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Commémorer la Révolution russe en 2017 : « Et 1917 devient Révolution »

Bibliothèque de documentation internationale contemporaine, Paris, 18 octobre 2017 – 18 février 2018

Expositions | 30.03.2018 | Natalia Buryka
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Lannée 2017 a marqué le centenaire de la révolution russe, donnant lieu à de nombreuses commémorations dans le monde entier. À Paris, dans trois petites salles du musée de lArmée, de nombreux documents de la Bibliothèque de la documentation internationale contemporaine (BDIC), viennent expliquer de façon très pédagogique les principaux points relatifs à 1917.

Une vision sans rejet ni complaisance de la révolution russe

« Et 1917 devient Révolution ». Le titre et laffiche nous plongent demblée dans le tourbillon des événements de lannée qui ébranla le monde entier, ainsi que dans son univers symbolique dont nous avons hérité. Aux figures humaines qui courent pour échapper à la fusillade du fond de laffiche, le graphiste, Alain Le Quernec, ajoute la police inspirée de lart avant-gardiste russe. Par le rouge, le noir et les lettres rectangulaires, laffiche renvoie à lart émergent à cette époque. Nous sommes, dans le visuel stylisé de 1917, invités à suivre le fil chronologique des événements.

À travers plus de 200 documents photographiques et visuels, quelques films, enregistrements sonores et objets, lexposition redonne les principaux jalons de l’époque. Le regard quelle jette sur ce passé mouvementé est scientifique, sans rejet ni complaisance. Ce qui offre une vision neutre à un public qui, tout au long du XXe siècle, a été confronté à des lectures partisanes. On sait à quel point linterprétation publique de 1917 en France a changé en fonction de lagenda politique du moment et des préférences politiques[1]. Elle restait biaisée et le souci dobjectivité était souvent supplanté par lengagement personnel.

Aujourdhui, le temps des grands combats étant passé, ce sujet peut être approché avec le recul nécessaire. Or cette approche nest en réalité pas si fréquente quand 1917 est abordé, par exemple à l’école. Au collège et au lycée, les manuels scolaires européens accordent peu de place à l’événement qui a fortement influencé la géopolitique du XXe siècle. De ce sujet profond et complexe, ils nen donnent quune vision rapide, négligeant de nombreux aspects, dont la dimension populaire des évènements, souvent au profit de lhistoire militaire[2]. Lexposition « Et 1917 devient Révolution » va à lencontre de cette tendance en présentant tout lunivers de la révolution russe dans un contexte critique à la compréhension de ce sujet, donnant la voix à de nombreux acteurs et présentant différentes perspectives.

Lun des premiers objets que le spectateur voit en entrant est une assiette décorative célébrant lalliance des quatre puissances européennes face à lun des ennemis communs, lEmpire allemand. Nous sommes tout de suite projetés dans le contexte de la Première Guerre mondiale et amenés à réfléchir aux relations internationales et à leur lien avec les progressives divisions de la société russe, car le conflit armé est lune des causes majeures de la Révolution en Russie. Rien que par sa composition, ce joli objet fabriqué à Limoges rappelle que chaque nation a perçu le conflit selon son point de vue ; cest une vision française de la guerre qui est ici présentée. Lentente cordiale oui, mais les intérêts nationaux restent primordiaux. Le portrait du président français Raymond Poincaré est donc mis au centre de lassiette, tandis que les portraits du tsar de Russie Nicolas II, du roi des Belges Albert Ier, et du roi britannique George V lentourent.

Alors que les beaux objets décoratifs gardent leur but propagandiste relativement caché, les manifestes des partis, les listes électorales et les caricatures présents dans lexposition sont beaucoup plus directs et éloquents. Par exemple, les soupçons qui pèsent sur Lénine, accusé d’être un agent allemand, sont exprimés dune manière graphique dans un dessin de 1917 fait par Victor Denis pour lhebdomadaire Bitsh (du russe « fouet »). Lénine, tel Judas, avec une robe tachetée de sang, reçoit de largent dun Guillaume II malveillant pour trahir son pays et le plonger dans le chaos. En effet, que Lénine soit un agent de lAllemagne était une idée répandue, bien que la réalité fût plus complexe. L’épisode qui a servi dargument pour la justifier est le retour de Vladimir Ilitch en Russie, en avril 1917, de son exil suisse qui sest fait à travers le territoire allemand. La décision prise par Lénine était lourde de conséquences : le meneur des bolcheviks a pris ce risque pour retourner le plus vite possible dans le pays où le tsar avait abdiqué afin de participer au combat politique virulent qui, sur le moment, ne garantissait pas du tout la victoire de son parti sur les Libéraux et les Mencheviks.

