Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

Pierre Rosanvallon, Notre histoire intellectuelle et politique, 1968-2018,

Paris, Seuil, 2018, 430 p.

Ouvrages | 30.10.2018 | Christophe Prochasson
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Patiemment, obstinément, rigoureusement, Pierre Rosanvallon trace son sillon intellectuel depuis les années 1970. Livre après livre – l’article n’est pas son genre –, un peu à la manière des hommes du XIXe siècle qu’il connaît sur le bout des doigts et affectionne même en les critiquant, l’historien de la démocratie a multiplié les éclairages sur son objet, infléchit parfois sa route sans jamais dévier de sa règle d’or : produire une histoire « qui a pour fonction de restituer les problèmes plus que de décrire des modèles » (p. 13). Toujours enté sur les questions du présent, répugnant à une érudition qui tournerait à vide, l’itinéraire intellectuel de Pierre Rosanvallon ne peut se détacher de l’histoire sociale et politique dans laquelle il n’a cessé de s’inscrire avec une conscience d’horloger.

Voici pourquoi ce dernier livre ne sera pas son dernier. Doué d’une énergie peu commune, Pierre Rosanvallon annonce une nouvelle volée de quatre ouvrages à paraître dans les prochaines années. Notre histoire politique et intellectuelle n’en marque pas moins une halte, à la manière d’un bilan, sans doute moins collectif que ne l’annonce le titre, même si beaucoup s’y reconnaîtront. Le « notre » retenu par le titre est moins englobant qu’on pourrait le croire. Mais sur cinq décennies, il est peu de cheminements, à gauche, qui n’aient pas croisé, à un moment ou à un autre, la route de Pierre Rosanvallon et de ceux dont il parle dans son livre avec une parcimonie parfois excessive. Et qui n’a pas entrevu et subi les effets des profondes transformations décrites par lui ayant affecté la culture politique nationale au cours de ces cinquante dernières années ? C’est pourtant de façon plus restrictive qu’il faut entendre le « notre » de Pierre Rosanvallon : ce « notre » là rassemble d’abord une génération politique, fraction moderniste de la gauche française, surgie au tout début des années 1960 et souvent groupée autour de la CFDT puis de Michel Rocard.

C’est en mai 1968 que s’ouvre un « troisième âge de l’émancipation » qui encadre l’œuvre et l’action relatées dans ce livre. C’est à cette date que Pierre Rosanvallon entra en politique, d’abord comme acteur en devenant l’un des intellectuels les plus en vue de ce qu’on finit par appeler, un peu paresseusement, la « deuxième gauche », puis comme observateur et savant, à partir des années 1980 et de son élection au sein de l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) en 1983. En dépit de son aversion pour toute forme d’académisme, Rosanvallon n’en finit pas moins sa carrière au Collège de France où il bénéficia, comme à l’EHESS, d’une liberté devenue plus rare dans le monde universitaire.

De la lecture d’un ouvrage où se déroulent de façon judicieusement emboîtés le récit ramassé d’une vie intellectuelle, l’analyse de « moments philosophiques » et l’histoire politique des cinquante dernières années, on sort évidemment riche d’une réflexion indispensable pour qui peine aujourd’hui à comprendre son temps. Pierre Rosanvallon ne se départit d’ailleurs pas tout à fait, quoiqu’il s’en défende, d’une vague nostalgie pour la décennie de ses 20 ans, alimentée par une critique acérée des années 1980 et une vraie déploration devant les ruines de la gauche contemporaine et l’évanouissement d’idéaux qu’il a contribué à forger.

