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Comptes rendus
   

Roman Krakovský, Réinventer le monde. L'espace et le temps en Tchécoslovaquie communiste,

Paris, Publications de la Sorbonne, 2014.

Ouvrages | 09.02.2015 | Paul Lenormand
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Publications de la Sorbonne, 2014Issu d’une thèse soutenue à Paris 1 sous la direction d’Antoine Marès, « Le temps et l’espace dans un régime autoritaire. Tchécoslovaquie 1948-1989 », trois fois primée (Prix d’histoire sociale de la Fondation Mattei Dogan, Fraenkel Prize in Contemporary History of the Wiener Library, Accessit de la Fondation Alexandre Varenne), cet ouvrage est le fruit du travail de Roman Krakovský, historien et anthropologue, post-doctorant à l’EHESS.

Son ambition n’est pas de proposer le récit politique, institutionnel, en relations internationales, ou même en histoire sociale ou culturelle qu’offre l’historiographie existante.

Si l’auteur puise dans la riche historiographie, afin de contextualiser, dans la trame désormais mieux connue de l’histoire des « démocraties populaires », il ouvre une fenêtre nouvelle et originale sur l’expérience du communisme est-européen. Comprendre l’appréhension du temps et de l’espace – y compris de l’espace politique – par les citoyens ordinaires du monde communiste n’est pas une entreprise banale. S’appuyant sur des outils anthropologiques, Roman Krakovský traque, dans l’espace et dans le temps, les invariants et les transgressions dans les pratiques des acteurs. Il entend analyser non seulement le cadre légal ou normatif, mais aussi le ressenti et le vécu des populations. À cet égard, cette publication se positionne au carrefour d’une perspective « totalitaire » et d’une histoire du quotidien, dévolue à l’agency[1] des hommes ordinaires.

Quelles sont donc les sources de cette étude du rapport au temps et à l’espace ? Largement dématérialisée,  la construction de la « communauté socialiste » n’en est pas pour autant invisible dans les archives. Roman Krakovský a choisi de s’appuyer sur cinq études de cas qui font la substance documentaire et l’incarnation humaine de ses chapitres. Ces études, à l’échelle locale, donnent à voir les interactions qui fondent la relation spécifique du régime communiste au temps et à l’espace, et finalement au(x) collectif(s) et à l’individu. Précisons que l’auteur n’oublie pas de resituer l’histoire tchécoslovaque dans le contexte plus large de l’Europe communiste (URSS, RDA, Pologne et Hongrie en particulier) ou non communiste, afin de montrer les similitudes et les spécificités de son espace d’étude. Tout spécialement, il accorde une place méritée à l’application incomplète de l’expérience soviétique dans la démocratie populaire tchécoslovaque.

Le premier chapitre traite du temps linéaire socialiste, délibérément tourné vers l’avenir plus que vers le présent. Ce temps compressé et accéléré par la logique pesante du Plan – annuel, biennal ou quinquennal, général, de secteur ou d’entreprise. À travers l’exemple de la grande entreprise industrielle ČKD, il montre les difficultés à mettre en œuvre le plan, les sacrifices consentis pour réaliser des exploits de dépassement, et les ruses employées pour remplir les objectifs fixés. S’appuyant sur des « mécanismes rationnels de discipline au travail » autant que sur le « pouvoir charismatique de l’ouvrier », le projet d’accélération est progressivement remis en cause pour disparaître à la fin de l’ère socialiste.

Le second chapitre s’attache à la compréhension du temps cyclique sous le socialisme, un temps qui veut rompre avec les traditions judéo-chrétiennes, en particulier avec la portée religieuse du repos dominical et avec le calendrier des fêtes catholiques. Le choix de l’auteur de consacrer une analyse fouillée au cas de la très croyante Slovaquie – en l’occurrence à travers l’étude de Žilina et de ses campagnes environnantes – semble donc pertinent. Sans aller jusqu’à imposer des semaines de cinq ou de six jours comme sur le modèle de l’URSS des années 1920 et 1930, le régime tente de faire du dimanche un jour socialiste, dévolu au travail ou à la culture (non religieuse, bien évidemment). Obnubilé par sa crainte des prélats tout en voulant préserver les apparences de la liberté religieuse, il finit par s’accommoder d’un compromis, laissant de côté ses ambitions athéistes et sa volonté « d’occuper » le dimanche et les fêtes religieuses par des sociabilités alternatives, au profit d’une certaine tolérance. Finalement, « l’arythmie temporelle » créée par les velléités du régime aboutit à la recherche par les individus d’un « temps libre », qui favorise bien davantage le développement des loisirs et de la consommation que la réussite d’une société « collectiviste et consacrée au travail utile pour la communauté ».

Le troisième chapitre étudie la notion complexe d’espace public dans son sens le plus courant, celui de la discussion collective visant à apporter des solutions aux problèmes communs. Il s’agit d’abord de délimiter la communauté politique, celle qui a voix au chapitre. En Tchécoslovaquie, la guerre et le changement de régime provoquent l’exclusion collective de segments entiers de la population. Dans le même temps, le régime veut associer à cet espace public des catégories jusqu’alors plus marginales, comme les ouvriers et les femmes, non sans quelques succès. C’est par les « Conseils Nationaux » locaux issus de la Libération de 1944-1945 qu’une sphère publique d’échange et d’investissement citoyen est créée. Mais cette dernière tend à devenir progressivement un espace d’application verticale des directives imposées aux citoyens par le pouvoir central. L’auteur a choisi d’étudier la municipalité de Ruzyně, proche de Prague, pour mener son enquête. Il constate une participation de moins en moins importante des citoyens à la discussion sur les décisions à prendre à l’échelle communale. C’est en se tournant vers d’autres structures – « forums de discussion », syndicats, Églises, brigades de travail, groupes informels – que les individus se retrouvent, et s’éloignent de cette sphère commune socialiste. Dans les années 1960-1980, une majorité de Tchécoslovaques se tient autant que possible à l’écart de cet espace public corseté, et le soutien au régime s’effondre.

