Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

Joseph Goebbels, Journal, 1923-1933,

traduit de l'allemand par D.A. Canal, H. Thiérard et D. Viollet, texte présenté par E. Fröhlich et H. Möller, établi et commenté par P. Ayçoberry, conseiller éditorial : Denis Peschanski, Paris, Tallandier, 2006, 907 p.

Ouvrages | 13.03.2008 | Marie-Bénédicte Vincent
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Le lecteur français dispose désormais de la traduction et de l’édition critique de 776 journées du Journal de Joseph Goebbels entre le 17 octobre 1923 (début du journal) et le 31 janvier 1933. La sélection des textes a été réalisée par Pierre Ayçoberry et l’Institut für Zeitgeschichte (IfZ) de Munich (l’équivalent allemand de l’IHTP français), qui a publié l’intégralité du journal en 29 volumes entre 1993 et 2005.

L’histoire de ce manuscrit vaut la peine d’être racontée : le Journal nous est parvenu sous formes de microfiches sur plaques de verre réalisées comme copie de sûreté par Goebbels lui-même (le document a perdu son statut de journal intime en octobre 1936, lorsque Goebbels a vendu les droits à la maison d’édition du NSDAP contre une avance en marks sur la future publication). Une grande partie de ces plaques ont été confisquées par Moscou en 1945 et fait l’objet d’un trafic jusqu’en 1992. Elles ont été redécouvertes à cette date par Elke Fröhlich (IfZ), qui a édité le journal en Allemagne et qui présente en introduction à la traduction française un portrait renouvelé de Goebbels. Celui-ci, qui parmi les dirigeants nazis a suscité le plus grand nombre d’écrits (Hitler excepté), apparaît à la lumière de son journal non pas comme un opportuniste ambitieux dépourvu de convictions idéologiques (ce qu’on a longtemps pu dire à son sujet), mais comme un véritable « fondamentaliste du populisme » (E. Fröhlich).

Le livre, très aéré, se présente comme un véritable outil de travail par son souci permanent de contextualisation. Après une présentation du naufrage de la République de Weimar par Horst Möller, chaque extrait est introduit par un rappel de son contexte immédiat. Enfin, le texte s’enrichit d’une bibliographie, d’un index des noms de personnes et d’un index des noms de lieux. Plusieurs « entrées » sont donc possibles : le document peut se lire comme une chronique politique des années 1923-1933 vues sous l’angle nazi, comme une histoire interne du NSDAP, comme un témoignage sur Hitler (Goebbels devenant un intime de la pensée du Führer) ou comme une source pour l’histoire de l’antisémitisme. Notons que les bénéfices de la vente sont reversés à la Fondation pour la Mémoire de la Shoah.

Entre 1923 et 1933, on peut distinguer trois grandes étapes dans la vie de Goebbels (1897-1945) : le poète (1923-1924), le fondamentaliste völkisch (1924-1926), et le propagandiste au service du NSDAP quand Goebbels devient Gauleiter de Berlin en 1926, député nazi au Reichstag en 1928 et responsable de la propagande du Reich pour le NSDAP en 1930.

1) Ce n’est pas un hasard si Goebbels commence son journal en 1923, année de crise existentielle de la République de Weimar : la crise touche l’économie, les finances, le rôle international de l’Allemagne.  C’est une crise de sens où la légitimité de l’Etat est contestée et, avec elle, la démocratie (H. Möller rappelle que cette crise affecte la démocratie parlementaire dans toute l’Europe de l’entre-deux-guerres et que l’originalité de l’Allemagne réside non dans cette remise en cause, mais dans la dictature qui en est sortie). Or ce jeune écrivain exalté de 26 ans, sans travail ni argent, qu’est Goebbels en 1923, entend précisément donner un sens à sa vie et à celle de la nation. Goebbels n’est pas un déraciné, il appartient à une famille « normale » de la petite bourgeoisie catholique rhénane (ville de Rheydt), qui a réussi à lui payer des études supérieures. Son mal-être vient de ce qu’il n’a pas d’emploi, qu’il doit vivre chez ses parents dont il critique le mode de vie bourgeois (« Je cherche désespérément de l’argent et un travail salarié. Cette vie aux crochets des autres me vexe et me torture », écrit-il le 23 juillet 1924). Goebbels méprise son père, un fondé de pouvoir, tandis qu’il idéalise sa mère qui est le centre de sa jeunesse malheureuse à cause de sa claudication (mais E. Fröhlich récuse l’interprétation psychologique qui fait de la vie de Goebbels une conséquence de cette relation fusionnelle). Goebbels, passionné de livres et de théâtre, en porte-à-faux avec son milieu familial, cherche sans succès à se faire une place en littérature. Dans ses romans (seuls seront publiés Michael Voormann et Le Voyageur), il fait le diagnostic d’une Europe malade qu’il faut régénérer au plan intellectuel et moral. Sa grande idée est qu’il incombe au poète de réconforter et de guider la nation en identifiant les responsables du chaos et en indiquant une issue d’où sortira l’homme nouveau, purifié (« Aussi est-ce le poète qui devrait avoir la parole aujourd’hui et non l’érudit », 17 octobre 1923). En novembre 1923, Goebbels rédige Prométhée qui annonce l’avènement d’un monde nouveau, révolutionnaire. Il fait alors à peine attention au putsch de Munich et ne mentionne même pas le nom de Hitler (« En Bavière, putsch nationaliste. Comme par hasard, Ludendorff est une fois encore parti en promenade », 10 novembre 1923), une page qui rétrospectivement étonne. En fait, cela ne l’intéresse pas. A cette date, Goebbels n’est pas nazi, ni même homme politique. Il se considère comme un prophète avec un sentiment hypertrophié de sa propre valeur, une mégalomanie éloignée du complexe d’infériorité que lui ont prêté les historiens (24 octobre 1923 : « Je suis le point central et tout gravite autour de moi »). Il a une tendance gauchisante, antibourgeoise, anticapitaliste, mais pas de convictions politiques bien affirmées.

