Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

David Cesarani, Adolf Eichmann,

traduit de l’anglais par Olivier Ruchet, Paris, Tallandier, 2010, 558 p.

Ouvrages | 01.03.2011 | Tal Bruttmann
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Editions Tallandier

L’une des conséquences du procès d’Adolf Eichmann, tenu à Jérusalem en 1961, fut de laisser l’image d’un homme à tout le moins falot et déférent face à ses juges, sans guère d’envergure et dépourvu d’idéologie, voire d’antisémitisme, qui aurait accompli sa tâche à la tête du service des affaires juives (le IVB4) du RSHA [1] comme un simple rouage. Un « criminel de bureau » tout ce qu’il y aurait de plus ordinaire. C’est ce portrait que brosse Hannah Arendt dans son livre Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal (1963) et qui va passer à la postérité. Pourtant la réalité est tout autre. C’est ce que montre la biographie que l’historien britannique David Cesarani consacre à la vie d’Adolf Eichmann, ou plutôt aux vies successives qu’eut Adolf Eichmann : sa jeunesse en Autriche tout d’abord, jusqu’à son entrée au parti nazi en 1932 ; sa carrière débutée dans la SS en 1933 puis au sein du RSHA, où il va gravir les échelons jusqu’à la tête du IVB4 qu’il dirigera jusqu’à la fin de la guerre ; sa vie clandestine ensuite, depuis sa capture, sous une fausse identité, comme prisonnier de guerre jusqu’à son exil argentin ; son enlèvement par les services secrets israéliens en 1960 et son procès.

L’itinéraire d’Eichmann est largement méconnu. Né en Allemagne en 1906 mais élevé en Autriche, celui qui n’est au début des années 1930, après de médiocres études, qu’un représentant pour une société de produits pétroliers intègre le parti nazi après être passé par les rangs de différents mouvements nationalistes. Son parcours, minutieusement reconstitué par Cesarani, n’est ni celui d’un déclassé, ni celui d’un individu dépourvu d’idéologie. Après avoir intégré la SS, il entre en 1934 dans le SD [2] d’Heydrich, encore embryonnaire et disposant de peu de moyens. Après avoir montré durant quelques mois ses aptitudes au sein du service anti-maçonnique, il devient l’un des membres du minuscule service antijuif, qu’il ne va dès lors plus quitter.

Pendant plusieurs années, il est avant tout en charge de réunir documentation et renseignements, tout en donnant au sein du SD des conférences destinées à la formation idéologique en matière de « question juive ». C’est à partir de 1938, avec l’affirmation du poids du SD, qu’Eichmann passe du théorique à la pratique, mettant en œuvre les politiques destinées à résoudre le « problème juif ». Envoyé en 1938 à Vienne à la suite de l’Anschluss, il met sur pied l’office central pour l’Émigration des juifs, qui va le faire remarquer par ses supérieurs en raison de l’efficacité des méthodes qu’il expérimente alors. Il sait tout à la fois organiser et innover, s’entoure d’hommes compétents et trouve des solutions tant dans les domaines administratifs ou juridiques, que sur le terrain.

Dès lors Eichmann devient le spécialiste incontesté de la « question juive » au sein du RSHA. Après avoir œuvré à Prague en 1939, il est chargé de mettre en application diverses politiques de déportations de population décidées par le IIIReich, notamment dans le territoire polonais. Autant d’étapes qui vont faire d’Adolf Eichmann non seulement un spécialiste de la politique antisémite, mais également des déportations.

Lorsqu’à la fin 1941 est décidé le déclenchement de la « solution finale », c’est à lui qu’échoit la charge d’organiser la déportation des juifs à destination des centres de mise à mort. Fort de ses expériences précédentes, il va s’acquitter de cette tâche jusqu’à la fin du conflit. Mais Eichmann est loin d’être un homme de bureau. Il se double d’un homme de terrain qui sillonne l’Europe, visite les ghettos, camps de concentrations et centres de mise à mort, accompagne des convois et est à la tête de ses hommes en mars 1944 en Hongrie afin de mener à bien la liquidation de la dernière grande communauté juive encore épargnée. Tout en réinscrivant la carrière d’Eichmann dans l’histoire du IIIe Reich, en s’appuyant sur l’historiographie la plus récente, David Cesarani révise de nombreux points, souvent hérités du procès de Jérusalem, en discutant notamment les affirmations et dénégations d’Eichmann sur son rôle et ses activités.

Si à la fin de la guerre Eichmann est encore largement inconnu, ce qui lui permet de réussir à fuir l’Europe et de se réfugier en Argentine, où il vivote – passant d’un emploi à un autre, tout à tour soudeur et éleveur de lapins –, son rôle comme rouage essentiel de la destruction des juifs d’Europe va peu à peu se faire jour. Sa capture, sa détention et son procès en Israël le projette sur le devant de la scène, faisant de lui l’incarnation de la « solution finale ». 

David Cesarani, qui reconstitue ces évènements, en particulier la détention d’Eichmann durant l’année qui précède le procès, met en lumière nombre de faits, en se focalisant non seulement sur l’accusé mais également sur les enjeux de tous ordres auxquels se trouvent alors confrontés les Israéliens, y compris au niveau diplomatique – la crise que la capture de l’ancien SS a entraîné avec l’Argentine en est un exemple. Il montre également l’une des difficultés à laquelle se trouvent confrontés enquêteurs et magistrats : face au système de défense adopté par Eichmann, qui minimise ses responsabilités afin d’éviter la peine capitale, mêlant en permanence le vrai au faux, ils ne disposent afin de comprendre les mécanismes de la « solution finale » et du rôle de l’accusé que d’une historiographie qui n’en est qu’à ses débuts. De ce fait, bon nombre d’éléments échappent alors aux contemporains.

L’ouvrage montre également combien l’attitude d’Eichmann relève d’une stratégie visant à sauver sa tête. Il se compose un personnage qui n’a plus rien à voir avec le tout-puissant chef SS. Si sa déférence face aux Israéliens et son apparente insignifiance ne lui ont pas épargné la vie, ils ont toutefois largement induit en erreur les spectateurs du procès, parmi lesquels se trouve Hannah Arendt. La publication de cet important ouvrage publié en 2004 et jusque-là non traduit, à quelques mois du cinquantième anniversaire du procès de Jérusalem, vient combler une importante lacune dans la bibliographie du IIIe Reich et de la « solution finale » disponible en France.

Notes :

[1] Reichssicherheitshauptamt (Office central de Sécurité du Reich).

[2] Sicherheitsdienst (Service de sécurité).

Tal Bruttmann

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  • ISSN 1954-3670