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Comptes rendus
   

Raffaella Perin, La radio del papa. Propaganda e diplomazia nella seconda guerra mondiale,

Bologna, Il Mulino, 2017, 288 p.

Ouvrages | 23.07.2018 | Laura Pettinaroli
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L’ouvrage de Raffaella Perin sur Radio Vatican est la version remaniée d’une thèse de doctorat soutenue en 2016 sous la direction conjointe de Denis Pelletier et Daniele Menozzi. Raffaella Perin est cependant une chercheuse italienne expérimentée : elle a dirigé plusieurs travaux collectifs sur le pontificat de Pie XI[1] et sur les minorités en Italie au premier XXe siècle[2], ses travaux personnels portant plus particulièrement sur l’antisémitisme, le protestantisme et le catholicisme à cette période.

Dans ce nouvel ouvrage, cette chercheuse s’insère dans la foisonnante – et polémique – historiographie sur la papauté pendant la Seconde Guerre mondiale, en s’attaquant à l’un de ses volets les plus méconnus (en dehors de quelques ouvrages à vocation commémorative et de rares études mettant l’accent sur la contribution de Radio Vatican à l’inspiration de la résistance spirituelle française[3]) : celui de la radio du pape. L’ouvrage reprend l’ensemble du dossier depuis la fondation de 1931 : il mobilise les archives vaticanes disponibles jusqu’en février 1939 puis, en l’absence des archives pour la période 1939-1945, associe l’apport de différents fonds d’archives européens et américains, de la presse et des fameux Actes et Documents du Saint-Siège relatifs à la Seconde Guerre mondiale (Cité du Vatican, 1965-1981, 11 volumes).

Le matériau principal de cette étude est ainsi composé non pas d’enregistrements sonores (qui n’ont pas été conservés), ni même de la série continue des textes qui furent lus à l’antenne (dont on sait pourtant qu’ils étaient intégralement écrits pour être soumis à la censure ecclésiastique), mais de plusieurs séries de retranscriptions réalisées par des acteurs variés, des résistants français de zone libre (fonds Mandouze au Centre d’histoire de la résistance et de la déportation à Lyon, Bibliothèque de l’Institut catholique de Paris…) aux différents services de surveillance (« monitoring ») des États belligérants, notamment britanniques, américains, italiens et allemands. L’auteure détaille en introduction (voir aussi les éléments complémentaires donnés p. 34 et p. 59) les étapes de cette collecte internationale de sources, dont l’existence même reflète « l’attention planétaire dont Radio Vatican a été l’objet durant la Guerre » (p. 7-8). Bien que dispersés, indirects, hétérogènes et parfois imprécis – du fait du brouillage des émissions –, les matériaux de base de cette étude se révèlent finalement denses.

Ces sources, toujours analysées avec rigueur critique et érudition, permettent à l’auteure de proposer une histoire diplomatique et religieuse de Radio Vatican. L’ouvrage est organisé selon un plan essentiellement chronologique, avec une première partie qui aborde les années de fondation (1931-1939) et les parties 2, 3 et 5 consacrées à la guerre (en trois temps : première année de guerre, élargissement du conflit en 1941-42, fin de la guerre 1943-45). La partie 4 est dédiée à la question de la Shoah, qui occupe une place centrale dans l’historiographie des « silences » de Pie XII[4]. Si ce plan chronologique permet de repérer les évolutions au fil du conflit, on peut regretter que le chapitre sur la Shoah, focalisé sur le tournant de 1941-1942, n’embrasse pas le problème dans toute son extension chronologique. L’ouvrage offre cependant un apport substantiel à nos connaissances, notamment sur l’utilisation des médias par la papauté et sur la position du Saint-Siège pendant la Seconde Guerre mondiale.

