Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

Winston Churchill, Mes jeunes années,

Paris, Tallandier, coll. « Texto » , 2007, 480 p.

Ouvrages | 27.02.2008 | François Kersaudy
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Voilà un homme qui a participé à six campagnes militaires, traversé deux guerres mondiales, été onze fois ministre, deux fois Premier ministre, et deputé pendant six décennies. Au milieu de ces occupations assez prenantes, il a trouvé le temps d’écrire 37 livres, 400 articles et 3000 discours… Bien sûr, tous n’ont pas été traduits en français, et ceux qui l’ont été ne reflètent que rarement l’incomparable style churchillien. C’est sans doute pourquoi le fait que Churchill ait reçu le prix Nobel de Littérature suscite toujours en France une certaine incrédulité. Ceux qui ont directement accès aux versions originales considèrent que The River War sur la guerre au Soudan (2 volumes, 1899), et The World Crisis sur la Grande Guerre (6 volumes, 1923-1931), constituent ses chefs-d’œuvre les plus accomplis. Mais pour les autres lecteurs, la meilleure introduction au style comme à la vie du grand homme ne peut être que My Early Life, dans sa traduction française originale, qui vient d’être rééditée dans la collection Texto (Tallandier) sous le titre Mes jeunes années. D’une part, la traduction de Jean Rosenthal est si parfaite que l’esprit de l’auteur s’y retrouve pratiquement intact, et communique au lecteur ce mélange d’énergie et de jubilation qui émane immanquablement de toute œuvre churchillienne. D’autre part, ce petit livre de 400 pages à peine, écrit en 1930, avait déjà au départ quelque chose d’unique : arrivé à l’âge de cinquante-six ans, l’auteur, entamant sa traversée du désert et se croyant au crépuscule de sa vie, se penchait sur ses vingt-huit premières années d’existence ; il voulait les narrer « candidement et avec toute la simplicité possible », en s’efforçant de s’exprimer successivement avec la mentalité de l’enfant précoce, du collégien difficile, du cadet enthousiaste, du sous-officier aventureux, du journaliste impertinent et du politicien résolument atypique.

Le héros du livre étant aussi remarquable que son auteur, les résultats ne pouvaient être que prodigieux. Voici par exemple le jeune Winston au collège de Harrow : « Les sujets qui étaient les plus chers aux examinateurs se trouvaient invariablement être ceux que j’aimais le moins. (…) J’aurais aimé que l’on me demandât de dire ce que je savais. Or ils me questionnaient invariablement sur ce que je ne savais pas. Alors que j’aurais été très heureux d’exposer mes connaissances, on s’acharnait à me faire dévoiler mes lacunes. » Voici le sous-lieutenant de 21 ans arrivant en vue de l’île de Cuba, en révolte contre les Espagnols : « Lorsque je vis monter et se profiler à l’horizon, dans la faible lumière de l’aube, les rivages de Cuba, j’eus l’impression (…) d’apercevoir pour la première fois l’Île au Trésor. Là, il y avait de l’action ; là, il pourrait arriver n’importe quoi ; là, il arriverait sûrement quelque chose ; là, je laisserais peut-être ma peau. » Et voici le journaliste-combattant en Afrique du Sud : « Je caracolais toute la journée le long des rideaux de cavalerie en mouvement, cherchant avec toute l’insouciance de la jeunesse l’occasion de vivre une aventure, d’acquérir de l’expérience ou de trouver matière à un bon article.»  Voici enfin le jeune député faisant ses débuts d’orateur aux Communes : « A cette époque, et pendant de nombreuses années encore, j’étais incapable de rien dire que je n’eusse pas au préalable couché sur le papier ou appris par cœur. (…) J’arrivai donc avec un plein carquois de flèches de toute forme et de tout calibre, dont certaines, espérais-je, toucheraient au but. »

Il est dommage que Winston Churchill n’ait pas écrit un livre comparable sur les soixante-deux années suivantes de son existence. Mais si Balfour a quelque peu exagéré en qualifiant son histoire de la Grande Guerre d’« autobiographie déguisée en histoire de l’univers », on n’en retrouve pas moins dans les livres ultérieurs du grand Churchill - depuis sa biographie de Marlborough jusqu’à The Second World War en passant par Thoughts and Adventures -, l’esprit indomptable et le style inimitable du quinquagénaire de Chartwell, qui eût un beau jour l’heureuse inspiration de léguer à la postérité ce somptueux cadeau intitulé Mes jeunes années. A prescrire très largement et à déguster sans modération.

Notes :

 

François Kersaudy

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  • ISSN 1954-3670