2) Goebbels commence à s’intéresser à Hitler le 13 mars 1924 : « Je suis absorbé par Hitler et le mouvement nazi et je le serai sans doute encore longtemps », écrit-il ce jour-là. En fait, il trouve en Hitler l’incarnation de son héros romanesque de Michael Voormann et de sa « conception du monde », faite d’idées nationales et sociales, de la prétention à diriger le pays par la jeune génération et de résoudre la question juive. Le 3 avril 1924, il envoie son roman à plusieurs éditeurs et le 4 avril 1924 fonde une section du NSDAP (« Hier, nous avons fondé une section locale nationale-socialiste. Nous avons parlé pour l’essentiel de l’antisémitisme », 5 avril 1924). On voit que son cheminement littéraire débouche sur l’engagement nazi (29 avril 1924 : « Aujourd’hui, Goethe jeune étudiant serait à coup sûr national-socialiste »). En champion de Dieu, Goebbels pense qu’il a une mission à accomplir, celle de propager dans le peuple les idées völkisch, le racisme, l’antisémitisme, l’antiparlementarisme. Il ne tolère ni débat, ni compromis (« C’est fanatique que je veux être et non tiède, modéré et bien gentil », 20 mars 1924). E. Fröhlich le caractérise comme populiste car il préfère aux arguments rationnels le registre émotionnel et des images parlantes pour désigner ses ennemis, lesquelles rendent concrets les maux qu’il combat (le communisme, le capitalisme, la démocratie). Par opposition aux ennemis qu’il faut abattre se dégage l’identité de la Volksgemeinschaft. Horst Möller rappelle que cette absence d’une culture de compromis caractérise la plupart des partis weimariens, qui n’ont pas bénéficié sous l’Empire d’une expérience constructive de gouvernement et ont développé une mentalité systématique d’opposition. Il s’agit, sur le long terme, d’un handicap majeur du parlementarisme allemand, d’où la popularité du thème du recours à un homme fort en temps de crise, un sauveur au-dessus des partis (« Notre époque, quand elle sera mûre, fera naître le grand homme », écrit Goebbels le 19 juillet 1924 ).

En août 1924, Goebbels entre en contact étroit avec les cercles nazis et découvre ses talents d’orateur et d’agitateur. Il écrit pour des petites publications nazies, organise le Gau de Rhénanie du Nord, et représente l’aile sociale-révolutionnaire du NSDAP. Il a été présenté en août 1924 à Ludendorff, lors d’un rassemblement völkisch à Weimar, une rencontre décrite dans son journal sur un registre émotionnel (« Je vois Ludendorff pour la première fois. Une sorte de choc se produit en moi », 19 août 1924). Mais celle avec Adolf Hitler dépasse de loin toutes ses expériences politiques antérieures. Il écrit en le voyant pour la première fois le 14 juillet 1925 à Weimar : « Hitler commence son discours. Quelle voix, quels gestes, quelle passion ! Tout à fait comme je le souhaitais. Je puis à peine me contenir. Mais mon cœur est rassuré. J’épie chaque mot et chaque mot me donne raison (…). Il n’est personne ici qui serve l’Idée aussi fidèlement et aussi passionnément que moi. Et des larmes claires ruissellent le long de ses joues. Je ne sais plus où est la joie, où est la peine. Tous se lèvent et crient, exultent, applaudissent, gesticulent et hurlent. Je suis debout près de la fenêtre et je pleure comme un petit enfant ». A partir de ce moment, Goebbels pense que sa mission personnelle est de propager la volonté du Führer jusqu’au sacrifice (le 7 août 1925 : « Hitler est l’Idée et l’Idée c’est Hitler »). Goebbels devient le grand promoteur du mythe du Führer, son journal témoigne de l’adoration et de la dévotion pour Hitler où l’élément affectif prime. Le journal constitue de ce point de vue un document sur l’efficacité de ce mythe et son caractère irrationnel jusqu’à la chute en 1945. Le suicide de Goebbels le 30 avril 1945 est en adéquation avec cette rencontre (« Pour cet homme-là, je suis prêt à tout sacrifier », 14 juillet 1925).