Qu’ont-elles de si enchanteresses ces années 1970 ? Elles pétillent d’idées et de mouvements sociaux qui annoncent encore et toujours des « lendemains qui chantent ». Que d’auteurs en effet dans la mouvance de la « deuxième gauche » et de la pensée antitotalitaire auxquels Pierre Rosanvallon rend hommage, à commencer par son maître Claude Lefort ! Cornélius Castoriadis, Henri Lefebvre, François Furet, André Gorz, Ivan Illich, Michel Foucault et tant d’autres ! Ces bataillons d’intellectuels qui font de la séquence l’une des plus brillantes de l’histoire des sciences sociales françaises rencontrèrent une dynamique accueillante au sein de la CFDT où Pierre Rosanvallon jouait un rôle important aux côtés d’autres figures comme Patrick Viveret ou Jacques Julliard. Le contexte politique était alors porteur, aux côtés de Michel Rocard qui venait de rallier le Parti socialiste à l’occasion des Assises du socialisme en 1974. Le « socialisme autogestionnaire », nourri de quelques expériences étrangères venues de Yougoslavie, d’Israël ou d’Algérie, était alors en train de devenir l’axe doctrinal le plus structurant du Parti socialiste de François Mitterrand. Avec certes nombre de malentendus et de manipulations. Ainsi va la politique qui n’est pas un pur jeu de l’esprit, à l’encontre de ce qu’espèrent les intellectuels, toujours navrés, toujours déçus face au spectacle de la démocratie. Même les plus avertis, parmi lesquels se compte Pierre Rosanvallon, n’échappent pas tout à fait à l’abattement que procure l’examen de la vie politique dominée par la prose de l’action et du compromis.

Comment expliquer le cruel retournement des années 1980 qui vit la « deuxième gauche » perdre sa vitalité intellectuelle et essuyer une cinglante défaite politique, bien avant d’ailleurs la victoire du 10 mai 1981 ? Le futur président de la République, François Mitterrand, dissimulait mal le mépris politique et intellectuel que lui inspiraient Rocard et ses amis. Au congrès socialiste de Metz, il reprit pour allié le CERES, l’aile qualifiée de « marxiste » (quoiqu’il conviendrait d’analyser en détails ce marxisme-là) au chef de laquelle, Jean-Pierre Chevènement, il confia la rédaction d’un « projet socialiste » en appelant à une « rupture avec le capitalisme », si possible, en « cent jours ». Si le « socialisme autogestionnaire » demeurait officiellement à l’agenda du Parti socialiste, si l’on s’interrogeait encore avec les armes de la théologie politique la plus distinguée sur l’articulation du « mouvement d’en bas » et du « mouvement d’en haut » en cas de victoire et sur le rôle qu’y jouerait le Parti socialiste, la mouvance « deuxième gauche » avait perdu de sa superbe et de sa dynamique dès la fin des années 1970. Dans l’équipe ministérielle de Pierre Mauroy, Michel Rocard n’eut guère qu’un strapontin, ou presque. Nul n’en fut surpris.

Pierre Rosanvallon ne se rendit donc pas à la Bastille se réjouir, sous l’orage, de la victoire de Mitterrand. Maussade, il contempla sans illusion les événements dont il n’attendait rien de bon pour la gauche. Les années 1980 lui apparaissent aujourd’hui sous le jour d’une décennie maudite dont la gauche ne s’est jamais tout à fait relevée. Bien loin d’entretenir un engagement politique qui l’avait animé depuis son plus jeune âge, se refusant à l’appel du pouvoir auquel certains intellectuels cédèrent, Pierre Rosanvallon quitta les tribunes et les salles de meetings pour rejoindre les austères travées des bibliothèques. Délaissant une politique décevante, il s’enfouit sous un harassant travail de lectures, redécouvrant notamment la pensée libérale du XIXe siècle et s’engageant dans une vaste et ambitieuse histoire de la démocratie.

Quel sombre regard porté sur ces années dont il ne serait pourtant pas injuste de proposer une toute autre lecture ! Né dix ans plus tard que Pierre Rosanvallon, ayant suivi une ligne hostile à la « deuxième gauche », je suis moins enclin que lui à adopter ce regard peu amène sur les années 1980 qui furent pour moi celles d’une levée d’écrou intellectuelle. « Liquéfaction des représentations de l’avenir », « blocage de l’imagination » : telles sont, inversement, quelques-unes des formules martelées par Pierre Rosanvallon pour qualifier un moment qui lui a cependant permis de s’imposer comme l’un des plus importants penseurs et historiens de la démocratie. Cette décennie n’en fut pas moins celle où l’on ouvrit les livres que certains laissaient fermés et où l’on comprit qu’il était des auteurs moins infréquentables que certains préjugés l’avaient laissé croire.