La mise en valeur du visuel

Mettre à jour la complexité des combats entre le Gouvernement provisoire, les Bolcheviks et leurs adversaires était de toute évidence lun des principaux buts recherchés par les curateurs. Néanmoins, ce sont moins les luttes politiques internes en Russie que la dimension internationale des événements de lannée 1917 qui ressort. Lun des points forts et séduisants pour le public français est le rôle que leurs compatriotes ont joué dans le mouvement révolutionnaire en Russie. Car lexposition nest pas seulement chronologique, elle est également thématique. Lune des salles est consacrée aux Français en Russie et aux Russes en France. Les photos et carnets de voyage, les affaires personnelles et extraits de lettres des premiers Bolcheviks français provenant de collections privées sont autant des documents originaux qui sont rarement exposés. Idem pour les documents qui présentent la communauté russe en France ; les souvenirs touchants des exilés, narrés par les enfants, rendent à ces événements éloignés toute leur dimension humaine.

Derrière tous ces documents, ce sont les oppositions à l’échelle internationale qui semblent les plus importantes. On pourrait dailleurs faire remarquer que la dimension franco-russe mise en avant dans lexposition nest quune petite partie de la portée internationale au conflit : il y a des communautés russes en Allemagne, en Amérique latine et ailleurs qui participent aussi à ce conflit. Lexposition ne permet pas de véritablement mesurer la place de la France dans cette histoire globale.

Un autre aspect qui donne envie de revenir voir lexposition est la qualité des documents cinématographiques : des courts reportages filmés à Saint-Pétersbourg et dans dautres villes russes à des moments différents de lannée 1917. Ils montrent des mouvements de foule, des manifestations ou tout simplement des vues de la ville et du peuple, comme ce court reportage filmé à Iaroslavl. Cet excellent procédé qui, en sadressant à nos émotions, invite à la réflexion sur le sort de ces gens quon voit regarder sans intérêt le caméraman, à la fois curieux et méfiants. Toutes ces personnes étaient visées par la propagande bolchevique qui essayait de les séduire et de les persuader de prendre les armes pour mener de nouveaux combats. La violence au nom de lopposition au monde capitaliste était encouragée, même si lun des points clefs du programme de Lénine était pacifiste : la signature de paix séparée et la sortie immédiate de la Première Guerre mondiale. De nombreuses affiches signées, entre autres, par des artistes de renom, tel Kustodiev, rappellent que lune des facettes de 1917 était la glorification de lArmée rouge et la lutte des peuples contre les capitalistes. Beau, somptueux, frappant par ses messages, nous assommant de slogans, lart graphique joue dans cette exposition un rôle important. Cest un univers symbolique, un imaginaire révolutionnaire qui pourrait continuer à hanter un spectre de publics très larges, allant de partisans marxistes aux spécialistes de la communication.

« Et 1917 devient Révolution » peu révolutionnaire

Forte de sa grande valeur explicative et de sa précision, on peut regretter que cette exposition manque doriginalité. Elle donne surtout limpression d’être un excellent outil pédagogique, revenant sur des thématiques certes cruciales, mais déjà vues, connues et passées dans la connaissance commune. Elle donne lessentiel dans une approche qui est certes neutre, mais qui na rien de nouveau, mis à part la valorisation des premiers Bolcheviks français séduits par le jeune État soviétique.

Néanmoins, « Et 1917 devient Révolution » vient combler un certain vide à Paris. Si la presse française sest penchée sur cette thématique riche et si la Ville de Paris a organisé des ciné-concerts, spectacles et lectures, il ne serait pas faux de dire que la commémoration reste assez modeste par rapport à lenvergure des événements passés[3].

Rien d’étonnant à ce quen Russie la situation soit différente, même si le sujet de la révolution savère sensible et très gênant pour le gouvernement de Poutine[4]. La commémoration de lannée 1917 en Russie, quoique critiquée et critiquable, est beaucoup plus visible et intéressante[5]. Par exemple, la galerie Trétiakov, le musée national dart russe à Moscou, a conçu pour cette occasion une exposition « Nekto 1917 : une autre réalité »[6]. Cette exposition ne se focalise ni sur les mouvements politiques, ni sur limaginaire révolutionnaire, ni sur les avant-gardes constructivistes. Elle a loriginalité de montrer avant tout des portraits, des natures mortes ou des paysages bucoliques réalisés en 1917. Soucieuse de sortir des clichés, elle veut montrer lannée 1917 comme la réalité inconnue telle quelle a été vécue par ses contemporains, une réalité qui ne sait encore rien des 70 ans de lUnion soviétique, une réalité qui nest pas encore étudiée et analysée. Le monde de 1917 est présenté autant par lart figuratif de Kustodiev, Nesterov, Petrov-Vodkine, Serebriakova que par lart non figuratif de Kandinsky, Malevich, Rodtchenko, Rozanov. La chute de la monarchie et les luttes politiques entre plusieurs partis ont permis aux artistes de produire des œuvres originales sans subir de pression directe de la part dinstitutions qui se sont écroulées et sans avoir à suivre les idéologies qui simposaient auparavant. Le vieux marché de lart a cessé dexister tandis que le nouveau na pas encore eu le temps de se former. Ce facteur a contribué à la liberté que les artistes se permettaient à l’époque.

