Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

Amartya Sen, L'Inde. Histoire, culture et identité,

Paris, Odile Jacob, 2007, 416 p.

Ouvrages | 01.09.2008 | Christian Bardot
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Cette publication rend accessible en français des conférences ou des essais datant des années 1996-2005. Initialement publiés soit en ouvrages séparés, soit dans des revues indiennes, britanniques ou étasuniennes, ces textes ont été rassemblés dans un volume publié en 2005 et intitulé The Argumentative Indian. Writtings on Indian History, Culture and Identity (Allen Lane /Penguin Books).

Le titre anglais, difficilement traduisible en français, résume exactement le propos : Amartya Sen insiste sur la longue tradition de « culture dialogique » du monde indien. L’auteur est renommé pour ses travaux sur l’économie du bien-être, qui lui valurent en 1998 « le prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel ». 

Atypique, Amartya Sen l’est à bien des égards. Indien, certes, et passionnément attaché à son pays, mais aussi citoyen du monde. À l’instar de bien des membres d’une brillante diaspora intellectuelle et artistique, il partage son existence entre l’Inde et le monde anglo-saxon. Né au Bengale en 1933, dans une région qui fait aujourd’hui partie du Bangladesh, il reçoit la solide formation supérieure que les familles favorisées du British Raj donnaient à leurs enfants (son père est universitaire). Éduqué dans une High School catholique de Dhaka, puis à Calcutta et New Delhi où s’installe sa famille après la partition de 1947, il achève ses études en Angleterre, à Cambridge. Il enseigne ensuite l’économie, d’abord en Inde, puis dans les universités les plus prestigieuses, au Royaume-Uni et aux Etats-Unis – actuellement à Harvard. Venu à l’économie par le souci d’éradiquer la pauvreté (il a été marqué par la terrible famine qui a dévasté le Bengale en 1943), il est attaché à la liberté d’entreprendre et au marché mais éloigné des dogmes libéraux en ce qu’il estime que « l’économie est une science morale ». À ses yeux, la production de richesses n’est pas une fin en soi et ne saurait être la mesure du développement. Celui-ci est bien plutôt l’accroissement des possibilités données aux individus d’exprimer toutes leurs capacités, ce qui suppose qu’ils puissent d’abord se nourrir, se soigner et s’instruire. Toute son œuvre entend mettre la production et l’échange au service de cette finalité, d’où l’élaboration de l’indicateur de développement humain calculé par le Programme des Nations Unies pour le Développement. Cela lui vaut, on le sait, d’avoir été choisi, en compagnie d’un autre économiste iconoclaste, Jospeh Stiglitz,  pour évaluer  à nouveaux frais la croissance française.

Illustrant l’ampleur des préoccupations de ce penseur cosmopolite, le présent ouvrage appartient cependant au champ de l’histoire culturelle et non à celui de l’économie. C’est plus exactement à la façon dont s’est forgée une identité indienne à travers le dialogue multiséculaire de religions et de cultures variées que réfléchit ici Amartya Sen, avec en tête des enjeux idéologiques et politiques précis.

Dans le cadre indien, il entend combattre le nationalisme devenu un acteur important de la scène politique. Rompant avec la tradition incarnée depuis 1885 par le parti du Congrès et posée en fondement de la République indienne par Gandhi et Nehru, la volonté de séparer les sphères de la religion et de la politique est récusée par les nationalistes qui, au nom de « l’hindouité » jugent nécessaire de les confondre : Hindutva est le titre du livre publié en 1923 par l’idéologue de ce courant, V.D. Savarkar. Si le mouvement a des racines anciennes, son affirmation comme force politique ne date que de la décennie 1990, sous la forme du Bharatiya Janata Party (BJP). Mais elle fut si rapide que, devenu la formation la mieux représentée au Parlement, le BJP dirigea la coalition au pouvoir de 1998 à 2004. Par ailleurs, dans la confrontation mondiale des idées, Amartya Sen prend le contre-pied des thèses en vogue depuis la parution du livre de Samuel Huntington, The Clash of Civilisations and the Remaking of the World Order (1996 aux États-Unis).

