naissance du révisionnisme, Paris, Fayard, 1996.

[10] Florent Brayard, « Au risque du mal. La résistance de Kurt Gerstein », dans André Loez et Nicolas Mariot, Obéir/ désobéir. Les mutineries de 1917 en perspective, Paris, La Découverte, 2008, p. 230-247, Jürgen Schäfer, Kurt Gerstein – Zeuge des Holocaust. Ein Leben zwischen Bibelkreisen und SS, Bielefeld, Luther-Verlag, 1999, ou encore Georges Wellers, « Encore sur le "témoignage Gerstein" », Le Monde juif, janvier-mars 1980, p. 23-35.

[11] Se considérant comme un témoin au cœur du mal, Kurt Gerstein s’est en effet rendu aux Alliés en 1945 qui le considéreront comme suspect et ce qui l’amènera au suicide dans la prison où il était détenu.

[12] Florent Brayard, « Au risque du mal. La résistance de Kurt Gerstein », op. cit., p. 235.

[13] Pour une présentation en français du cas évalué par Yad Vashem, Gabriele Nissim, Le Jardin des Justes, op. cit., p. 191-201.

[14] Jean-Claude Passeron et Jacques Revel (dir.), Penser par cas, Paris, Éditions de l’EHESS, 2005. L’écart est ainsi évident avec la démarche d’un Giovanni Levi qui prend à bras le cœur cet enjeu épistémologique, précisément à travers les rapports entre historien et juge : Le Pouvoir au village. Histoire d'un exorciste dans le Piémont du XVIIe siècle, Paris, Gallimard, 1989 [1ère édition : 1985, en italien].

[15] Respectivement : Nicolas Mariot et Claire Zalc, Face à la persécution. 991 Juifs dans la guerre, Paris, Odile Jacob, 2009, et Mark Roseman, The Past in Hiding, Londres, Allen, 2000.

[16] Egalement : Marnix Croes, ‘’The Holocaust in the Netherlands and the rate of jewish survival’’, Holocaust and Genocide Studies, vol. 20, n° 3, Winter 2006, p. 474-499 ou encore Camille Ménager, « Rafles, sauvetage et réseaux sociaux à Paris (1940-1944) », dans Jacques Sémelin, Claire Andrieu et Sarah Gensburger (dir.), La Résistance aux génocides. De la pluralité des actes de sauvetage, Paris, Presses de Sciences Po, 2008.

Sarah Gensburger

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  • ISSN 1954-3670