Si de nombreuses monographies ont mis l’accent sur les titres clés que sont L’Osservatore Romano et La Civiltà cattolica pour étudier la papauté contemporaine et que certaines recherches ont été lancées sur la structuration internationale de la presse catholique autour de Rome dès le XIXe siècle[5], les rapports entretenus par la Curie romaine avec les médias constituent un champ de recherche largement ouvert, notamment en ce qui concerne les moyens les plus « modernes »[6]. Malgré la prudence de la hiérarchie catholique à l’égard de ce moyen immatériel de communication, la création d’un émetteur vatican est ébauchée dès 1918 : il s’agit alors d’assurer l’indépendance des transmissions internes à la diplomatie vaticane (téléphone et télégraphe). Cependant, dès sa fondation en 1931, Radio Vatican propose des émissions en différentes langues, sous la forme de « notiziari » – des lectures d’articles de L’Osservatore romano et de dépêches de l’agence Fides, spécialisée dans les questions missionnaires. Dès la seconde moitié des années 1930, Radio Vatican est utilisée pour accroître, à une échelle mondiale, la mobilisation catholique contre le communisme, mais aussi comme un moyen de communiquer avec l’Église d’Allemagne corsetée par la censure étatique : le potentiel de la radio pour diffuser les options du Magistère dans un monde où des pouvoirs hostiles élèvent de nouvelles frontières est donc déjà mis à profit. En 1937-1939, Radio Vatican est même placée au cœur du dispositif de communication du Saint-Siège, avec la création d’un « bureau d’informations » vatican, lui-même relié à d’autres agences de presse catholiques (p. 32-33). Avec la guerre, les ambitions se réduisent et la situation se complique : dans certains pays, l’accès à la radio est interdit (comme en Allemagne où les radios étrangères sont prohibées) ou limité (brouillages). Radio Vatican se maintient cependant : malgré l’indécision du nouveau pape Pie XII (bien synthétisée dans la conclusion p. 275-276), le général des jésuites – le père Ledóchowski, d’origine polonaise – se révèle très influent jusqu’à sa mort fin 1942. Considérant que « les nazis ont plus peur de la vérité que du canon » (p. 105), il développe une stratégie hostile à l’Axe. Le caractère « viral » des informations transmises sur Radio Vatican se manifeste de façon frappante au début du conflit : en janvier 1940, la BBC retransmet treize fois en deux jours, dans quatre langues – anglais, allemand, tchèque et polonais –, une émission vaticane sur la Pologne occupée par les Allemands (p. 77). De plus, les journaux catholiques – anglais (The Tablet) et français (La Croix) notamment – retransmettent régulièrement des informations provenant de Radio Vatican.

Radio Vatican permet ainsi à la diplomatie vaticane – qui dispose de peu de moyens de pression – de diffuser ses propres prises de position (les fameux « radiomessages », comme celui du 24 août 1939 d’appel à la paix ou celui de Noël 1942 qui dénonce à mots couverts les atteintes aux droits fondamentaux) et de faire passer des informations dans ce que l’auteure appelle un « jeu subtil entre propagande et diplomatie » (p. 118). L’exemple de l’Anschluss (p. 46-48) est éclairant : le texte diffusé en avril 1938 à ce sujet sur Radio Vatican est aux antipodes de l’enthousiasme des évêques autrichiens. Face aux recours des ambassadeurs italien et allemand, la Secrétairerie d’État affirme que les émissions de Radio Vatican n’ont de caractère « ni officiel, ni officieux, ni inspiré »… alors même que nous savons par d’autres sources que Pie XI adhérait pleinement à leurs contenus. Le scenario d’une indépendance fictive de Radio Vatican est rejoué à plusieurs reprises durant la guerre, comme en octobre 1940 avec des émissions sur l’Alsace-Lorraine occupée (p. 102-103) ou en juin 1941 dans une émission qui relate l’audience d’une religieuse polonaise avec Pie XII (p. 115-116). À chaque fois, le Saint-Siège fait face à la diplomatie allemande par une pirouette, mais accepte aussi des limitations, pas forcément immédiates mais finalement effectives, de sa liberté d’expression.

