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« Le siècle du jazz »

Expositions | 04.06.2009 | Marjolaine Boutet et Elodie Nowinski
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Droits réservés« Le jazz constitue avec le cinéma et le rock, l’un des événements artistiques majeurs du XXe siècle… » C’est sur ce constat que s’ouvre l’exposition « Le siècle du jazz : art, cinéma, musique et photographie de Picasso à Basquiat » qui se tient au musée du Quai Branly du 17 mars au 28 juin 2009. Celle-ci a pour ambition de tracer les influences de la musique jazz sur les arts visuels du XXe siècle aux États-Unis et en Europe. Ainsi, sur les 2 000 m2 (le commissaire Daniel Soutif en aurait voulu 4 000…) sont organisés, selon une logique chronologique, affiches, photographies, coupures de presse, livres, extraits cinématographiques et musicaux, toiles et installations. La scénographie tout en courbes de cette exposition multimédia et multi-supports nous propose ainsi un voyage au cœur de la « culture jazz » comprise dans une acception assez large.

Si l’ensemble de l’exposition est divisée en huit  tableaux, justifiant des différentes périodes et des géographies de l’évolution du jazz, on peut se risquer à revenir à trois grands moments, plus historico-esthétiques que musicologiques : les débuts du jazz, quand il n’est encore majoritairement qu’une musique pour danser, l’âge d’or des grandes figures classiques et enfin les évolutions contemporaines.

En effet, il est frappant de constater à travers les différentes œuvres exposées, de nature très variées, que le jazz, dans ses représentations des années 1900 à 1940, est avant tout associé à une danse, et une danse presque sans cesse liée au corps noir, sensualisé et rendu quasi élastique par le mouvement imprimé par la musique. À ce titre, l’extrait d’un film de Georges Méliès datant de 1903, intitulé Le Cake-Walk infernal, est particulièrement parlant : on y voit des danseuses françaises corsetées singer de leur mieux le fameux « cake-walk » en agitant les bras, tandis qu’au premier plan un couple de danseurs noirs se déhanche avec une agilité et une rapidité qui mettent en lumière la liberté de leurs corps, inédite dans le monde « blanc » de la Belle époque. La présence d’éléments originaux de la collection Philippe Baudoin, musicologue et collectionneur, montre à quel point la dimension « noire » du jazz a pu être un élément de fascination dès les balbutiements de cette musique.

Cette « apparition du corps nègre » dans la civilisation occidentale « blanche » par l’intermédiaire de la danse montre très justement la fascination d’une certaine élite occidentale pour l’exotisme et la nouveauté apportés par ce corps différent. Bien évidemment, l’exposition consacre une large place au corps de Joséphine Baker, présenté à la fois en mouvement dans des extraits d’archives audiovisuelles et sur un grand nombre d’affiches et d’œuvres graphiques de l’entre-deux-guerres. Il est certes emblématique d’une liberté affichée du corps de la femme et d’une sexualité revendiquée propres aux Années folles, mais ce fantasme de la « femme à la peau d’ébène » s’adresse d’abord aux artistes européens qui découvrent alors une partie seulement de la culture américaine de l’époque.

Cette importance du corps des danseurs se profile dans presque toutes les illustrations présentes, et tout particulièrement sur les livrets de partitions. Alors que le disque n’existe pas ou est très peu répandu, le livret ou sheet music est le médium principal de diffusion de l’imagerie jazz. Cet univers pictural, pour la majeure partie dessinée fait montre d’une esthétique très années 1920, diffuse un exotisme classique et mêle parfois danseurs noirs et danseurs blancs. Quelquefois, le musicien apparaît en arrière plan, souvent noir, sa présence restant néanmoins discrète. Le jazz, jusqu’à ce qu’il ne devienne « hot », est avant tout une musique pour faire bouger. Et même dans les œuvres peintes d’artistes comme Picabia, Winold Reiss, Aaron Douglas ou plus tard Matisse, on ressent encore cette omniprésence du corps dansant, bien plus que celle des musiciens. Seule l’œuvre de Paul Colin, rarement aussi bien représentée, nous dévoile un travail sur l’esthétique du joueur de jazz.

Enfin, cette première partie de l’exposition nous montre que le jazz a permis à un certain nombre d’artistes noirs d’acquérir prestige et renommée dans le monde « blanc », tant en Europe qu’aux États-Unis, et que, progressivement, les rythmes jazzy se sont imposés dans la « culture de masse », et en particulier à travers le cinéma hollywoodien et les cartoons, dont l’exposition présente des extraits. Malgré un racisme et des stéréotypes raciaux persistants, la culture noire entre avec le jazz dans la culture occidentale et l’hommage de Fred Astaire au danseur Bojangles dans le film Swingtime (1936), présenté ici, témoigne de ce métissage du divertissement populaire américain, même si pour cet hommage Fred Astaire a dû adopter la conventionnelle blackface.

