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Comptes rendus
   

Erich Salomon,

Expositions | 29.04.2009 | Michel Dreyfus
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Du 12 novembre 2008 au 25 janvier 2009 s’est tenue à l’hôtel de Sully (musée du Jeu de Paume), à Paris, une exposition consacrée à l’œuvre du photographe Erich Salomon. Organisée et réalisée avec l’aide et la collaboration de la Berlinische Galerie, le musée d’Art moderne, de Photographie et d’Architecture de Berlin qui conserve les archives d’Erich Salomon, cette exposition a été la première d’un cycle de trois manifestations du même type, portant sur la photographie européenne de l’entre-deux-guerres. La seconde, consacrée aux avant-gardes en France sous le titre « Paris capitale photographique, 1920-1940. Collection Christian Bouqueret », a débuté le 10 février et se poursuivra jusqu’au 24 mai 2009. La troisième, « Augustí Centelles, photographies 1936-1939 », qui portera sur le reportage engagé et la guerre civile en Espagne, ouvrira le 9 juin 2009. L’exposition tenue à l’hôtel de Sully a restitué toute la modernité de la démarche d’Erich Salomon, personnalité majeure dans l’histoire du photo-journalisme. À travers une sélection de cent trente épreuves et documents originaux, elle a présenté les pratiques de ce photographe en quête de portraits de « contemporains célèbres dans un moment d’inattention », pour reprendre le titre d’une conférence que fit Erich Salomon, à Berlin, le 6 mai 1931.

Né en 1886, fils de riches banquiers berlinois israélites, Erich Salomon participa à la Grande Guerre au cours de laquelle il fut fait prisonnier. Il était alors titulaire d’un doctorat de droit. Puis, en raison de l’inflation galopante que connut l’Allemagne à partir de 1923, il dut vendre la maison familiale et trouver du travail. Il fut successivement courtier en bourse, associé d’une marque de piano, puis propriétaire d’une compagnie de taxis qui compta en tout et pour tout deux voitures électriques ainsi qu’un side-car qu’il conduisit lui-même. Finalement, en 1928, à l’âge de quarante-deux ans, il trouva sa vocation dans le domaine de la photographie professionnelle en devenant le premier reporter photographe : engagé par les éditions Ullstein, il commença alors une carrière qui le conduisit à révolutionner le photo-journalisme. 

Jusqu’à la décennie 1920, la presse illustrée qui avait connu un immense essor depuis le milieu du XIXe siècle, s’appuyait essentiellement sur la gravure, et ce pour des raisons techniques. L’actualité sociale et politique avait suscité depuis longtemps l’intérêt des photographes comme le montrent leurs clichés de la guerre de Crimée (1853-1856) ou de la misère des quartiers populaires, trois décennies plus tard. Mais à cette date, les images ne pouvaient pas être pleinement exploitées par la presse. Puis, au lendemain du premier conflit mondial, la photographie bénéficia de nouveaux procédés. Dès lors, toute la presse demanda en très grand nombre images et reportages, ce qui suscita la création des premières agences de photographes.

Rien ne prédisposait Erich Salomon au métier de photographe qu’il aborda en autodidacte. Mais son appartenance à la haute société allemande, ses bonnes manières, son élégance — il fut parfois surnommé le « photographe au smoking » — et son aisance dans plusieurs langues lui permirent de s’introduire dans les cercles les plus fermés des milieux fortunés et privilégiés : salons mondains, cours de justice et conférences internationales. Il sut utiliser des appareils très modernes, tels que l’Ermanox et le Leica mis au point en 1924 et 1925. De plus, il inventa très rapidement différents procédés de dissimulation de son appareil photographique — sous son chapeau, entre deux bouquets de fleurs avant un meeting, etc. — qui lui permirent de parvenir à photographier sans être vu. Pour Erich Salomon, en effet, le cliché était réussi lorsqu’il était arrivé à faire oublier sa présence et que personne ne regardait l’objectif. Il fixa ainsi pour l’éternité de nombreuses personnalités des milieux politiques, financiers, économiques et artistiques ; en revanche, le « peuple » ou le monde du travail n’apparurent guère dans ces clichés.

Erich Salomon captura ainsi, à travers des instantanés saisissants, le regard et les conversations de bien des célébrités de l’époque. Il prenait certains de ces clichés avec l’assentiment de ceux qu’il fixait dans son appareil, mais il lui arriva aussi de le faire, sans qu’ils aient véritablement conscience de sa présence. En remettant ainsi en cause le portrait officiel et posé, Erich Salomon donna naissance au photo-journalisme moderne : d’où le surnom de « roi des indiscrets » que lui donna Aristide Briand, à l’occasion d’une photographie prise dans les salons du Quai d’Orsay en août 1931. Ce document qui orne la couverture du catalogue de cette exposition est emblématique du style des photographies d’Erich Salomon. De façon paradoxale, cet instantané particulièrement fameux montre Aristide Briand surpris lors d’une conversation et se retournant sur le photographe, le pointant du doigt et s’écriant : « Ah ! Le voilà, le roi des indiscrets ! » Mais l’exposition de l’hôtel de Sully a montré aussi un cliché resté beaucoup plus confidentiel, pris un instant auparavant, alors que le ministre des Affaires étrangères se trouvait dos au photographe. Ces deux clichés sont emblématiques de la façon de faire d’Erich Salomon et ils annoncent également celle des paparazzi  d’aujourd’hui. Tout ce qui semble évident actuellement était alors d’une grande nouveauté. Pour la première fois, le regard du spectateur était admis à pénétrer dans les sphères du pouvoir, du cinéma, de la littérature. Erich Salomon inventa ainsi une nouvelle image du personnage public.

Erich Salomon connut la notoriété jusqu’en 1933 dans une Europe où la Société des Nations semblait pouvoir encore jouer un rôle. Jusqu’à cette date, il fut l’un des photographes les plus réputés et l’un des plus publiés du Vieux Continent. Il fut le premier à montrer les « grands de ce monde » dans leur intimité ainsi que lorsqu’ils étaient réunis pour mettre au point le montant des réparations que l’Allemagne devait payer aux Alliés. Erich Salomon fut également le premier à introduire un appareil photo dans une cour d’assises. Avec lui, la haute société et les cercles diplomatiques devinrent accessibles aux lecteurs des magazines qui le publièrent.

Après l’arrivée des nazis au pouvoir, Erich Salomon quitta l’Allemagne et s’installa aux Pays-Bas. Il put y poursuivre sa carrière, mais dans des conditions plus difficiles : son heure de gloire était passée. À la fin des années 1930, il refusa de rejoindre la Grande-Bretagne, comme le lui suggérait son fils. Dénoncé pendant la guerre par un employé du gaz qui trouvait la consommation anormale pour une maison censée être vide, il fut déporté à Auschwitz où il mourut en 1944 avec sa femme et l’un de ses fils. Certains de ses négatifs restés dans sa maison de La Haye furent détruits par les nazis, mais une partie fut retrouvée et a été utilisée pour cette exposition.

Notes :

 

Michel Dreyfus

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  • ISSN 1954-3670