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Comptes rendus
   

Pauline Picco, Liaisons dangereuses. Les extrêmes droites en France et en Italie (1960-1984),

Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2016, 301 p.

Ouvrages | 22.12.2017 | Piero Ignazi
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Traduit par Ulysse Jardat

Dans l’ouvrage Liaisons dangereuses. Les extrêmes droites en France et en Italie (1960-1984), Pauline Picco confesse de manière improvisée, aux pages 143 et 144, à quel point l’étude des méandres obscurs des années de plomb s’avère désorientant. Les informations sont en effet dispersées, d’une ampleur démesurée, les sources souvent contradictoires : entre affabulations, négligences, témoignages réticents, opacité et diversions des institutions publiques. Nombreuses sont les embûches que l’analyste a dû affronter face à cette période chaotique de l’histoire italienne. Malgré cet avertissement, l’auteure réussit à rendre compte de manière exhaustive des rapports – jusqu’alors restés dans l’ombre – entre les extrêmes droites française et italienne des années 1960 aux années 1980.

Avec perspicacité, l’étude démarre à l’aube des années 1960 au moment de la crise algérienne. Pour l’extrême droite européenne, ce tournant historique, lié au plus ample phénomène de la décolonisation du continent africain, insère dans le vaste monde de l’extrémisme nostalgique l’image de l’homme blanc assiégé et menacé par les races « inférieures » soutenues par l’internationale communiste. Ces topoï sont récurrents et adoptent diverses formes au sein de la droite radicale depuis le début du siècle – races inférieures, Internationales anarchiste, socialiste ou franc-maçonne –, et ils alimentent la reconstruction d’un front commun transnational. Jusqu’alors les réseaux européens ne s’étaient formés qu’autour du souvenir nazi-fasciste, mais à partir des années 1960 les rapports entre les droites anti-système française et italienne se soudent autour de l’opposition à la décolonisation, communément considérée comme un abandon face à l’ennemi.

Dans cette première partie, Pauline Picco fait émerger un réseau de contacts jusqu’alors pratiquement inconnu, non seulement entre les extrémistes français et italiens, mais également entre organes de sécurité, représentants politiques de premier plan et hiérarchies vaticanes d’un côté, et membres de l’OAS réfugiés en Italie de l’autre.

Ces milieux sont alors surveillés de près par le puissant ministre de l’Intérieur de l’époque, le démocrate Paolo Emilio Taviani. Son attention déborde du périmètre de sa fonction, reflétant à la fois une sensibilité commune avec Georges Bidault et le soutien manifeste de l’ancien président du Conseil Ferdinando Tambroni (célèbre pour avoir conduit en 1960 un bref gouvernement avec l’explicite et déterminant appui parlementaire du Mouvement social italien – MSI). Elle témoigne en outre de la capacité des extrémistes français à entrer en relation avec les autres sphères du pouvoir de la démocratie chrétienne.

Organisée par Tambroni, la rencontre entre Jacques Soustelle et Gianni Baget Bozzo, prêtre gênois alors proche du puissant cardinal de Gênes, qui deviendra un proche conseiller du futur président du Conseil socialiste Bettino Craxi, en est l’évidente confirmation. Le soutien assuré d’une figure importante comme le cardinal Ottaviani, numéro deux de la hiérarchie vaticane et proche de Tambroni, est extrêmement significatif. Peut-être aurait-on pu souligner qu’un tel activisme se concrétisa après le cuisant échec du gouvernement Tambroni. Cela signifie que les courants les plus modérés-conservateurs (pour user d’un euphémisme) de la Démocratie chrétienne et du Vatican n’avaient pas abandonné l’idée de pousser l’axe de la politique italienne vers la droite. Malgré l’exclusion subie par Tambroni après sa démission en juillet 1960, certaines factions pensaient pouvoir revenir dans le jeu, et soutenaient donc des figures radicales comme les réfugiés de l’OAS. Enfin, un dernier aspect particulièrement manifeste et mis soigneusement en lumière par l’auteure concerne l’action des appareils de sécurité italiens envers les membres de l’OAS. Pauline Picco met en évidence comment les divers secteurs, civil (le célèbre Ufficio Affari Riservati du ministère de l’Intérieur) et militaire (le Sifar dirigé par le général De Lorenzo, ensuite impliqué dans la préparation du coup d’État du « Piano Solo »), agirent de manière contrastée et peut-être même en compétition entre eux : le Sifar garantissait une protection sous la forme d’une négligence volontaire (l’absence de documents d’archives en est l’indice selon l’auteure) ; les « Affari Riservati » les contrôlaient jusqu’à procéder à leur raccompagnement à la frontière, comme dans le cas de Georges Bidault conduit à la frontière suisse.

