Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

Il Divo, de Paolo Sorrentino

Films | 03.06.2009 | Alessandro Giacone
  • imprimer
  • version pdf
  • réduire la taille du texte
  • augmenter la taille du texte

© DR« Quand Giulio Andreotti mourra, on extraira une boîte noire de sa bosse et l’on connaîtra enfin la vérité sur les mystères d’Italie. » Par cette boutade, le comique Beppe Grillo a bien décrit le halo de secret qui entoure celui qui, par référence à César, a été surnommé le « Divo Giulio ». Dans le bien et dans le mal, Giulio Andreotti incarne l’histoire de la République italienne [1] . Né en 1919, il siège au Parlement italien sans discontinuité depuis 1946, ce qui représente sans aucun doute un record mondial de longévité politique. Sa longue carrière gouvernementale commence en 1947, lorsqu’Alcide De Gasperi le nomme sous-secrétaire à la présidence du Conseil. Dans les décennies suivantes, Giulio Andreotti est vingt-cinq fois ministre et Premier ministre à sept reprises (la première fois en 1972, la dernière entre 1991 et 1992).

Le film de Paolo Sorrentino commence justement avec la naissance du dernier gouvernement Andreotti (1991) et décrit les bouleversements qui se produisent dans les deux années suivantes : l’assassinat du juge Falcone par la mafia, les débuts de l’opération « Mains propres » et la disparition de la plupart des partis italiens. Il Divo revient aussi sur une série d’événements jamais élucidés des décennies précédentes : l’assassinat du journaliste Mino Pecorelli (1979), l’affaire de la loge maçonnique P2 (1981), les faux suicides des banquiers Roberto Calvi (1982) et Michele Sindona (1986), jusqu’au meurtre de Salvo Lima (1992), le chef de file du courant sicilien d’Andreotti. Un autre personnage apparaît de manière obsédante tout au long du film : le fantôme d’Aldo Moro, le dirigeant démocrate-chrétien tué en 1978 par les Brigades rouges. Ce même Aldo Moro qui, lors de sa détention, accusera son grand rival de n’avoir rien fait pour le sauver : « Andreotti est resté indifférent, livide, absent, et enfermé dans son sombre rêve de gloire. [...] M. Andreotti, vous durerez plus ou moins longtemps, mais vous passerez sans laisser de trace. »

Mêlé de près ou de loin à toutes ces affaires, « Il Divo Giulio » répondra toujours par son flegme et son légendaire sens de l’humour : « Il n’y a rien dont on ne m’ait pas accusé en Italie, sauf les guerres puniques : à l’époque, j’étais trop jeune. » Au faîte de sa puissance en 1992, Andreotti aspire à la présidence de la République, mais l’assassinat du juge Falcone rendra impossible son élection. C’est le début de sa chute, qui correspond à l’effondrement  de la classe politique de la « Première République ». En l’espace d’un an, la roue de la fortune a tourné : écarté du pouvoir après quarante-cinq ans, Andreotti doit même affronter deux longs procès, dont un pour ses liens présumés avec la mafia, qui se termine dix ans plus tard sur une formule ambiguë (Andreotti est acquitté pour la période qui suit l’année 1980 ; quant à la période antérieure, les faits sont tombés sous le coup de la prescription).

On l’aura compris : par son enchevêtrement d’événements récents et anciens, Il Divo n’est pas un film facilement compréhensible pour un public non averti des affaires italiennes. Il n’en reste pas moins que, sur le plan esthétique, il est certainement une réussite. Les spectateurs apprécieront les prises audacieuses en contre-plongée par lesquelles le réalisateur met en scène les collaborateurs d’Andreotti, les décors fastueux des palais romains et, surtout, la performance de Toni Servillo : par un jeu inspiré et au bout de trois heures de maquillage, l’acteur napolitain, également à l’affiche dans Gomorra, parvient à reproduire de manière saisissante le faciès et la silhouette recourbée d’Andreotti.