Loriginalité de lapproche naît du choix des curateurs : rester hors des discussions politiques et de tout jugement moral[7]. Cependant, la distanciation par rapport à la politique nest pas sans poser problème. À sa façon, « Nekto 1917 : une autre réalité » sinscrit bien dans la ligne du ministère de la Culture de la Russie pour qui la commémoration de la révolution sert à la consolidation du pays. Les visées contradictoires de lexposition ont suscité de nombreuses critiques et discussions, même si elle na pas pour autant surpris la communauté des historiens professionnels. Nombreux sont ceux qui étaient déjà indisposés vis-à-vis de Medinsky, ministre de la Culture et organisateur de la table ronde officielle « Le centenaire de la Grande Révolution russe : les réflexions au nom de la consolidation »[8]. Evincer le vrai dialogue sur le passé révolutionnaire de la Russie en le remplaçant par une propagande nationaliste est cohérent pour le gouvernement de Russie Unie, mais naide certainement pas à la compréhension de lhistoire nationale. La France nayant pas besoin dintégrer une certaine vision de la Révolution russe au niveau officiel, les historiens ici peuvent se permettre plus de liberté et dobjectivité dans leurs démarches. Néanmoins la vision donnée par lexposition aux Invalides produit limpression d’être lissée et purifiée, et, au final, très peu révolutionnaire. Serait-ce une contrainte produite par le cadre institutionnel, un présumé faible intérêt de la part du public, un contexte politique ou un climat idéologique? Il y a probablement des questions que vous emporterez avec vous en sortant de lexposition.

Notes :

[1] Éric Aunoble, La révolution russe et l'opinion française : février-mars 1917, Paris, La Fabrique éditions, 2016, 264 p.

[2] Olga Konkka, La Révolution russe dans les manuels scolaires dhistoire des années 2010 à travers lEurope, présentation à la journée d’études « 1917-2017 : réceptions et représentations de la Révolution russe, Maison de la Recherche, Université Bordeaux Montaigne, 13 novembre 2017.

[3] Ces événements ont été nombreux : rendez-vous avec Quentin Deluermoz à la mairie du 18e arrondissement dans le cadre des mardis des Révolutions « 1917 : Regards sur la Révolution » ; des événements organisés par les bibliothèques à Montreuil ; un cycle « Révolution russe 1917-2017 » avec une sélection de films aux bibliothèques de Paris ; une exposition au centre de Russie pour la science et la culture, etc.

[4] Elena Diakova, « Il est impossible de commémorer la Révolution faisant semblant qu’elle n’a pas eu lieu », Novaya Gazeta, 27 mai 2015,

www.novayagazeta.ru/articles/2015/05/26/64293-171-nelzya-otmechat-stoletie-revolyutsii-delaya-vid-chto-ee-ne-bylo-187

[5] Ministère de la Culture de la Fédération russe, table ronde « Le centenaire de la Grande Révolution russe : les réflexions au nom de la consolidation »,

www.mkrf.ru/press/news/k-100-letiyu-velikoy-rossiyskoy-revolyutsii-osmyslenie-vo-imya-konsolidatsii20171006171334/

[6] Nekto, du russe « quelqu’un ». L’exposition donc porte le nom « Quelqu’un en 1917 » qui, traduit en français, n’évoque pas tout à fait la même idée, car les connotations du pronom ne sont pas les mêmes. Nekto est une personne inconnue, un passant, mais aussi chacun de nous. Ce titre évoque la pluralité, mais aussi l’impossibilité de définir qui était le peuple russe en 1917 à cause de la complexité des événements et l’hétérogénéité d’opinions.

[7] Idem.

[8] En 2017, le conseil scientifique d’experts a recommandé d’ôter à Vladimir Medinsky, ministre de la Culture, le statut de docteur à cause de la qualité médiocre de sa thèse.

Natalia Buryka

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