Mais au-delà de cet imagier populaire de la musique jazz se dessine, dès la fin des années 1920 et surtout dans les années 1930, une autre facette du jazz qui annonce alors le tournant plus strictement musical qu’il va connaître. Et c’est sans doute ici l’un des grands intérêts de l’exposition : la juxtaposition de la pratique populaire du jazz et de son acception plus intellectualisée. Que ce soit à travers les œuvres des peintres d’avant-garde ou des écrivains américains comme Francis Scot Fitzgerald ou français comme Paul Morand ou Jean Cocteau, ou encore l’oublié Goncourt de 1921 de René Maran Batouala, Véritable roman nègre, on voit très bien que le phénomène dépasse largement les seules sphères de la musique comme divertissement. Si la dimension contestataire et polémique du jazz est un peu laissée de côté, on trouve cependant de terribles photos de lynchage intelligemment disséminées dans la première partie de l’exposition (jusqu’en 1960), ainsi que quelques photos datant de l’époque nazie, où l’on voit le jazz condamné comme Entartete Kunst. Nul doute qu’avec quelques notions d’histoire, on ne peut s’empêcher de penser que l’esthétique nouvelle apportée par la musique jazz libère dans cette période avant tout les artistes blancs, en Europe en particulier, tandis que les Noirs des États-Unis restent victimes de la ségrégation et de l’instrumentalisation d’une industrie du divertissement en plein essor (à l’instar de Louis Armstrong notamment).

Ce tournant vers l’intellectualisation de la forme et de la pratique va se confirmer définitivement lors de la Deuxième Guerre mondiale et des années qui suivent. Alors que l’exposition nous présente les premiers disques de jazz, témoignant des avancées technologiques importantes de l’époque du swing, et de ses grands orchestres de Count Basie à Bennie Goodman, dès la fin de la guerre les graphismes tendent vers l’abstraction et le jazz semble se fondre dans les recherches artistiques les plus avant-gardistes. Que ce soit l’étude de Mondrian pour « Broadway Boogie Woogie » de 1942 ou les toiles rarement exposées de Pollock, Buffet et De Staël, ce sont ici les peintures qui nous guident dans l’évolution des styles musicaux. Microsillon, cinéma parlant et évolution symphonique du jazz, on ressent au rythme des pochettes et des extraits musicaux l’entrée dans la modernité que connaît le jazz. C’est l’âge du BeBop, de l’émancipation noire ; il n’est plus question du corps de Joséphine Baker, mais d’une certaine culture noire qui n’est plus ni exotique ni divertissante, mais profonde, vivante et en connexion avec le monde contemporain. Les liens avec le cinéma sont très bien mis en valeur : on peut revoir quelques extraits de La Notte d’Antonioni ou encore Ascenseur pour l’échafaud dont la bande son a été composée par Miles Davis. De façon marquante, cette période d’élaboration intellectuelle du jazz, sa transformation en une musique à écouter et non plus simplement à danser est celle qui semble au néophyte comme la plus connue. Images, visages et affiches sont ancrés dans l’inconscient collectif de chacun, comme le disait ce visiteur aux cheveux déjà très blancs « oh, mais j’avais ce disque, je connais ce visage, je ne sais juste plus qui c’est… » s’approchant de la vitrine et chaussant ses lunettes, il regardait le Petite Fleur de Bechet…

À ce moment de l’exposition, chronologiquement, on entre dans les années 1960, et pour le jazz, c’est la naissance du mouvement Free. Quand Ornette Coleman sort en 1960 Free Jazz, on entame ce que nous identifions comme le troisième grand moment de l’histoire du jazz. C’est le dernier stade de l’évolution amorcée précédemment. Le jazz libre et libéré se présente définitivement à l’avant-garde libertaire. Cet affranchissement ne surgit pas de nulle part, en connexion avec le mouvement Beat, comme le montre bien le passage consacré à la scène West Coast, le Free jazz s’inscrit dans les autres mouvements de libération artistique. L’étonnante toile d’Alan Davie, peintre britannique, intitulé Lush Life N°1 et placée à l’entrée de la galerie Free Jazz donne le ton : une explosion primitive, ronde, presque incontrôlée de couleurs. C’est sans doute un peu cela, le Free Jazz. Ce moment voit également la montée du phénomène des festivals, Montreux bien sûr, mais aussi Perugia et tant d’autres superbement rendus par les photos et les affiches des manifestations.

L’extrême fin de l’exposition nous engage enfin à nous pencher sur les trente dernières années, mais peine quelque peu à démontrer l’actualité du jazz. En omettant de souligner les liens du jazz avec des musiques plus contemporaines, du rock au Trip Hop ou encore Hip Hop et musique concrète, les pièces exposées, très récentes et souvent inédites, sont surtout référentielles et proposent essentiellement une relecture, un hommage au jazz. Chasing the Blue Train de David Hammons en appelle au dieu Coltrane dans une installation assez spectaculaire, tandis que le Guitar Drag de Christian Marclay, en nous présentant une guitare électrique traînée derrière un pick-up, rappelle le lynchage de James Byrd en 1998 et bien évidemment tous ceux qui l’avaient précédé.

L’exposition réussit donc particulièrement bien à montrer comment le jazz a indéniablement insufflé un souffle nouveau aux arts graphiques et au cinéma, et l’exposition le rappelle en rassemblant des œuvres d’une grande diversité, à la fois très connues et d’autres plus rares extraites de collections particulières. Les extraits musicaux qui accompagnent le visiteur permettent aussi de suivre l’évolution musicale de ce genre, et les airs souvent connus donnent envie de fredonner ou de taper du pied en cadence, ce qui est rare et plaisant lorsque l’on parcourt une exposition d’arts essentiellement graphiques.

Notes :

 

Marjolaine Boutet et Elodie Nowinski

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  • ISSN 1954-3670