Il reste à savoir si, au-delà de sa valeur esthétique, Il Divo peut être également considéré comme une reconstruction crédible sur l’histoire récente de l’Italie. Lors de la première parisienne, Paolo Sorrentino expliquait qu’il n’avait pas voulu tourner seulement un beau film, mais un film historique bien documenté. Cela n’est pas toujours le cas. On remarquera ainsi que toutes les citations prêtées à Giulio Andreotti sont authentiques – extraites en grande partie de l’ouvrage de Massimo Franco – mais souvent citées hors contexte. Par exemple, on imagine mal Giulio Andreotti avouer à l’ancien président Francesco Cossiga que, pendant sa jeunesse, il avait été amoureux de la sœur de Vittorio Gassman – même si l’anecdote est véridique. Le réalisateur met également en scène le célèbre « baiser de Judas » que Giulio Andreotti aurait échangé avec le chef de la mafia, Totò Riina : par un véritable tour de force, cet épisode qui fit couler tant d’encre est présenté sous la forme d’un rêve du juge Giancarlo Caselli, chargé d’instruire le procès. D’autres épisodes, tels que la confrontation entre Giulio Andreotti et le journaliste Eugenio Scalfari sont tout bonnement inventés, tout en ayant une place importante dans l’économie du film. Mais c’est surtout la scène centrale qui laisse perplexe. Dans un monologue d’une intensité croissante, Giulio Andreotti reconnaît ses responsabilités dans la « stratégie de la tension », qui visait à stabiliser le cadre politique contre la menace communiste. Cette confession – dont rêveraient certainement tous les Italiens – n’est pas seulement aux antipodes du personnage, mais constitue également une clé de lecture erronée. En faisant de Giulio Andreotti le grand ordonnateur des années de plomb, le réalisateur oublie que les attentats les plus meurtriers de la période – Piazza Fontana en 1969 et la gare de Bologne en 1980 – ont eu lieu à l’un des rares moment où l’homme politique romain n’avait aucune responsabilité gouvernementale. Alors que la justice n’a toujours pas réussi à trouver les auteurs de ces massacres, un tel raccourci risque d’alimenter les théories du complot qui placent le « Divo Giulio » au confluent de tous les méfaits de la République italienne. Lors d’une projection privée, le vrai Giulio Andreotti s’était ainsi départi de son flegme habituel, en qualifiant cette scène de « forfaiture » (mascalzonata). Quelles que soient par ailleurs ses responsabilités, on se sent à même de lui donner raison sur ce point.

Sans être un documentaire historique dans la lignée des films de Francesco Rosi (l’Affaire Mattei, Salvatore Giuliano), Il Divo se distingue en définitive par d’autres qualités : au-delà du cas italien, Paolo Sorrentino décrit avec talent les intrigues et les coups bas du monde politique et, par le biais de Giulio Andreotti, nous offre une métaphore de l’immense solitude que procure le pouvoir.

Notes :

[1] À lire : Massimo Franco, Andreotti, la vita di un uomo polico, la storia di un epoca, Milan, Mondadori, 2008, 371 p. et Jean-Louis Briquet, Mafia, justice et politique en Italie : l’affaire Andreotti dans la crise de la République (1992-2004), Paris, Karthala éditions, 2007, 390 p.

Alessandro Giacone

imprimer

Newsletter

  • Consultez fréquemment les rubriques dynamiques de cette colonne. Elles sont régulièrement mises à jour.

Champ libre

  • • Vidéo de la table ronde « À l'Est, rien de nouveau ? Pour une histoire visuelle de la nouvelle Europe » aux Rendez-Vous de Blois (13 octobre 2018)
  • Si vous n’avez pas pu assister à la table ronde, « À l'Est, rien (...)
  • lire la suite
  • Histoire@Politique est également disponible sur CAIRN
  • lire la suite

Partager

  • ISSN 1954-3670