En effet, au fil du conflit, les contraintes imposées à Radio Vatican s’accroissent. Dans un premier temps, la censure est assurée exclusivement par la Compagnie de Jésus : les chroniqueurs soumettent leur texte écrit, auquel ils ne peuvent ensuite plus rien ajouter (p. 53). Cependant, face aux pressions de la diplomatie allemande, la Secrétairerie d’État s’ingère dans le processus et, à partir du 1er octobre 1940, demande la copie écrite des émissions de la veille (p. 55). En avril 1941, à la suite des récriminations de l’Allemagne, Pie XII envisage de réduire les transmissions : le père Ledóchowski le convainc de poursuivre l’expérience (ne serait-ce que pour ne pas paraître assujetti à un belligérant) et s’engage à surveiller lui-même les transmissions. Finalement, ce n’est qu’après l’occupation allemande de Rome (septembre 1943) que les émissions sont limitées à de brefs bulletins : il faut alors attendre le mois d’août 1944, après la libération de Rome, pour retrouver des transmissions plus denses.

Si l’ouvrage de Raffaella Perin permet de mieux connaître l’un des modes d’expression du Saint-Siège dans les années 1930-1940, et son articulation variable avec la traditionnelle action diplomatique, il permet également de quitter la perspective habituelle sur le silence délibéré de Pie XII durant la guerre, pour aborder la construction de ce silence au fil du conflit, sous la pression allemande. L’analyse fine du contenu des transmissions permet aussi de souligner l’originalité de Radio Vatican dans le contexte de la « guerre des ondes ».

L’un des aspects les plus frappants du livre est sans doute de révéler combien la « voix du Vatican » fut en fait largement polyphonique. Raffaella Perin souligne la diversité des contenus selon les speakers et les langues d’expression. En mars-avril 1941, Radio Vatican retransmet en anglais une lettre de l’épiscopat néerlandais condamnant le national-socialisme (p. 123), mais en mai 1941, on compte plusieurs émissions, également en anglais, saluant les régimes autoritaires au Portugal et dans la France de Vichy (p. 130-131). De même, les contenus selon les aires linguistiques peuvent être variables : souvent favorables aux régimes autoritaires en espagnol, ils sont plus critiques en français. Ce sont d’ailleurs les transmissions francophones qui semblent avoir le plus marqué les contemporains. Dans un ton très personnel et spirituel, le père jésuite belge Emmanuel Mistiaen refuse d’emblée tout triomphalisme à l’égard du régime de Vichy et mentionne le 6 juillet 1940 le « terrible armistice » dont Pétain a pris la responsabilité (p. 94). Ses émissions, qui répètent le leitmotiv « courage, confiance, Dieu vous garde », inspirent la résistance spirituelle chrétienne. L’ouvrage souligne à la fois la spécificité de ces émissions francophones et le fait que certains contenus, critiques à l’égard du nazisme et du racisme étaient récurrents dans toutes les langues. Cette polyphonie, phénomène en soi remarquable en pleine guerre, est dans l’ensemble maintenue au long du conflit : l’équipe reste stable à l’exception de l’éloignement du père Joseph Hurley, nommé en août 1940 évêque aux États-Unis, après des émissions en anglais à tonalité interventionniste (p. 81). Le père Mistiaen, souvent critiqué pour ses émissions, reste en revanche à son poste mais avec un temps de parole réduit, à la demande de Pie XII, probablement pour « lancer un double message à l’extérieur : que le pape n’est pas dans les conditions de parler librement, mais que ses positions n’étaient pas du tout alignées sur celles de l’Axe » (p. 178). Le père Mistiaen met d’ailleurs en scène les obstacles mis à sa parole. Le 4 mai 1941, il annonce l’entrée dans le silence (« The voice must cease to speak », dans la retranscription anglaise conservée et citée p. 163), puis propose une série de méditations spirituelles sur le silence en juin 1941.

