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Comptes rendus
   

Frédéric Attal, Histoire des intellectuels italiens au XXe siècle. Prophètes, philosophes et experts,

Paris, Les Belles Lettres, 2013, 772 p.

Ouvrages | 06.07.2015 | Roberto Colozza
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Le livre de Frédéric Attal, maître de conférences à l’ENS Cachan et habilité à diriger des recherches depuis décembre 2013[1], se penche sur un siècle d’histoire intellectuelle italienne et sur les liens entre cette histoire et les évènements politiques et sociaux qui ont caractérisé, et parfois bouleversé, la vie de l’Italie au cours du XXe siècle. Il s’agit d’un ouvrage monumental de 770 pages, dont 475 sont dédiées à la narration historiographique alors qu’environ une centaine sont consacrées aux notices biographiques des personnalités majeures citées dans le texte ; le reste du volume comprend une chronologie des principaux évènements politiques et culturels italiens ainsi qu’une liste de sources et une bibliographie susceptibles d’intéresser le lecteur. Toutes ces parties complémentaires ont été réalisées elles aussi par l’auteur, la partie politique de la chronologie étant réalisée à partir de celle de Simona Colarizi publiée en 2000[2]. Comme on peut le voir depuis cette brève description « matérielle », Frédéric Attal avait comme but de réaliser un travail de vulgarisation scientifique qui puisse servir de manuel, de point de repère pour tous ceux qui veulent s’initier à un phénomène aussi vaste et complexe que l’histoire intellectuelle de l’Italie contemporaine. Il faut reconnaître à Frédéric Attal que son livre est aussi le résultat d’un vaste travail de recherche, par lequel l’auteur a comblé une lacune dans l’historiographique française aussi bien qu’italienne. Cela sur la base d’une gamme de sources allant des publications des acteurs impliqués, aux documents d’archives et à la correspondance privée.

À ce propos, il convient d’observer qu’un tel ouvrage aurait été difficilement concevable par un historien italien. Non pas parce que les historiens italiens ne pensent pas que l’histoire des intellectuels soit digne d’être explorée, loin s’en faut. Mais bien parce que dans leur imaginaire collectif, les intellectuels ne constituent pas, pour ainsi dire, une catégorie à part. Autrement dit, les intellectuels italiens n’ont pas tendance à être identifiés comme une « corporation » qui justifierait une recherche les concernant en tant que groupe. Ils sont plutôt les représentants d’une idée ou d’une approche politique qui justifient leur engagement et qui les associent à un courant, à une famille politique. Cela est particulièrement évident pour ce qui concerne l’après-guerre, car l’Italie républicaine (depuis 1946) est souvent apparue aux historiens comme le théâtre de l’antagonisme entre les trois partis majeurs – la Démocratie chrétienne, le Parti socialiste et le Parti communiste –, d’où l’expression de « République des partis ». À leur tour, les intellectuels auraient été subordonnés à cette hégémonie des partis (partitocrazia), en restant souvent encadrés dans la logique des appartenances partisanes, sans réussir à constituer un corps autonome, un acteur collectif et autosuffisant.

Contrairement aux historiens italiens, les historiens français ont joui d’une situation privilégiée qui les a mis en valeur dans la définition et donc dans l’analyse de ce sujet. Comme le souligne Frédéric Attal lui-même au début de son ouvrage, « toute étude sur les intellectuels renvoie inévitablement à l’exemple français » (p. 7). Depuis l’affaire Dreyfus, les intellectuels français ont joué un rôle central dans la Cité, en influençant l’opinion publique et en exerçant une fonction sociopolitique incontournable dans le débat démocratique. Cette présence leur a garanti une visibilité et une importance sociopolitique inconnues dans d’autres pays, si bien que l’intellectuel français est apparu, à certains égards, comme l’intellectuel par excellence tout au long du XXe siècle. Cela a crée un terrain favorable à la prolifération en France d’un véritable genre historiographique portant sur les intellectuels, leurs biographies, leur production culturelle, leur engagement militant dans la vie publique de leur temps.

Cela dit, la perception de la naissance d’une nouvelle figure sociale dans l’Italie contemporaine – celle de l’intellectuel, justement – fut assez précoce car elle date du début du XXe siècle, en parallèle avec l’utilisation du terme « intellectuel », qui apparaît à cette époque et qui se répand assez rapidement dans le langage public. Mais qu’est-ce qu’on désigne finalement par ce terme dans la tradition culturelle italienne ? Frédéric Attal, qui s’inspire à son tour de Norberto Bobbio, propose d’utiliser deux figures exemplaires. D’un côté, il y aurait l’intellectuel traditionnel, « sage, rationnel, cultivé » (p. 10), s’enracinant dans la tradition littéraire et philosophique, un humaniste-éducateur qui connait les dynamiques de la vie sociale et s’engage à les communiquer, à les enseigner aux autres pour former la nouvelle classe dirigeante. C’est ce genre d’intellectuel qui incarne, à différents niveaux selon les acteurs et les circonstances, les identités prophétique et philosophique rappelées dans le sous-titre de l’ouvrage. De l’autre côté, il y aurait l’intellectuel « technicien », l’intellectuel-expert dont le savoir est moins lié à un apostolat laïc qu’à la solution concrète de questions sociales, économiques, civiles : c’est le sociologue, l’économiste, le meridionalista – à savoir le connaisseur du Mezzogiorno et de ses retards socioéconomiques –, mais aussi l’avocat défendant les ouvriers impliqués dans des procès politiques durant la guerre froide, ou bien le pédagogue s’opposant à la cléricalisation de l’école républicaine.

S’entremêlant et s’imbriquant sans cesse, ces deux profils typologiques étaient comme les faces d’une même médaille et l’auteur nous accompagne le long des cinq parties chronologiques composant sa recherche, tout en nous montrant en filigrane comment cette bivalence fonctionnelle a forgé l’activité des intellectuels italiens : le début du Novecento, avec la naissance des grandes revues qui sont à la base de l’histoire intellectuelle italienne – telle La Voce ; ensuite, la dichotomie entre fascisme et antifascisme ; l’après-guerre, avec l’influence croissante du Parti communiste et la réaction des groupes rivaux, surtout libéraux et catholiques et, à partir des années 1950, des socialistes aussi ; enfin, la période comprise entre les années 1968 et le début du XXIe siècle. En conclusion, on ne peut que conseiller la lecture de ce livre, qui rassemble les vertus de la haute vulgarisation – écriture fluide et descriptive, clarté conceptuelle – et celles de l’acribie documentaire. Il s’agit sans doute d’un ouvrage qui fait déjà référence sur le sujet, en France aussi bien qu’en Italie, et dont je crois qu’une traduction italienne serait tout à fait envisageable et souhaitable.

Notes :

[1] Frédéric Attal, La diplomatie publique des tats-Unis en Italie après la Seconde Guerre mondiale, habilitation à diriger les recherches, Institut d’études politiques de Paris, 2013.

[2] Simona Colarizi, Storia del Novecento italiano. Cent’anni di entusiasmo, di paure, di speranza, Milano, Rizzoli, 2000. 

Roberto Colozza

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  • ISSN 1954-3670