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Comptes rendus
   

Ralph Schor, Écrire en exil. Les écrivains étrangers en France (1919-1939),

Paris, CNRS Éditions, 2013, 352 p.

Ouvrages | 20.01.2015 | Elisa Capdevila
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CNRS Éditions, 2013Fondé sur un large corpus (311 écrivains et 22 nationalités, présentés dans une très utile annexe), l'ouvrage retrace la vie des écrivains exilés en France durant l'entre-deux-guerres. Si le sujet semble à première vue bien balisé, Ralph Schor propose de l'aborder sous un angle large, là où la plupart des études se limitent à un groupe défini par une nationalité ou une origine commune[1]. L'ambition de l'ouvrage est claire : rassembler en une même étude tous les écrivains, célèbres ou non, dont le parcours et la présence à Paris peuvent être, au moins partiellement, reconstitués par l'historien. L'approche choisie se veut à ce titre globale mais non généralisante. Ralph Schor s'attache en effet à retracer, au travers des sources disponibles, une histoire collective formée de récits individuels et singuliers – au risque parfois d'offrir au lecteur un tableau morcelé en multiples expériences. Si les exemples appartiennent le plus souvent aux trois contingents les plus importants numériquement (Russes, Américains et Allemands), « petites » nationalités et écrivains mineurs ne sont pas pour autant oubliés.

L'étude est restreinte aux exilés, ceux dont le séjour à Paris implique une rupture, volontaire ou non, avec le pays d'origine, à l'exclusion donc des simples voyageurs. Le choix de ce critère donne son unité à un corpus qui englobe les réfugiés politiques ayant dû fuir leurs pays, et les exilés volontaires qui ont eu le choix de partir (et auront aussi plus tard la possibilité de rentrer dans leur pays), pour l'essentiel les Américains de la Génération Perdue. La distinction entre ces deux catégories est toujours présente ; elle structure la plupart des chapitres.

De même, dans une volonté de décloisonner un sujet apparemment familier, Ralph Schor n'a pas circonscrit son étude à la capitale mais il a pris soin de prendre des exemples hors de Paris. Il tire ici partie d'études antérieures, consacrées à d'autres lieux de refuge – la Côte d'Azur notamment.

Défendant le point de vue critique de l'historien, Ralph Schor plaide en introduction pour une histoire de l'exil littéraire qui se fonde sur l'ensemble des sources à disposition : témoignages sous forme de biographies ou de lettres bien entendu, mais aussi fictions qui mettent en scène les archétypes de l'exil. L'ouvrage est sur ce point une réussite. L'utilisation de ces textes permet à Ralph Schor d'étudier d'une part les représentations – dans une approche d'histoire culturelle – mais aussi les conditions matérielles de l'exil et la façon dont les écrivains l'ont vécu. Les nombreuses citations, éclairées par le regard d'un historien spécialiste de l'immigration, permettent d'appréhender au plus près, de façon parfois assez intime, l'exil littéraire. L'histoire des représentations s'articule ainsi à une histoire du vécu embrassée dans sa dimension politique, juridique, sociale mais aussi psychologique.

Divisé en huit chapitres, le livre suit les exilés dans leur parcours : après avoir expliqué les raisons de l'exil, Ralph Schor étudie de façon plus précise l'image que ces derniers ont de leur pays d'accueil et de leurs hôtes. Il souligne ainsi le contraste entre une appréciation demeurée globalement positive de la France et une image plus critique et ambiguë des Français. La vision qu'ont ces exilés de la France, perçue comme une terre de liberté et de culture, est assez attendue ; la représentation des Français est en revanche plus complexe, façonnée aux contacts de la population dans le temps de l'exil. Si les traits relevés sont toujours clairement étayés de citations, on peut toutefois regretter que ne soit pas davantage expliquée l'origine d'une représentation qui paraît somme toute très idéalisée de la France et qui correspond à des clichés qui sont eux-mêmes le produit d'une histoire longue[2].

En s'intéressant à leurs perceptions, Ralph Schor nous fait entrer peu à peu dans le quotidien des exilés. Il soulève des questions qui sont celles de toute immigration : l'accueil et l'éventuelle intégration. Le portrait dressé est au final nuancé. Les exilés oscillent entre une vision positive, voire de l'admiration pour la culture française, et une déception à l'égard de leurs hôtes critiqués pour leur immobilisme, leur fierté patriotique excessive, voire leur xénophobie (Ralph Schor rappelle à ce propos la maltraitance dont les exilés politiques ont pu faire l'objet).

La volonté de ne laisser aucun sujet de côté – y compris les plus intimes – conduit toutefois l'auteur à n'aborder que brièvement certains thèmes, laissant parfois le lecteur sur sa faim. On peut par exemple regretter que la notion de permissivité, avancée pour rendre compte de la liberté dont profitent ces exilés, ne soit pas plus développée ; le lecteur reste finalement aux lisières d'un Paris de l'homosexualité ou de la drogue.

Les chapitres suivants portent plus particulièrement sur les conditions de vie des exilés et les questionnements identitaires liés à leur nouveau statut. Ralph Schor y décrit avec plus de précision l'expérience de l'exil dans sa dimension matérielle et psychologique.

Le choix des sources littéraires s'avère ici particulièrement efficace, les écrivains cités décrivant parfaitement, avec précision et souvent une grande lucidité, les émotions de l'exil. Ces témoignages rappellent avec justesse, sans que le livre ne tombe dans le pathos, la dimension douloureuse, parfois tragique, de l'exil individuel. Ils révèlent également la dimension collective de cette expérience. Les pages sur le manque de ressources, les problèmes de logement, l'indigence (mais aussi une forme de sociabilité née de cette pauvreté et du manque de place) rendent palpables la marginalité et la bohème auxquelles les réfugiés politiques sont le plus souvent condamnés.