Au-delà de la polyphonie du groupe des speakers jésuites, Pie XII souhaitait aussi que Radio Vatican soit un moyen de relayer, au-delà des frontières diocésaines, le message des évêques des différentes nations. Cet effort se manifeste parfois avec une certaine audace comme le 28 janvier 1942, avec la diffusion en allemand d’un discours du cardinal Piazza, patriarche de Venise, critiquant le « Satan empaillé dans des mythes néopaïens » (p. 218). L’auteure montre cependant que les paroles épiscopales relayées sont celles qui reflètent la position romaine : ainsi, en mars-avril 1941, Radio Vatican diffuse une lettre de l’archevêque de Fribourg Conrad Gröber indiquant qu’un véritable Allemand se devait d’être chrétien (par opposition à une identité étroitement nazie), mais passe sous silence la partie hostile aux juifs de ce même document (p. 134). Sur la question de la Shoah, l’auteure indique clairement que, malgré l’insistance de Radio Vatican sur le racisme, la question du sort des juifs n’est jamais un « problème prioritaire » (p. 204). La plupart des émissions sur le judaïsme restent d’ailleurs ambiguës : elles associent des condamnations de l’antisémitisme à certains préjugés sur le pouvoir économique des juifs et à des considérations géopolitiques, comme l’hostilité à l’émigration en Palestine. Finalement, si des faits de « résistance » du clergé local à la mise en œuvre des politiques antisémites sont parfois mentionnés et que la dénonciation peut passer par des allusions savantes pour tromper la censure (émission du 17 novembre 1940 qui rappelle la condamnation du marcionisme, une hérésie qui déniait dans l’Antiquité toute valeur à l’Ancien Testament, p. 188-189), les moments les plus critiques de la persécution des juifs n’ont pas laissé de trace significative dans les annales de Radio Vatican. L’auteure propose alors une analyse convaincante des logiques culturelles, politiques et personnelles qui ont présidé à cette attitude face à la persécution des juifs (notamment p. 265-267).

En somme, Raffaella Perin offre ici une belle leçon de méthode : palliant par une enquête inventive et internationale l’absence de sources audiovisuelles, elle offre une première histoire savante de Radio Vatican, souligne la complexité du positionnement international du Saint-Siège pendant la Seconde Guerre mondiale et envisage de façon novatrice le débat sur les silences de Pie XII. Il ne reste au lecteur qu’à formuler le vœu de la poursuite des recherches sur ces questions à la faveur de l’ouverture – que l’on espère prochaine – des archives vaticanes sur cette période.

Notes :

[1] Alberto Guasco, Raffaella Perin (ed.), Pius XI : Keywords. International Conference Milan 2009, Berlin, LIT Verlag, 2010 ; Raffaella Perin (ed.), Pio XI nella crisi europea : atti del Colloquio di Villa Vigoni, 4-6 maggio 2015, Venise, Ca' Foscari, 2016.

[2] Raffaella Perin (ed.), Chiesa cattolica e minoranze in Italia nella prima metà del Novecento : il caso veneto a confronto, Rome, Viella, 2011.

[3] Renée Bédarida, « La Voix du Vatican (1940-1942). Bataille des ondes et résistance spirituelle », Revue d'histoire de l'Église de France, 1978, 173, p. 215-243.

[4] Voir la récente mise au point de Muriel Guittat-Naudin, Pie XII après Pie XII : histoire d'une controverse, Paris, Éditions de l'EHESS, 2015.

[5] Vincent Viaene (ed.), The Papacy and the New World Order : Vatican Diplomacy, Catholic Opinion and International Politics at the Time of Leo XIII (1878-1903), Leuven, Leuven University Press, 2006.

[6] Voir les pistes ouvertes par Michel Lagrée, La bénédiction de Prométhée – Religion et technologie, Paris, Fayard, 1999.

Laura Pettinaroli

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  • ISSN 1954-3670