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Comptes rendus
   

Nicolas Patin, Krüger : un bourreau ordinaire,

Paris, Fayard, 2017, 308 p.

Ouvrages | 06.11.2018 | Olof Bortz
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Friedrich Wilhelm Krüger, chef suprême de la SS et de la Police à Lublin de 1939 à 1943, fut l’un des acteurs clés de la Shoah en Pologne sous l’occupation allemande : il fut le plus haut responsable sur place pendant l’extermination des juifs de Pologne et de toute l’Europe, ainsi que pendant la destruction du ghetto de Varsovie. Malgré le rôle important qu’il eut dans ces événements, Krüger a été jusqu’à présent peu étudié. Nicolas Patin, maître de conférences à l’Université Bordeaux-Montaigne, lui a consacré un ouvrage qui retrace son parcours depuis sa participation à la Grande Guerre, en tant qu’officier, jusqu’à son engagement dans la SS dans les années 1930, sa participation à la Shoah pendant la Seconde Guerre mondiale, et son suicide en mai 1945.

Né à Strasbourg en 1894, Krüger est issu d’une famille de militaires allemands, composée de plusieurs générations de soldats. Formé pendant les années 1910 à l’école des Cadets de Karlsruhe, une institution d’élite dans l’armée allemande, il devient officier et accueille le début de la Grande Guerre avec enthousiasme. Face à la réalité de la guerre, Krüger est vite désabusé et se transforme en Frontschwein, un « cochon de guerre », habitué à la vie au front. En tant que membre de cette communauté en partie imaginée, il s’en prend à ses supérieurs qui, selon lui, connaissent mal la réalité des tranchées et ne s’intéressent qu’à leur propre bien-être.

Nicolas Patin compare les expériences différentes des soldats français et allemands. S’ils étaient tous forcés de combattre loin de chez eux, les soldats allemands ressentaient un plus grand décalage entre la guerre et la vie civile que les soldats français. Engagés sur plusieurs fronts (Krüger se bat en Belgique, en Ukraine et en Biélorussie), ils se sentaient entourés par plusieurs ennemis, tout en nourrissant l’illusion que des victoires sur le front de l’Est allaient se traduire par des progrès sur le front de l’Ouest. Malgré la guerre industrielle et les combats d’un genre nouveau, bien éloignés des représentations habituelles de l’époque sur la gloire guerrière, Krüger n’abandonne pourtant jamais une conception héroïque de la guerre.

Il vit la fin de la guerre, cette « défaite impossible », comme une conclusion ignoble à ces quatre années de combat. Il s’engage dans un corps franc et s’accroche à l’idée que l’Allemagne n’a pas réellement été vaincue : il adhère au fameux « mythe de coup de poignard dans le dos » diffusé par les responsables militaires et l’extrême droite. En mars 1920, il soutient le putsch de Kapp pour faire chuter la République et résister à la désagrégation de l’ordre politique sous lequel il a grandi. L’échec de ce coup d’État constitue pour lui une nouvelle humiliation. Selon Nicolas Patin, Krüger essayait de prolonger la guerre aussi longtemps que possible : sa guerre ne se termine définitivement qu’en 1920, quand il commence à travailler dans une librairie à Berlin.

L’auteur analyse ensuite l’histoire de Krüger pendant la Deuxième Guerre mondiale, lorsqu’il est nommé chef suprême de la SS et de la Police dans la Pologne occupée, de 1939 à 1943. Krüger a alors deux tâches difficiles à concilier : maintenir l’ordre et la sécurité des dirigeants et des colons allemands d’une part, et imposer un régime de nettoyage ethnique et d’esclavage pour exploiter les richesses locales et la main-d’œuvre polonaise et juive d’autre part.

Dans la réalisation de ces diverses tâches, Krüger se montre maladroit. Il ne sait pas gérer la concurrence entre la SS et le règne de Hans Frank, gouverneur général de Pologne. Il ne sait pas établir de bonnes relations avec l’armée. Cela aurait demandé une flexibilité et une disposition à la négociation qui lui font défaut. Il est incapable de s’adapter, de prendre des initiatives et de trouver des solutions sans demander le soutien de son supérieur, Heinrich Himmler. Néanmoins, et il s’agit là de l’un des principaux apports du livre de Nicolas Patin, Krüger mène une politique d’une extrême dureté contre les mouvements de résistance polonais. En avril 1943, il est la cible d’un attentat raté dans les rues de Cracovie. Par ailleurs, il se montre appliqué, déterminé et fanatique quand il s’agit de mener à bien la destruction des juifs d’Europe. Nicolas Patin explique clairement qu’il était un antisémite convaincu, se démarquant par là des interprétations précédentes de Krüger.

Dans cet ouvrage, l’auteur souligne le fait que Krüger, comme tant d’autres, a essayé de prolonger la Première Guerre mondiale et a vécu les années 1920 et 1930 dans l’attente d’une nouvelle confrontation avec les « ennemis » de l’Allemagne. L’analyse de ces décennies, cruciales pour comprendre l’évolution de Krüger vers le nazisme et sa carrière dans le parti, commence après le deuxième chapitre. Nicolas Patin étudie comment il est devenu bourreau en trois chapitres thématiques, analysant successivement la dimension psychologique, les stratégies sociales et l’opportunisme et enfin l’idéologie. Nicolas Patin constate que Krüger a connu un déclassement social qui a nourri un esprit de revanche, mais aussi et surtout qu’il était un nazi et un antisémite convaincu.

Le choix de passer de la Première Guerre mondiale à la Seconde Guerre mondiale pour ensuite revenir à la période de l’entre-deux-guerres complique cependant inutilement la biographie de Krüger. Ainsi faut-il attendre le milieu du livre pour apprendre comment Krüger a grimpé les échelons du parti puis de l’État nazi et pour comprendre que sa carrière civile a été marquée par des conflits similaires à ceux qu’il a rencontrés plus tard en Pologne. Ces faits éclairent toute sa carrière et auraient dû être racontés de façon chronologique, avant d’être analysés. Si Nicolas Patin semble avoir voulu éviter le piège de « l’illusion biographique », ce souci semble trop sophistiqué dans le cas de Krüger. Malgré ce défaut de structuration, l’auteur livre un excellent exemple de Täterforschung, ces travaux consacrés aux bourreaux de la Shoah. C’est une étude qui préserve un juste équilibre entre l’individu et son milieu. En situant cet individu « ordinaire » dans son contexte politique et culturel, grâce à des recherches méticuleuses et des sources nouvelles – notamment le journal de guerre de Krüger –, Nicolas Patin transforme le bourreau en témoin historique de l’expérience allemande du XXe siècle et de sa violence.

Olof Bortz

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  • ISSN 1954-3670