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Comptes rendus
   

François Rouquet, Fabrice Virgili, Danièle Voldman, Amours, guerres et sexualité, 1914-1945,

Paris, Gallimard, 2007, 175 p.

Ouvrages | 04.03.2008 | Emmanuel Saint-Fuscien
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Ce livre est d’abord un catalogue : celui de l’exposition « Amours, guerres et sexualité, 1914-1945 » conçue par Sonia Combe, Emmanuel Ranvoisy, François Rouquet Fabrice Virgili et Danièle Voldman. Organisée par la BDIC et le musée de l’Armée, cette exposition s’est tenue à l’hôtel national des Invalides du 20 septembre au 31 décembre 2007.
Davantage qu’un simple catalogue, c’est aussi un ouvrage qui réunit trente contributions autour des questions principales abordées par l’exposition. Les textes sont regroupés autour de six thèmes principaux : la mobilisation, la séparation, la sexualité contrôlée, l’amour, les violences sexuelles et la fin de la guerre. Les auteurs réussissent ici une belle édition qui montre environ la moitié des pièces et représentations iconographiques exposées aux Invalides et qui explore de nombreuses facettes de ce thème qui demeure, malgré tout, singulier.

En effet, le sujet « Amours, guerres et sexualité » intrigue, attire et fascine. Il pose d’ailleurs la question de notre regard, celui du lecteur. Regard amusé face aux cartes postales coquines et grivoises de 1914-1918, regard distancé scrutant dans les objets quotidiens du temps de guerre (statuette, éventail, affiche de mobilisation) les liens entre sexualité et nationalisme, regard troublé face aux photographies de Lee Miller dans la baignoire d’Hitler, regard dérangé par la question refoulée de la sexualité des invalides et des mutilés. Enfin, regard effrayé par les violences sexuelles et notamment par ces petites photos, insoutenables, d’un viol de guerre commis par un groupe de soldats allemands. Ces quatre photos profondément bouleversantes, « obscènes » au sens étymologique du terme, soulèvent mieux que d’autres la question du dévoilement et de sa plus-value. Un dévoilement partiel, du reste, puisque les photos sont imprimées recouvertes de leur papier de soie original. Problème insoluble, car si ce papier brouille un peu les images effrayantes, il incite soit à fermer les yeux soit à forcer le regard, incitations immédiatement déstabilisantes. On regrette d’ailleurs, égoïstement, que les auteurs n’aient pas davantage « historicisé » ce document si terrible pour le rendre non pas soutenable mais plus intelligible.

La question du regard est également posée car le sujet, s’il n’est plus aussi neuf qu’il y a vingt ans, demeure si difficile à traiter que le laudator temporis acti ne parvient pas toujours à donner tout son sens historique à des notions aussi complexes que l’acte sexuel, le désir,  l’homosexualité, l’inceste ou la pulsion de mort. Il n’est pas certain comme le remarquent certains auteurs que l’historien soit le mieux outillé pour rendre compréhensible l’intime en général et les relations entre la guerre, la violence, l’amour et la sexualité en particulier. La préface de Geneviève Dreyfus-Armand évoque d’ailleurs en premier lieu, le célèbre mythe - Eros et Thanatos - et son interprétation par Sigmund Freud. C’est bien la mythologie et la psychanalyse qui ouvrent ainsi ce livre d’histoire. Si cette discipline, qui est la nôtre, se montre parfois muette ou maladroite, c’est d’abord parce qu’en matière de pratique sexuelle, « les codes sociaux et l’autocensure ont étouffé la parole des principaux intéressés », comme le souligne Fabien Théofilakis dans son article sur la sexualité des prisonniers. Florence Tamagne le rappelle également dans son étude sur l’homosexualité, pratique « passée sous silence » par les acteurs eux-mêmes. C’est peut-être Sophie Delaporte qui formule avec le plus de netteté l’impasse parfois « frustrante » de l’approche historique. Dans le cadre d’une présentation sur la sexualité des invalides de la Grande Guerre, elle pose en termes limpides la question centrale de savoir si le handicap est un obstacle aux relations sexuelles, en rappelant aussitôt qu’ici le « mutisme s’impose à l’historien ».

Entre 1914 et 1945, les pratiques sexuelles en temps de guerre (comme, d’ailleurs, en temps de paix) échappent en grande partie aux chroniqueurs et aux mémorialistes tout simplement parce qu’elles sont tues par la plupart des acteurs. Il reste alors les représentations et leur histoire. Histoire foisonnante, captivante, qui touche essentiellement à la question du corps : corps érotisés, corps masculins émanant d’un esthétisme guerrier finalement fluctuant, corps féminins couverts, découverts, fantasmés, « virilisés », brutalisés, violés, corps déguisés, corps travestis dans les spectacles de salles de garde, de cantonnements ou de camps de prisonniers, corps sous contrôle de l’Etat, de l’armée ou de la médecine. Ces corps sexués dont le cinéma, la presse, la photographie, la publicité, la sculpture et certains objets de la vie quotidienne ont laissé, entre 1914 et 1945, des traces innombrables, passionnantes, parfois sidérantes que l’histoire analyse aujourd’hui avec profit. Le grand intérêt de cet ouvrage est bien de nous présenter à la fois ces traces de l’intime « non seulement associées à la guerre mais exaltées par elle » et les pistes historiques prometteuses qu’elles suggèrent. 

Notes :

 

Emmanuel Saint-Fuscien

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  • ISSN 1954-3670