L'exploitation habile des qualités littéraires permet en outre d'atténuer l'effet catalogue engendré par la juxtaposition de cas individuels. Cette impression d'émiettement, paradoxalement accru par un souci d'exhaustivité et de nuance, est contrebalancée par l'attention prêtée aux éléments qui font de l'exil une expérience collective. Les passages consacrés à la communauté russe montrent ainsi parfaitement les tensions propres aux groupes d'exilés. L'histoire de l'Institut Saint-Serge, dont les réflexions sur l'orthodoxie influenceront Emmanuel Mounier, permet en outre à l'auteur d'aborder la question de l'intégration et celle des échanges entre exilés et société d'accueil.

Après avoir détaillé les différents lieux de sociabilité, parmi lesquels il classe les journaux et les maisons d'éditions, Ralph Schor aborde de façon plus précise les conséquences de l'exil sur l'écriture et l'engagement politique. Ces deux derniers chapitres représentent l'aboutissement d'une étude qui replace l'exil littéraire dans une histoire plus large de l'immigration sans pour autant perdre de vue sa spécificité. On retrouve dans ces chapitres la tension entre une approche individuelle – dont relèverait plus le travail d'écriture – et une approche collective – à laquelle la littérature ne peut échapper dans le contexte de l'entre-deux-guerres. Comme dans les chapitres précédents, Ralph Schor choisit quelques cas pour illustrer les différents parcours potentiels.

Les pages les plus intéressantes sont certainement celles où l'auteur donne à saisir, au-delà des cas individuels, cette histoire plus large et collective. Ralph Schor restitue les débats des écrivains étrangers en France autour d'une littérature d'exil, faisant ainsi apparaître les sources de fracture au sein des groupes d'écrivains de même nationalité, partagés entre volonté d'intégration et fidélité aux origines. La dimension générationnelle apparaît ici prépondérante ; les plus jeunes, éduqués en France, ont plus de facilité à s'intégrer que les plus âgés. Abordant plus précisément la dimension politique de leur travail, Ralph Schor revient dans le dernier chapitre sur la figure de l'écrivain engagé dans le contexte particulier de l'exil et de l'entre-deux-guerres. Plusieurs cas sont ici étudiés en détail, nourrissant une réflexion sur la notion d'engagement littéraire avant qu'elle ne soit façonnée par la figure de Jean-Paul Sartre.

La question politique permet également de revenir sur les tensions et les scissions – un phénomène marqué de l'exil – au sein des groupes nationaux. Sans s'arrêter aux cas les plus connus, Ralph Schor dresse le portrait d'exilés engagés à travers le spectre politique : l'exemple des quelques figures proches de l'extrême droite, peut-être inattendu, est tout à fait passionnant, de même que l'étude de la trajectoire de l'Allemand Willi Munzenberg, figure du communisme international. La compilation et la confrontation des cas individuels est ici particulièrement fructueuse : la clé de lecture politique donne une unité de sens à cette communauté tout en en restituant la complexité. L'étude de cet engagement qui passe par la littérature, permet aussi un retour sur des analyses qui ont été parmi les premières du nazisme et qui ont participé à la difficile appréhension de ce nouveau régime par les contemporains hors des frontières.

Étude riche, nourrie de nombreuses lectures et citations, Écrire en exil répond bien à l'ambition initiale de son auteur. Le livre, étayé de nombreux exemples, offre une vision kaléidoscopique et globale de cet exil. S'il n'échappe pas toujours à l'effet catalogue – en raison du nombre des cas étudiés et de la prise en compte des itinéraires personnels multiples –, il rend compte avec justesse de la dimension personnelle et collective de cet exil. L'importance du groupe est notée – à travers l'étude des lieux de sociabilité et des débats entre exilés – sans céder à une illusion communautaire, les facteurs de division étant au contraire clairement explicités. À travers la question de l'intégration – ou du désir d'intégration de ces exilés –, les contacts avec la population et la culture d'accueil sont également étudiés de façon précise. L’auteur nous offre un portrait complexe et émouvant d'une génération confrontée à un exil éprouvant.

La lecture de cet ouvrage, centré sur la France de l'entre-deux-guerres, soulève aussi des questions qui nécessiteraient pour trouver réponse d'autres recherches. Y a-t-il une spécificité de l'exil dans la France de l'entre-deux-guerres ? La permissivité dont semblent jouir ces écrivains est-elle spécifique à la France ou seulement à Paris ? La retrouve-t-on à Londres ou à New York ? L'étude de Ralph Schor ouvre des perspectives pour une approche à la fois comparative et transnationale du phénomène de l'exil – qui permettrait notamment de suivre ceux de ces écrivains qui, durant la guerre, choisirent de poursuivre ailleurs leur exil.

Notes :

[1] On pense notamment aux études consacrées aux noirs américains par Michel Fabre et Tyler Stovall : Michel Fabre, La rive noire : de Harlem à la Seine, Paris, Lieu Commun, 1985 et Tyler Stovall, Paris Noir : African-Americans in the City of Light, New York, Houghton Mifflin, 1996.

[2] Voir à ce sujet les pages consacrées à « Paris, ville-littérature », dans Pascale Casanova, La république mondiale des lettres, Paris, Éditions du Seuil, 1999.

Elisa Capdevila

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  • ISSN 1954-3670