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Comptes rendus
   

Malcolm Chase, Le Chartisme. Aux origines du mouvement ouvrier britannique (1838-1858),

Paris, Publications de la Sorbonne, 2013, 486 p.

Ouvrages | 05.07.2015 | Philippe Chassaigne
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Publications de la Sorbonne, 2013Le livre de Malcolm Chase vient combler une lacune dans la bibliographie disponible en français sur le mouvement chartiste : le précédent livre à lui avoir été consacré  datait de… 1912[1] ! À l’évidence, il était plus que temps pour proposer au public un nouvel ouvrage, qui fasse la synthèse de recherches dont le dynamisme et la richesse ne se sont jamais démentis outre-Manche. Professeur à l’université de Leeds, à la tête d’une œuvre désormais notable sur l’histoire ouvrière britannique de la fin du XVIIIe et du XIXsiècles, Malcolm Chase est, comme le rappelle Fabrice Bensimon dans sa préface, issu du mouvement de l’History Workshop, promoteur de l’histoire « par le bas » (history from below), et son approche du chartisme en porte clairement la trace. D’un côté, il s’agit d’une vaste fresque, d’un narrative, qui, en onze chapitres se succédant dans un ordre strictement chronologique, retrace la naissance, les aléas et la fin par délitement progressif de ce mouvement ouvrier qui, à son apogée (que l’on peut placer au moment où la deuxième pétition chartiste recueille quelque trois millions de signatures, soit un adulte britannique sur trois), constitua un phénomène politique majeur dans un pays souffrant de la mauvaise conjoncture des Hungry Forties (les « années [18]40 de famine »). Mais, d’un autre côté, Malcom Chase va beaucoup plus loin que le simple récit – quasiment exhaustif, il faut bien le dire – historique : il se livre à une étude totale du chartisme, dans ses variations géographiques (chartisme de Londres, des Black Countries industriels, du Pays de Galles, d’Écosse, d’Irlande), dans sa dimension genrée, générationnelle et culturelle (y compris dans ses aspects matériels). Autre élément innovant, la présence d’interludes biographiques qui, en quelques pages, focalisent sur un, ou une, militant(e) de base : le grassroots nous apporte toute la dimension humaine qui manquerait pour bien comprendre la place particulière du chartisme dans l’histoire du mouvement ouvrier outre-Manche, et ce que signifiait « être chartiste » au quotidien.

Les notes, très abondantes mais toujours utiles, attestent la connaissance encyclopédique des sources qu’a Malcom Chase. Archives officielles, autobiographies, correspondances, périodiques chartistes (dont le Northern Star, hebdomadaire phare du mouvement, tirant à 40 000 exemplaires, ce qui en faisait une revue de toute première importance : l’Illustrated London News atteignait les 60 000), brochures, mais aussi divers artefacts, comme les banderoles et les drapeaux qui accompagnent, tout au long du XIXe siècle d’ailleurs, la mobilisation ouvrière.

L’apport de l’ouvrage est incontestable, au-delà de la qualité de la synthèse fournie. Son exploration de la culture chartiste, engagée très en amont dans l’ouvrage, est sans doute l’un des points majeurs. Malcom Chase met bien en avant la dimension religieuse du chartisme, plus ou moins prégnante d’une région à l’autre (sera-t-on surpris qu’elle soit plus forte outre-Tweed ?), ou encore l’implication des femmes. Bien sûr, les gender studies ont le vent en poupe ; mais l’engagement des femmes au service d’une Charte qui demandait le suffrage universel masculin est à prendre en considération (encore que cette clause ne fît pas unanimité). Que le chartisme fut une affaire familiale est encore un autre point neuf : la culture chartiste est l’affaire de tout un foyer, et, dans les manifestations, les enfants sont pleinement associés, à la place qui doit être la leur – devant le cortège, comme pour désamorcer toute dérive insurrectionnelle. Et pourtant, il y a bien eu un moment où le chartisme aurait pu opter pour le soulèvement général, en ce mois de juillet 1848, après l’échec de la grande manifestation de Kennington Common (10 avril) et dans le contexte de la révolte irlandaise estivale qui suivit. Le contexte était alors très électrique, et un projet d’insurrection générale avait été engagé. Le fait qu’il n’ait pu être mené à son terme est, finalement, secondaire.

On est moins convaincu, en revanche, par le découpage chronologique, séduisant sur le papier (1838-1858), mais qui, en fait, n’est pas couvert : les dernières pages de l’ouvrage vont rarement au-delà de 1852, et il n’est pratiquement pas fait mention de 1858. Cela aurait pourtant permis de montrer comment la « fin » du chartisme a eu des conséquences sur le développement du mouvement syndical (l’action ouvrière prenant le relais de l’action politique).

Ces quelques remarques n’enlèvent rien à la somme que constitue cet ouvrage. On y trouve, répétons-le à nouveau, un état de l’art des connaissances actuelles sur le chartisme, dans une approche qui privilégie l’humain, le vécu, le culturel.

Notes :

[1] Édouard Dolléans, Le Chartisme (1830-1848), Paris, H. Floury, 1912.

Philippe Chassaigne

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  • ISSN 1954-3670