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Comptes rendus
   

Thomas Bouchet, Les fruits défendus. Socialismes et sensualité du XIXe siècle à nos jours,

Paris, Stock, 2014, 345 p.

Ouvrages | 20.01.2015 | Bernard Desmars
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Stock, 2014Dans son dernier livre, Thomas Bouchet, maître de conférences en histoire contemporaine à l’université de Bourgogne, aborde l’histoire des socialismes à partir de la question des sens ou plus précisément de la sensualité. Cet angle original pourrait paraître futile ou frivole. Mais l’auteur, dans son introduction, pose très clairement les enjeux de son travail : les socialismes, dans leur diversité – sont envisagés les différents courants anarchistes, socialistes, communistes du début du XIXe siècle jusqu’au début du XXIe siècle –, se caractérisent par « une volonté d’émancipation » impliquant à la fois la « dénonciation virulente d’un ordre dominant qui opprime ; [la] promesse d’un avenir meilleur ; [la] détermination des chemins de la libération ». Or, « le projet d’émancipation commune peut porter sur tous les aspects de l’existence. Il peut donc rencontrer la question du corps, et par ricochet, celle des sens. […] S’émanciper, c’est prendre ou reprendre le contrôle de son corps malmené, […] s’appuyer sur ses capacités pour s’affirmer dans la vie sociale, pour gagner en dignité » (p. 12). Il ne s’agit donc pas seulement d’examiner des discours sur les plaisirs des sens, ni de faire une histoire des représentations du corps dans la littérature socialiste pour, par exemple, opposer un socialisme sensualiste à un socialisme puritain ; l’objectif est plutôt d’analyser la place qu’occupent le corps et les sens dans le projet socialiste de libération individuelle et collective, ainsi que dans l’engagement des militants et des intellectuels socialistes.

La sensualité peut elle-même s’exprimer de différentes façons, en diverses circonstances. Trois domaines sont plus particulièrement scrutés : « faire bonne chère, faire l’amour, faire la fête ». Certes, ces questions ne semblent pas centrales dans la production orale et écrite des socialistes, dans les discours, les essais théoriques, les comptes rendus de congrès et les programmes électoraux, où il est davantage question de la conquête du pouvoir politique, des combats pour l’appropriation des moyens de production ou des luttes pour l’amélioration des conditions de travail. Néanmoins, utilisant une documentation très variée (des essais, des romans, des pamphlets, des mémoires, la presse militante et la presse généraliste, le cinéma et les médias audiovisuels), Thomas Bouchet accumule de nombreux matériaux qui montrent que la sensualité constitue un enjeu important pour les socialistes, qu’ils la dénoncent et qu’ils veuillent en circonscrire les manifestations – c’est le cas le plus fréquent – ou qu’ils la cultivent, ce qui se rencontre surtout du côté des francs-tireurs et de ceux qui occupent une position marginale ou dissidente. En effet, écrit l’auteur dès l’introduction, la plupart des discours socialistes « traduisent une défiance vis-à-vis des sens » et privilégient « le modèle ascétique » qu’ils opposent aux mœurs bourgeoises dépravées (p. 13).

L’observation est effectuée à plusieurs niveaux : tout d’abord, les comportements privés et les réflexions personnelles des individus (Marcel Sembat, Roger Vailland), connus par les correspondances et par les journaux intimes ; ensuite, l’action militante, souvent associée au sacrifice de soi et à la privation des plaisirs, mais qui peut aussi susciter la rencontre des corps, favoriser la consommation collective des mets et se traduire en moments festifs ; enfin, la conception de la société socialiste future, plus ou moins prodigue en satisfactions sensuelles – Fourier faisant de la jouissance des sens l’une des conditions du bonheur dans la future société harmonienne, tandis que Proudhon prescrit la chasteté et proscrit la sensualité. Il peut d’ailleurs y avoir de nettes discordances entre ces niveaux. Si Guesde apparaît comme un représentant d’un socialisme frugal et austère, vivant pauvrement et consacrant l’essentiel de ses forces et de son temps au combat révolutionnaire, il promet aux travailleurs, après la révolution, « le bordeaux et le champagne, et les chapons de la Bresse et les truffes du Périgord » (p. 108).

En seize chapitres, des socialismes du premier XIXe siècle jusqu’aux élections présidentielles de 2012 et à la loi Taubira de mai 2013, Thomas Bouchet présente un très grand nombre de textes et de faits, de prises de position et d’actions, lus et observés à travers la grille du sensualisme et de l’anti-sensualisme. Nous ne sommes pas étonnés de retrouver certaines figures – par exemple Fourier et les saint-simoniens d’une part, Proudhon et Leroux d’autre part ; ou plus tard, Léon Blum (Du mariage), auquel on pourrait opposer Maurice Thorez et Jeannette Vermeersch –, ou certains moments – comme Mai 1968 et ses lendemains, avec l’opposition entre les pratiques festives de Vive la Révolution et le moralisme puritain de la Gauche prolétarienne. Mais Thomas Bouchet va aussi chercher des auteurs aujourd’hui peu lus (l’écrivain Paul Adam, l’occultiste Jollivet-Castelot), et il met en avant des situations très variées (par exemple les plaisirs voluptueux de Marcel Sembat, la grève chez Lip, à Besançon, en 1973-1974, ou la fête annuelle de Lutte ouvrière). Les filiations, et en particulier la persistance au XXe siècle de la référence à Fourier, sont également prises en compte.

Évidemment, l’utilisation d’une même grille de lecture appliquée à environ deux siècles suscite certaines difficultés. Moins du côté du socialisme – grâce à la définition très ouverte qui en est proposée en introduction et qui est ensuite précisée et contextualisée au début de chaque chapitre – que du côté de la sensualité. D’autres formes de rapport au corps et de plaisir des sens ont pu apparaître au cours de cette période qui a par exemple vu naître le sport et se modifier les pratiques sexuelles. Ces difficultés se perçoivent dans la dernière partie de l’ouvrage. À la fin des années 1960 (chapitre XIV, « Jouir sans entraves ? 1969-1981 » et chapitre XV, « Encombrante sensualité 1969-1981 »), l’auteur rencontre les revendications concernant la liberté sexuelle, les mouvements gauchistes, les organisations féministes ; histoire foisonnante – dans laquelle on voit apparaître une « Deuxième Internationale amoureuse » – où le thème de la libération des mœurs semble parfois prévaloir sur la question des rapports entre socialisme et sensualité. Cela vaut aussi pour le dernier chapitre (« Socialismes et sensualité dans le brouillard de 1981 à nos jours »), où, comme l’auteur, l’on éprouve une « impression de fragmentation » (p. 272), le sentiment d’un « brouillage des repères » (p. 280) qui concerne à la fois le socialisme (auquel sont associés le féminisme et l’écologie) et la sensualité, menacée par l’hédonisme et le consumérisme.

Cependant, par l’ampleur et la variété de la documentation utilisée, et par la clarté de son exposition, Thomas Bouchet convainc le lecteur de la pertinence de cette grille de lecture dont nous souhaiterions l’extension à d’autres cas que celui du socialisme français, les auteurs étrangers (Bebel, Kollontaï, Marcuse, etc.) n’étant généralement cités que pour la manière dont ils ont été reçus en France.

Bernard Desmars

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  • ISSN 1954-3670