La seconde partie de l’ouvrage se concentre sur les rapports de l’extrémisme français post-OAS avec le milieu hétérogène et turbulent de la droite italienne entre la fin des années 1960 et le début des années 1970. Ce travail d’investigation détaillé est riche d’informations et, bien qu’il ne concerne qu’un petit monde, quelques centaines de personnes (les mêmes noms réapparaissent souvent, ayant diverses appartenances au cours du temps), il met en relief un aspect important, pas toujours souligné de manière adéquate par l’auteure : le soutien opérationnel et technique des militants français, fournissant armes et explosifs aux extrémistes italiens (bien moins expérimentés, pour des raisons évidentes). Cela renforce la détermination de ces derniers à adopter des instruments de terreur de masse. La déclaration d’un militant français se refusant à enseigner l’usage des explosifs à ses condisciples italiens n’est qu’un détail digne d’une comédie à l’italienne pour ces tragiques événements.

La troisième partie concerne les relations entre le monde officiel de la droite italienne, incarné par le MSI, et les formations partisanes françaises émergentes. Cette partie s’avère moins innovante au regard des pages précédentes dans lesquelles une riche documentation d’archives illustrait les rapports entre extrémistes des deux côtés des Alpes. Le sujet possède déjà une riche littérature secondaire dédiée, surtout du côté français, étant donné qu’il concerne également la naissance du Front national (FN). Cependant l’auteure éclaire correctement la manière dont le MSI navigue entre FN et Parti national fasciste (PNF) italien, sans choisir tout de suite quelle composante privilégier. Certainement, l’apparent succès initial du PNF porte les dirigeants du MSI à préférer cette formation – comme le leader historique du parti, Giorgio Almirante, le confirma à plusieurs reprises (interrogé sur le thème, il manifesta une attitude de défiance et d’hostilité envers Jean-Marie Le Pen dans une interview durant l’été 1987). En effet, après l’affirmation du FN comme représentant unique et légitime de l’extrême droite française, les tentatives d’aboutir à la constitution d’une droite européenne après les élections du Parlement européen en 1984 échouèrent rapidement.

En conclusion, ce travail de recherche contribue à approfondir la connaissance des réseaux et des relations tissées entre clans d’extrême droite français et italiens dans les années 1960 et 1970. Mais au-delà du compte rendu de ces rencontres variées – parfois trop détaillé au point d’empêcher de dégager une analyse assez fine –, se révèle, d’un côté la reconstruction des parentés idéologiques sur le terrain commun de la défense de la race blanche et de la barrière à l’invasion communiste, et, de l’autre, la participation française (et internationale à travers l’agence de presse Aginter) à l’organisation de l’activité terroriste de l’Italie des années de plomb. En réalité, les affinités idéologiques avec ce que l’auteure appelle « le monde officiel de la droite italienne », c’est-à-dire le MSI, se dissipent fortement à la fin des années 1970. Bien que la dernière partie du travail soit de dimension plus réduite, une attention majeure à l’émergence du MSI inspirée par Pino Rauti aurait été bienvenue. Fondateur d’Ordine Nuovo, il entre au parti après avoir navigué dans l’extrémisme de toute l’Europe entière et avoir participé plus ou moins directement aux intrigues des services secrets, se faisant le porte-voix d’une nouvelle vision du rôle de la droite. Le Rauti de la fin des années 1970 n’a rien à voir avec le militant d’Ordine Nuovo : il défend une vision totalement antithétique par rapport à ses partenaires français, sur des thèmes comme l’immigration et le système économico-capitalistique, en contraste avec la xénophobie et le philo-thatcherisme du Front national du début des années 1980. Rauti a une très forte influence culturelle sur le parti et en particulier ses jeunes factions, contribuant à certaines modifications également dans la politique de la majorité, surtout sur l’anti-capitalisme et le refus de la xénophobie. Dès lors, leurs chemins commencent à diverger. Le MSI n’est plus le point de référence principal. L’extrême droite française se libère du soutien (également financier comme l’auteure le révèle) du MSI, pendant que le rideau tombe sur le radicalisme (seuls quelques groupes radicaux marginaux subsistent).

La recherche de Pauline Picco constitue donc une précieuse reconstruction de relations sur lesquelles nous ne disposions pas jusque-là d’enquête fouillée. Cependant le travail aurait pu se clore de manière plus cohérente avec les années 1970 en raison de l’importante masse d’archives recouvrant cette décennie.

Piero Ignazi

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  • ISSN 1954-3670