Pierre Rosanvallon n’ignore d’ailleurs pas les limites intellectuelles de la décennie précédente, années « critiques » qui n’étaient pas parvenues à atteindre le terme d’une nécessaire refondation de la gauche. Il reconnaît aussi que les années 1980, postmarxistes après près de trois décennies dominées par une vulgate plus ou moins produite dans le sillage d’un puissant parti communiste, peuvent s’apprécier comme des années d’ouverture intellectuelle et d’une nouvelle respiration. C’est pourtant le sentiment d’échec qui l’emporte comme l’attestent les passages où Pierre Rosanvallon avoue son peu de goût pour l’académisme, comme sa perplexité pour un travail intellectuel coupé de tout engagement social, comme en témoigne aussi le sévère bilan qu’il dresse d’une deuxième gauche enlisée dans une posture critique ciblant le totalitarisme, le jacobinisme et divers archaïsmes dont la première semblait déborder.

C’est l’engourdissement qui ravit la « deuxième gauche » à sa vocation première d’inventer les formes d’une nouvelle émancipation adaptée aux coordonnées de son temps. Cette exigence sombra dans un réalisme à courte vue qui finit par tout emporter, notamment après le tournant (la « rigueur ») pris en mars 1983 par le gouvernement Mauroy. Politiquement impensé, ce choix ravagea ce qu’il restait de la vieille espérance millénariste propre à la gauche. L’innovation intellectuelle, à gauche, se bloqua. Elle fut entravée par le durable face-à-face d’une gauche réaliste ayant renoncé à transformer le monde et d’une gauche radicale de posture ne sachant comment le transformer. La « résignation de fait », relève justement l’auteur, est la meilleure alliée de la « posture radicale ». Et inversement. Pierre Rosanvallon déplore, avec quelque raison, la navrante régression républicaniste, portée par le CERES, tentant de redonner à une gauche doctrinalement démunie, les vieilles couleurs républicaines que le « socialisme jeune homme » du dernier tiers du XIXe siècle avait reprises à son compte.

Mais le plus terrible était encore à venir. Les tableaux des années 1990 et 2000 brossés par Pierre Rosanvallon ne sont guère consolants pour qui souhaite redonner une substance au combat émancipateur. Souvent venue des horizons benjaminiens, la mélancolie est désormais le fin mot de l’histoire d’une gauche à bout de souffle, semblant se satisfaire de la dénonciation paresseuse du « néo-libéralisme », « mot en caoutchouc », mot-valise, qui revient à la manière d’une ritournelle dont le sens n’a jamais été bien arrêté.

Plus grave encore, un « grand retournement » conservateur et même réactionnaire entraîne avec lui ceux dont Pierre Rosanvallon fut pourtant longtemps proche. Revenant sur l’ « affaire Lindenberg », au cours de laquelle un livre de l’historien des idées Daniel Lindenberg fut publié dans une collection dirigée par Pierre Rosanvallon dans lequel l’auteur s’en prenait vertement aux dérives réactionnaires de plusieurs membres du Centre Raymond Aron proches de celui-ci, Pierre Rosanvallon pointe cet inquiétant effondrement moral et politique qui se dessinait déjà à la fin des années 1980.

De 1982 à 1999, Pierre Rosanvallon, aux côtés de François Furet, auquel il conserve toute son estime et son affection, œuvra pourtant au sein de la Fondation Saint-Simon dont il esquisse un bilan. Dans l’examen de cette entreprise, s’entraperçoit aussi une déception. La Fondation n’a pas répondu aux attentes d’une génération qui aspirait à relancer la gauche sur de nouvelles voies avant de se disperser et parfois même de s’égarer dans des aventures intellectuelles sans lendemain. Force est de constater que c’est sur cet échec que se ferme l’ouvrage de Pierre Rosanvallon et que ce dernier n’est pas encore en mesure de répondre aux trois grands enjeux contemporains qu’il pointe à la fin de son livre : le développement d’un capitalisme d’innovation, l’affirmation d’un individualisme de singularité et le redoutable épuisement démocratique que connaissent nombre de sociétés européennes.

Il faudra donc attendre la publication des quatre prochains ouvrages que, presque à la manière d’un jeune chercheur présentant son « habilitation à diriger des recherches », Pierre Rosanvallon annonce à ceux qui s’obstinent à observer la façon dont cet intellectuel français « à l’ancienne » creuse son sillon sans jamais renoncer.

Christophe Prochasson

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  • ISSN 1954-3670