Le quatrième chapitre, consacré à l’espace privé, s’appuie sur les plaintes des citoyens adressées à la municipalité de Prague dans les années 1950-1970. On y découvre les difficultés causées par le nouveau « vivre-ensemble socialiste », fait de pénurie de logement, de promiscuité, de conflits de voisinage et de haines au sein du « komunalka », l’appartement divisé aux (in)commodités partagées. Ce chapitre est  intéressant en raison de l’aperçu concret qu’il donne de l’intimité des individus sous le communisme. De la fin des années 1940 et aux années 1950, le rapport à l’autorité publique est très direct et paternaliste : les plaignants exposent leurs problèmes de couple et se mettent à nu devant un pouvoir incarné et jugé bienveillant. Progressivement, les individus limitent leurs plaintes au strict minimum ; il n’est plus question de révéler son intimité à un pouvoir impersonnel et délégitimé par son incapacité chronique à résoudre les tracas de la population. Roman Krakovský décrypte aussi les mécanismes de contrôle du régime à l’échelle du logement collectif. Il montre notamment que la présence de « confidents d’immeuble » et de « couples de propagandistes » finissent par devenir superflus, dans la mesure où les individus s’approprient les codes du vivre-ensemble socialiste et assurent eux-mêmes la surveillance mutuelle. Autocontrôle et repli sur la sphère familiale et intime maintiennent l’ordre aux yeux du régime, mais ne parviennent pas à susciter un soutien populaire.

Le cinquième et dernier chapitre – qui repose en partie sur un ouvrage déjà publié, Rituel du 1er mai en Tchécoslovaquie : 1948-1989 (L’Harmattan, 2004) – s’attaque à la notion d’espace politique et à la participation des acteurs aux rituels publics. Le 1er mai, fête socialiste par excellence, se transforme, d’une fête partisane (des partis de gauche) en une fête nationale et d’ancrage au camp socialiste. Les « politiques symboliques » sont ici comprises comme une « tyrannie du plaisir », un défilé ritualisé au cordeau, où chaque chose est à sa place ; les organisateurs déploient d’importants moyens pour que la manifestation soit massive et reflète une communauté harmonieuse. En ce sens, la fête, dans la lignée d’une riche historiographie, est un phénomène social total, censé faire apparaître temporairement l’unité parfaite dans l’espace politique. L’absence de spontanéité et d’alternative politique font naturellement de cette manifestation annuelle une mise en scène vidée de l’adhésion des participants. L’auteur mobilise une riche iconographie de 1946 à 1989, et s’attache à la description minutieuse de la scénographie, des acteurs et des pratiques,  des détails souvent invisibles à l’œil du profane.

L’ouvrage se révèle donc impressionnant par la qualité du cadre conceptuel proposé, et par les pistes de recherche qu’il ouvre. L’auteur ne se contente pas d’emprunter des chemins balisésdéjà ouverts ; il tente d’établir sa propre typologie des catégories du temps et de l’espace, et de leur spécificité sous un régime autoritaire socialiste. Ce faisant, il se contraint à rendre compte d’une « expérience-type »,, celle du citoyen ordinaire. Faute de place, les expériences spécifiques des élites et des exclus ne peuvent être abordées. Il serait intéressant d’interroger les expériences spécifiques et le rapport particulier au temps et à l’espace de communautés plus resserrées, comme les jeunes d’une décennie donnée, les membres des minorités ethniques (Hongrois de Slovaquie, Roms) ou les populations des territoires frontaliers (comme le fait Muriel Blaive dans son article sur le village de České Velenice[2]), pour ne donner que quelques exemples. La chronologie, si elle couvre l’ensemble de la période  communiste, s’intéresse en priorité à la période fondatrice, marquée par un soutien relatif des populations au régime (1945-fin des années 1950), et au désenchantement progressif des années 1960. Néanmoins, la « Normalisation » des années 1970-1980 est bien intégrée aux chapitres, la contextualisation des sources mobilisées étant de rigueur tout au long du récit. Les exemples, souvent croustillants, puisés dans des archives récemment ouvertes (celles des années 1970-1980) ou peu exploitées (celles des conseils nationaux municipaux ou départementaux), apportent une touche supplémentaire de fraîcheur à une écriture claire et bien rythmée.

La lecture de Réinventer le monde profitera donc non seulement aux historiens spécialistes du communisme ou de l’Europe centrale et orientale, mais également à tous ceux qui recherchent un cadrage spatial et temporel de leur objet. En jouant des jeux d’échelles (du local à la sphère socialiste en passant par le national) et en secouant le spectre temporel classique et ses bornes canoniques (1945-1948-1968-1989 notamment), Roman Krakovský invite chaque historien à réinventer la chronologie et le territoire de sa recherche.

Notes :

[1] Résultat de l'action des individus, l'agency peut se comprendre en histoire comme la prise en compte du rôle spécifique tenu par les individus dans la sphère sociale, en particulier l'appropriation, le détournement ou le rejet d'un certain nombre de normes et de pratiques. Intégrer l'agency de groupes ou d'individus dans l'analyse historienne permet donc de se dégager des seuls cadres légaux, officiels ou dominants au cours d'une période donnée.

[2] Muriel Blaive, « Frontière idéologique ou nationale. České Velenice, ville tchèque à la frontière avec l'Autriche », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, n°109, 2011/1, p. 129-141.

Paul Lenormand

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  • ISSN 1954-3670