3) Goebbels doit toute sa carrière politique à Hitler, qui le nomme en 1926 Gauleiter de Berlin, où il se distingue comme agitateur avec son journal de combat Der Angriff. Goebbels réalise à Berlin que l’essentiel du pouvoir réside dans la perception des nazis par les médias. En mai 1928, il devient député parmi les 12 nazis élus au Reichstag et, protégé par l’immunité parlementaire, accentue son agressivité et les outrages à la démocratie. En 1930, il devient responsable de la propagande du Reich. H. Möller rappelle que la condition de la progression du nazisme réside dans le naufrage de la République de Weimar et que jusqu’en 1930, les ennemis de la République sont plus faibles que ses partisans. La percée du NSDAP date, comme on sait, des élections de septembre 1930 (il devient alors le deuxième parti d’Allemagne) dans le contexte d’une crise catastrophique touchant l’Etat, l’économie, la société, le système politique. « Les premiers résultats des élections. Fantastique. Sportpalast plein à craquer. Il n’avait jamais accueilli un tel tonnerre d’acclamations. Ovation sur ovation, une exultation incroyable (…). Les partis bourgeois sont pulvérisés », écrit Goebbels le 15 septembre 1930. Il serait faux d’attribuer au seul activisme nazi et aux intrigues de la droite conservatrice l’arrivée au pouvoir de Hitler, il faut aussi prendre en compte les attentes des Allemands, très réceptifs aux thèmes de la renaissance nationale et de la communauté du peuple. Goebbels est celui qui réussit à diffuser massivement ces thèmes et son journal renseigne ainsi sur le chemin politique qui mène le NSDAP au pouvoir. Or ce pouvoir est conçu dès le départ comme total. Pour preuve, ce que Goebbels écrit le 31 janvier 1933, au lendemain de la nomination de Hitler à la chancellerie : « La première étape ! Poursuivre le combat, Hugenberg, Papen vice-chancelier, Seldte, ministre du Travail : ce sont de petites imperfections. Elles devront être gommées. (…) Au travail maintenant ! Préparer les élections. Les dernières. Nous allons les remporter haut la main ». Ceci dit, Hitler attend le 13 mars 1933 pour nommer Goebbels ministre de la Propagande et le cantonne sous le Troisième Reich dans sa tâche de propagandiste.

La révélation principale du journal de Goebbels  réside dans son antisémitisme racial, présent dès l’origine. Il écrit le 22 octobre 1923 : « Je réfléchis plus que souvent à la question juive. Le problème de la race est bien le plus profond et le plus mystérieux de ceux qui interfèrent dans la vie publique ». Il va se séparer pour cette raison de sa maîtresse Else Janke, son amie qui est une « demi-juive », par peur, s’il l’épouse, d’avoir des enfants « bâtards ». Certains de ses propos apparaissent tristement prémonitoires. Ainsi le 2 juillet 1924 à propos du journaliste juif Maximilian Harden : « Si j’avais le pouvoir en Allemagne, vous seriez embarqué aujourd’hui même dans un wagon à bestiaux (…) ». Ou le 4 juillet 1924 : « La canaille juive qui ne veut pas se plier à la théorie responsable de la communauté du peuple, il faut la dénoncer, la rosser, confisquer son argent et la jeter dehors ». Ceci dit, le journal de Goebbels fournit selon E. Fröhlich des preuves de la domination de Hitler sur la question juive, Goebbels se contentant de jouer un rôle de « haut-parleur » des intentions de Hitler. Mais son journal montre un consentement entier à un antisémitisme d’extermination. Cette publication est donc un document de première importance pour la compréhension de l’Holocauste.

Notes :

 

Marie-Bénédicte Vincent

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  • ISSN 1954-3670