Les seize essais trouvent leur source pour les uns dans l’actualité (« L’Inde et la bombe », « La Chine et l’Inde »…), pour d’autres dans les spécificités de la société indienne (« Les classes en Inde, « Les femmes et les hommes », « La diaspora et le monde »…) ou de l’histoire politique du pays (« Rendez-vous avec le destin », « Inégalité, instabilité et expression publique »…). Quelques-uns enfin portent sur tel ou tel point de l’histoire religieuse et culturelle : « L’Indien raisonneur », « Tagore et son Inde », « L’Inde à travers ses calendriers »…. Quel que soit le sujet, le fil conducteur est clairement, toutefois, la notion d’identité aussi souvent invoquée et instrumentalisée que mal explicitée. Amartya Sen montre à quelles conditions la société indienne est parvenue à trouver sa cohésion malgré de multiples disparités – de castes, de croyances, de langues, d’expériences historiques. Il souligne la genèse précoce d’une culture de « l’hétérodoxie et de la parole » : le système de croyances que les musulmans et à leur suite les Occidentaux nommeront hindouisme admet la coexistence des points de vue les plus contradictoires sur les divinités et les cultes (la négation même de l’existence des dieux a droit de cité dans ces épopées de référence que sont le Ramayana et le Mahabarata) ; la naissance et l’essor du bouddhisme comme critique d’une religion devenue formaliste en sont la preuve en même temps qu’ils renforcent la « tradition de l’argumentation ». Par ailleurs, sur une péninsule de grande dimension, ouvertes aux influences extérieures par les passes du Nord-Est comme par les littoraux tournés vers la péninsule arabique ou l’Asie du Sud-Est, la coexistence de pouvoirs politiques concurrents a favorisé la préservation de la diversité culturelle. Les dynasties qui ont tenté de faire un empire de cet espace n’ont pu subsister qu’à la condition de la tolérer, voire d’en faire vertu à l’instar de l’empereur bouddhiste Ashoka au IIIsiècle avant  notre ère ou du souverain moghol Akbar (1542-1605) qui tenta le syncrétisme de l’hindouisme, de l’islam et du christianisme. Le colonisateur britannique n’a guère procédé autrement, ayant soin de ménager les coutumes locales et l’autorité des maharadjahs. C’est dans ce contexte que l’Inde ancienne devint « la terre de toutes les religions » (on oublie souvent que le christianisme est attesté au Kerala dès le premier siècle), qu’elle vit s’épanouir l’esprit scientifique et le métissage des influences artistiques. Belle leçon d’histoire qui dénonce avec rigueur les manipulations politiques d’un « passé inventé » de la part d’une mouvance nationaliste qui voudrait en expurger tout ce qui n’est pas exclusivement hindou : l’islam, mais aussi les influences chrétiennes, parsies, britanniques également – l’essai sur Tagore, le grand poète du premier XXsiècle, lui aussi bengali et prix Nobel, rappelle que les grands créateurs indiens contemporains ont jugé que le patriotisme ne devait pas conduire à rejeter l’apport intellectuel, scientifique et esthétique de l’Occident : le cinéaste Satyajit Ray en donne un autre exemple.

Ce combat contre un courant qu’il estime néfaste à son pays, contraire à ses traditions et porteur d’exclusions, Amartya Sen l’inscrit dans une réfutation générale des présupposés qui fondent la thématique du « choc des civilisations ». Ses études rappellent que celles-ci ne sont jamais closes sur elles-mêmes mais se construisent par un jeu d’interactions avec les mondes autres, à travers mille formes d’emprunts, de réinterprétations mais aussi de rejets. Cet échange donne forme aux civilisations en même temps qu’il les inscrit dans l’histoire : elles ne naissent pas sui generis, figées dans une essence immuable. Le rappel des interactions multiples et durables entre Inde et Chine anciennes illustre les maux du « péché d’insularité intellectuelle ». Il souligne aussi que l’Occident ne peut être posé en interlocuteur exclusif des civilisations « autres » : celles-ci se sont également élaborées en dialoguant les unes avec les autres, sans son intermédiaire. C’est inviter à rompre avec une vision par trop européocentrique de l’histoire universelle et à réviser les stéréotypes sur les cultures non occidentales, pensées exclusivement sous le signe de la différence - tel celui d’une Inde tout entière vouée à la spiritualité.

C’est aussi ce qu’illustrent les racines anciennes de la culture démocratique indienne : si l’apport britannique est indéniable, il n’a été au fond accepté que dans la mesure où le terrain était préparé par l’habitude et le goût de la controverse et du « raisonnement public » dans la socio-culture locale. C’est dire que la démocratie, avec ce qu’elle implique de capacité à faire coexister des points de vue différents et mieux encore à se nourrir de leur confrontation, n’est pas un monopole occidental. Elle peut de ce fait s’acclimater partout, n’est pas spécifique à une « culture » comme le voudraient, peu ou prou, aussi bien les « huntingtoniens » que les tenants, fort nombreux, du relativisme – par exemple, les idéologues d’une « culture asiatique » qui serait par nature allergique à la liberté individuelle.

Au total, un ouvrage qui tout en brossant le portrait d’une civilisation trop souvent méconnue s’inscrit pleinement dans les débats les plus actuels autour des questions d’identité culturelle dans un monde globalisé. Contre les facilités de « l’autochtonie », qui naturalisent le socio-culturel, Amartya Sen montre que le terme admet mal le singulier (il y a des cultures indiennes) et que l’identité n’est jamais donnée une fois pour toutes - pour n’évoquer que la composante religieuse, l’Inde fut bouddhiste trois millénaires durant avant de devenir majoritairement hindoue.

Sur la scène idéologique indienne, l’auteur dépasse ainsi le conflit stérile entre apologistes de l’Occident et tenants de « l’hindouité » en soulignant que le pays détient dans sa longue histoire les clés d’accès à une modernité qui lui sera propre. À tous, il confirme que l’avènement du « village planétaire » prophétisé par McLuhan ne signifie pas arasement des différences : chaque peuple y entre à sa manière et l’Occident ne détient pas, aujourd’hui moins encore qu’avant, cette centralité que beaucoup lui prêtent – pour s’en louer ou pour la blâmer.

Riche d’un héritage plurimillénaire, accoutumée à lier unité et diversité, tradition et changement, l’Inde est ainsi mieux que d’autres préparée à tirer parti du monde qui vient. Négligée, en France au profit de sa puissante voisine, elle apporte pourtant, bien mieux que la Chine, une possible réponse à la question qui hante le nouveau siècle : comment faire vivre ensemble des communautés disparates hors de toute tentation impériale ?

Quelques publications d’Amartya Sen, en français :

  • Éthique et économie, Paris, PUF, 1993, 2002 ;
  • Un nouveau modèle économique : développement, justice, liberté, Paris, Odile Jacob, 2000, 2003 ;
  • Rationalité et liberté en économie, Paris, Odile Jacob, 2005 ;
  • Identité et violence, Paris, Odile Jacob, 2007.
Notes :

 

Christian Bardot

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  • ISSN 1954-3670